Débris

« L’inconscient n’est pas un monstre démoniaque, c’est un organisme naturel indifférent au point de vue moral, esthétique et intellectuel, qui ne devient réellement dangereux que lorsque notre attitude consciente à son égard est désespérément fausse à son égard » Jung

 

« Mais maman, qu’est-ce que tu fais ? »

La mère, grande, droite, en tailleur noir et chemisier ivoire est arrivée dans le vaste salon. Elle tient une pile de serviettes éponge parfaitement pliées et repassées. Elle s’approche de la fenêtre ouverte et pose la pile sur le rebord. Elle déplie la première serviette, la laisse flotter dans l’air et la lâche.

« Mais, maman ! »

Les deux sœurs sont assises sur le même faux canapé Louis XV. Elles boivent un thé servi sur une table gigogne en merisier massif.

Valérie se lève. Hélène la retient par le bras fermement l’obligeant à se rasseoir. Valérie interroge sa sœur d’un regard à la fois dur et impatient.

« Laisse-la donc. Pour une fois qu’elle est drôle. » Hélène a parlé sur un ton calme, d’un air détaché.

Valérie semble perdue et se dit qu’il sera bien moins drôle d’aller ramasser les serviettes, de les relaver et de les repasser.

« Et c’est pas la peine de déjà prévoir de les relaver. C’est pas parce qu’elles sont tombées par terre qu’elles sont sales. Je vais aller les récupérer et je les replierai. A l’identique. Moi aussi, j’ai été bien dressée, tu sais ! »

Hélène continue à observer sa mère.

Valérie dit : « Dire qu’elle aimait tellement les belles piles !

-Eh bah, ce n’est pas tellement ce qu’elle a l’air de nous dire, là !

-Ah oui, parce que, là, tu es train de penser qu’elle nous dit quelque chose ? Pardon, non, que son inconscient parle, sans doute… Valérie a fait un geste ample avec son bras droit en haussant les épaules.

-Bah, pourquoi pas ? On nous parle de maladie neurodégénérative et si c’était autre chose ? Si c’était la revanche de l’inconscient qui prend le pouvoir après des décennies ? A force d’être nié, il est devenu surpuissant, il prend les rênes. »

Valérie s’est levée d’un coup, visiblement exaspérée.

Elle est grande, fine. Comme ces femmes belles et sereines, elle en impose où qu’elle se trouve. Elle va vers sa mère et la ramène doucement vers son fauteuil Louis XV. Elle ferme la fenêtre. La vieille dame s’est assise sans protester et ne bouge plus, droite. Elle est tournée vers la reproduction d’un Renoir, Danse à la ville. Elle est de profil par rapport à ses filles. Elle bat la mesure d’une musique imaginaire avec sa main gauche.

« Tu as vu ? dit Hélène à sa sœur en lui désignant du menton la main maternelle. Elle a toujours aimé l’opéra. Attends. » Elle se lève et choisit au hasard un opéra de Verdi qu’elle glisse dans la chaîne posée sur une commode ventrue en faux Louis XV, aussi.

Valérie soupire et demande, résignée : « Alors, quelle est ta superbe théorie fumeuse sur les piles ?

-Pourquoi forcément fumeuse ?… Enfin… Tu vois, les piles, c’est un peu le signe de sa soumission à l’ordre, le symbole de toutes ses névroses. Et pas seulement l’hygiène, l’ordre ; mais aussi, l’ordre social. Dans une « maison bien », il y a de beaux torchons, de belles serviettes, de beaux draps…et avec tout ça, les gens bien font de belles piles ! Tu vois ?

-Et c’est tout ?

-Bah, oui. Hélène rajoute, malicieuse : D’ici à ce qu’elle balance la porcelaine… »

Valérie se redresse : « Non ! Tu crois qu’elle pourrait détruire tout le service Christofle ? 

-Tout à fait ! Ça me semble possible. Assiette après assiette, tasse après tasse, soucoupe après soucoupe. Ou même, peut-être, par piles ! répond-elle, songeuse et sérieuse. Je ne te parle même pas du service en cristal.»

Un silence froid s’installe.

« Une chose m’interpelle aussi, ajoute Hélène. Elle a jeté les serviettes l’une après l’autre. Pas la pile. Et avec lenteur. Comme si elle y trouvait un certain plaisir personnel. Comme une gourmandise. Pourquoi elle ne fait pas la pile d’un coup si ce n’est, peut-être, parce que son inconscient savoure sa libération ? Bonne question, non ?

-T’es vraiment insupportable ! » Valérie se lève la mâchoire serrée. Elle va vers un bahut dont les vitrines fumées laissent voir un service à café en porcelaine fine. Elle tourne les clés et les met dans sa main.

« Tu ne les mets pas dans les poches de ton gilet ? C’est pour ne pas les déformer ? »

Hélène note que Valérie a des éclairs dans les yeux. Elle dit tout de suite : « Excuse-moi. Excuse-moi, je n’aurai pas dû. Mais, excuse-moi aussi de te dire que tu n’as pas le droit de faire ça.

