Autrement

Paul s’approche de la grande terrasse du café. Le soleil est à peine chaud dans le ciel d’un bleu pur de septembre. Il pose son journal mal replié sur une table et commande un demi au serveur qui passe. Il s’assoit lourdement sur la chaise en rotin naturel vernis et remplit son regard des gens qui traversent la place. Il suit un garçonnet qui court après une fillette hilare. Ils finissent par devenir des petites silhouettes agitées avant de disparaître au coin d’une rue. Il boutonne sa gabardine et boit une gorgée de bière. Il ne pense à rien dans la chaleur timide du soleil, la chaise calée entre les pavés. De vieilles lunettes de soleil protègent ses yeux du vent. Il reprend un peu de bière et lit distraitement une phrase imprimée en gras sur le journal : Don DeLillo « La fiction aide à voir. Et à s’interroger. »

Une femme pose son verre sur la table. Paul regarde son visage et la reconnaît immédiatement.

Tout s’accélère dans sa tête et dans son corps. Il se lève pour la saluer. Elle le regarde avec un sourire et dit juste : « Bonjour. Je vous en prie, ne vous levez pas. Je peux m’installer là ? » Elle désigne de la main la chaise à la droite de Paul, à sa table. Paul ne trouve rien d’autre à dire que « Oui, bien sûr. Avec plaisir. » Ils s’assoient ensemble.

Elle remonte un peu plus haut la fermeture Eclair de son gilet sans lui dire qu’il fait un peu froid malgré le soleil. Dans le ciel monte une montgolfière à la jupe rouge. On entend encore le bruit chaud et court du brûleur en action. « Dites juste un mot. » C’est elle qui a prononcé la phrase d’une voix basse et amusée. « Un seul ? » Elle acquiesce de la tête. Paul réfléchit.

« Infini, alors ».

Elle soulève le sourcil gauche, interpellée. Elle pose ses yeux sur le titre du journal et se penche un peu pour lire en silence le début de l’article. Elle regarde Paul et lui montre de l’index le paragraphe. Depuis la mort de Saul Bellow et celle de Norman Mailer, un « trio de vieux maîtres » domine le paysage littéraire américain : Philip Roth, Toni Morrison, Don DeLillo. Ce dernier n’est pas le plus vieux (il est né en 1936) mais il est certainement - ex aequo avec Roth – le plus sauvage. Peu d’interviews, peu d’apparitions publiques. Aux dires d’un critique anglais, il porterait même sur lui, parfois, un petit carton où l’on pourrait lire « I do not want to talk about this » (« Je ne veux pas parler de ça ») qu’il brandirait, selon les besoins, pour décourager les opportuns ou esquiver les questions gênantes. On devrait se promener avec des pancartes de la sorte… « I do not want to talk »…. Paul boit une gorgée. Il regarde, comme elle, en direction des êtres qui s’éloignent dans l’azur et saluent les terriens depuis leur nacelle. De son imperméable, il sort une pipe qu’il allume lentement. « C’est pas mal aussi une conversation comme ça, non ? » Paul reprend de la bière et la regarde dans les yeux en approuvant de la tête. Dans le ciel il reste un point rouge. Leurs deux verres sont vides, Paul hèle un serveur. Marielle se lève. Paul comprend qu’elle va s’en aller et qu’il ne dira rien d’habituel. Il se lève à son tour. « Votre mot à vous ? » Elle reste en face de lui, penche légèrement la tête et prend son temps pour répondre : « Suspens peut-être… Oui, suspens, ça me plaît bien.»

Elle pose sa main sur la manche de son imperméable et lui sourit. Paul se rassoit. Il tire une bouffée. Il ne s’est pas senti aussi heureux depuis longtemps.

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.