-Et pourquoi pas ? Ce n’est pas toi qui vas m’apprendre le droit, si ?

-Certainement pas. Je te laisse ton terrain, mais je te rappelle que tu es dans sa maison. C’est son bahut et sa vaisselle. »

Valérie lance un regard noir à sa sœur.

« Et tu veux qu’elle le passe par la fenêtre, le service ?

-Euh…, attends, je réfléchis… En fait, c’est pas vraiment que je le veux, mais je crois que ça m’intéresse.

-Tu veux qu’elle blesse des gens ?

-Oh, arrête ! C’est le jardin en dessous ! Je ne vois pas bien qui y passerait ; à part nous.

-Bah, c’est déjà quelqu’un, « nous » !

-Oh, si ce n’est que ça, je peux nous faire une pancarte « Attention, chutes potentielles de porcelaine ou cristal » et même installer un petit cordon de sécurité ! » Hélène rit et ne peut s’empêcher de penser que Valérie voudrait bien le service pour chez elle. Mais elle ne dit rien cette fois. Elle s’en veut pour tout à l’heure.

Valérie fait semblant de ne pas entendre. Hélène continue en elle-même. Ça l’intéresse vraiment de voir si elle va jeter la porcelaine, un symbole de plus de sa connerie, de son enchaînement à tous les stéréotypes, à tous les conformismes ! Elle fixe sa mère qui a légèrement tourné la tête de leur côté. Elle n’est pas juste, Hélène ! Elle leur a donné le goût du beau. Et ça, c’est quelque chose !

« Bon, je rentre, je vais me coucher. Je suis fatiguée »

Hélène, fine, grande et belle aussi, n’embrasse ni sa mère ni sa sœur et va vers la porte de la maison. Elle glisse avant de sortir : « S’il y a un problème, tu m’appelles bien sûr. Enfin, avec la dose de somnifères qu’elle prend, ça devrait bien se passer, comme d’habitude. Je vais récupérer les serviettes aussi. A demain. »

Elle referme la porte. Valérie n’a pas prononcé un mot. Elle a mis les tasses et la théière sur un plateau en argent et les apporte à la cuisine. Elle les lavera car le lave-vaisselle est trop violent pour de la porcelaine si fine, elle les essuiera avec le torchon en lin, nettoiera l’évier au Cif, le rincera et ôtera toute trace avec le torchon en nid d’abeille.

Hélène traverse le jardin et monte dans sa voiture en se posant la même question rituelle : « Comment peut-elle encore dormir là ? » A elle, cela lui est impossible. Déjà, entrer dans cet espace la glace. Y dormir lui est inenvisageable. Elle peut admettre que pour l’aînée le vécu n’a évidemment pas été le même, mais elle reste étonnée. Elle a proposé d’autres modalités que Valérie a toutes refusées. Pour le moment.

Valérie donne ses cachets à sa mère qui s’est mise seule en chemise de nuit et au lit dans son grand lit en faux Louis XVI blanc. Elle l’embrasse sur le front et la borde. Elle vérifie que le talkie-walkie est bien branché et se dirige dans la salle de bains. Elle met aussi une chemise de nuit et se démaquille soigneusement : lait, lotion, crème hydratante riche sur le visage et le cou. Elle se sourit dans la glace, encore satisfaite de son image. Elle se lave les dents avec une brosse électrique. Elle ouvre largement la bouche, les dents serrées, pour vérifier l’éclat de l’émail et éteint les spots.

Elle n’arrive pas à s’endormir. Elle se tourne et se retourne. Elle finit par prendre un anxiolytique. Rapidement, elle se sent partir. Elle avance. Elle avance dans des couloirs colorés. Sa mère, souriante, l’attend au fond. Elle court, elle court mais il y a des murs partout, des murs brillants et diaphanes qui se dressent et se multiplient. Elle s’épuise à courir. Valérie se réveille, suffocante, fatiguée. Dans un brouillard de conscience, elle se lève. Elle traverse le couloir, va voir sa mère, qui dort, paisible. Elle retourne dans sa chambre, prend les clés dans les poches de son gilet et va les remettre sur les portes de l’armoire vitrée. Elle retourne se coucher et se rendort, le visage soulagé.

 

Elle tourne dans le sombre du parking souterrain. Elle tourne avec la voiture. Elle descend encore d’un niveau. Elle sort de l’automobile et court. Elle a enfin repéré où se trouvent la borne et la barrière. Elle retourne à la voiture et passe la main par la fenêtre pour mettre le ticket. Il ne rentre pas. Ça ne marche pas. Elle recommence, de plus en plus paniquée. Elle le regarde : le ticket est une soucoupe en porcelaine blanche. Elle lâche tout. Elle se brise.

 

Dans le matin frais, Hélène ouvre le portillon. Elle s’engage sur l’allée et se ravise. Elle longe la haie de thuyas, frôle les branches du saule pleureur et se dirige vers la fenêtre du salon. Elle scrute la pelouse. Son regard est attiré par une étincelle : le reflet du soleil de dix heures sur un fragment de porcelaine blanche.

 

 

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