Le babysitting, un regard sur la psychologie des familles contemporaines

Loin de l'actualité brûlante de nos jours d'été, à rebours de toute logique journalistique que je suis supposée adopter, je poursuis mes chroniques en mettant à l'honneur ce métier ô combien indispensable et formateur : le baby-sitting. De façon occasionnelle ou régulière, j'ai gardé 22 enfants de 8 familles différentes, pendant 5 ans. Voici une sélection de moments révélateurs.

Les petites princesses

Allée des Princesses*, lotissement Bois de la Fée. Ce babysitting n'est possible qu'avec la présence souriante de Cendrillon, Blanche-Neige, Ariel, Aurore, Raiponce et autres membres de la famille Disney. Elles sont présentes sur les couverts des deux petites filles que je garde (Fanny six ans et Marie-Lou quatre ans), sur leurs assiettes, leurs verres, couteaux, fourchettes et cuillères, leurs savons douche, leurs vêtements, où Hello Kitty dispute la place aux nouvelles poupées qui ressemblent à des zombies, les Monster High. Ce soir, Fanny a mis son pyjama Cendrillon, avec un tutu ! Sur les trousses aussi on trouve les princesses. Il y a des papillons et des fleurs au mur et puis des armoires. Oui, plusieurs armoires pour chaque fille, pleines à craquer, à s'effondrer, à s'écrouler sous le poids de tous les vêtements qu'elles contiennent, sans oublier les déguisements de princesse au prix sûrement élevé. La maison est jolie, agréable, mais elles n'y resteront pas. Elles arrivent de Singapour et d'Afrique et de Paris, et partiront à nouveau. Les parents bougent, ils sont mobiles. Papa n'est pas là, Papa n'est vraiment pas souvent là. Maman est une femme d’affaires au foyer. Elle aime que les choses soient carrées. Elle fait des checkpoints pour les brosses à dent et les pyjamas, félicite ses filles comme des collègues. J'exagère bien sûr, il y a de la tendresse, de l'affection, des « je t'aime ». Maman aussi a un côté princesse, avec des pinces pour les cheveux en forme de couronne et un vaste, très vaste dressing. Ma chambre en fait. Ma chambre en dressing.

Les deux sœurs sont vraiment différentes. L'aînée est sage, intelligente, cultivée même. La petite dernière est « la princessouille » comme l'appellent ses parents. Pestouille serait plus adéquat. Elle parle fort, n'écoute qu'elle, passe du coq à l'âne. "Est-ce que tu as encore une maman ?" me demande-t-elle un soir tout en prenant son bain. "Oui, j'ai encore ma maman, pourquoi ? » Elle se met à rire et sort : « J'avais du savon dans la bouche ! » Elle râle, hurle, est mauvaise joueuse, préfère les Gervais aux tomates. Mais quand j'arrive, elle sourit. Une fois, elle s'est endormie la tête sur mes genoux et je l'ai portée jusqu'à son lit. C'est étrange les enfants embêtants, ils sont quand même attachiants. Fanny l'est autant et elle a plus les pieds sur terre, on peut avoir une conversation qui ne ressemble pas à du théâtre absurde avec elle. Ce sont des petites princesses, elles ont beaucoup trop de choses, je ne sais pas quels adultes, quelles femmes elles vont devenir. La vie leur apprendre peut-être à discerner entre le futile et l’essentiel.

Les parents cool

A 18h30, j’arrive à mon babysitting. Je frappe, une fois, deux fois. Depuis l'étage, la maman me dit de monter. Jeune kiné mariée à un enseignant surfeur ; ce sont des parents cool. Dans la chambre de leur fille, une photo d’eux les montre en train de tirer la langue, comme des amis qui feraient un selfie en soirée. Ils sont jeunes, ils sont beaux, ils lisent des revues comme Kaizen et Surf Session. La maman veut que je la tutoie, sûrement pour ne pas se sentir trop Madame, mais je n'y arrive pas. Je mélange le vous et le tu. Elle est détendue, peut-être même voudrait-elle qu’on soit amies. Ambre, sa fille, a 18 mois. Un petit ange.

Il y a un flottement d'une demi-heure avant que les parents partent. Ils se préparent et je suis censée prendre en charge Ambre, mais elle les colle tout le temps. Je me retrouve seule, plantée au milieu du salon. Chatouille, leur chat roux très affectueux, vient me tenir compagnie. Enfin, ils sont prêts, ils partent. On leur fait coucou depuis la fenêtre, Ambre ne verse pas une larme. Elle est bien, cette petite. On regarde tous les livres de la bibliothèque, puis c'est l'heure de manger, de changer la couche, de lui apprendre à ne pas se frotter les cheveux contre les fesses du chat, à lancer une balle, à faire attention au coin de la table, à ne pas fouiller dans mon sac ! Il faut cinq minutes pour monter les escaliers, cinq autres pour en redescendre, vingt pour manger son pot, son yaourt et tremper son biscuit dans son verre d'eau avant de s’en servir pour repeindre sa chaise haute. Deux heures passent vite.  20h30 : les parents sont de retour. Je repars de là, apaisée. Des parents cool font-ils toujours des enfants cool ? Et surtout, est-ce que ça dure ?

La famille nombreuse

Le petit dernier a dix mois. L’aînée a six ans. Entre eux, il y a deux filles. Les parents n’ont pas trouvé de baby-sitter ce soir-là pour garder leurs quatre enfants. Une amie me l’a proposé et j’ai voulu tenter l’aventure. Quand j’arrive, les filles sont devant un dessin animé. Bonjour ! Bonjour ? Non, pas bonjour. Bon, on ne va pas insister apparemment… J’ai droit à l’habituel visite des lieux chronométrée avec la liste des choses à faire par la maman. Le petit va se coucher à telle heure, la couche est là, les chaussettes ici, le repas est dans le four, les filles se mettent en pyjama, mais elles peuvent jouer encore un peu après manger, mais elles sont quand même fatiguées, on était à la plage, mais il y a le temps avant de manger, le film est bientôt fini, elles vont s’amuser avec les dessins ou la maison de poupée... Elle se contredit trois fois, si bien qu’une fois partie, je ne sais plus où sont les chaussettes du petit et à quelle heure je dois coucher les filles. Ce qui manque toujours dans ces checkpoints dignes d’une nouvelle recrue formée à la sécurité d’un aéroport américain, ce sont les règles de vie. Ça parait bête, mais c’est quand même important les règles de vie. Est-ce que les enfants peuvent avoir un bonbon après le repas ? Est-ce qu’ils ont le droit de regarder la télévision à table ? Ce genre de petites choses qui font qu’on ne se sent pas étranger dans la maison.

Cela dit, c’était formidable de s’occuper de quatre enfants. Ça m’a même donné envie d’en faire quatre à mon tour ! Pendant quelques mois, après j’ai réfléchi. J’avoue quand même que j’ai été totalement dépassée par la situation. Les sœurs ne m’ont pas vraiment adressé la parole. C’est comme si elles étaient toutes trois dans une bulle et j’étais là comme le canapé était là. De temps en temps, elles soulevaient leur petit frère à bout de bras et le reposaient quelques mètres plus loin. « Faites attention ! » m’étranglais-je en suivant des yeux la distance entre la tête de l’enfant et le carrelage. Cause toujours. Elles ont joué, plus précisément elles se sont chamaillées jusqu’au moment du repas. Le petit bonhomme a bien émietté sa tarte aux poireaux autour de la chaise haute. Le niveau sonore a commencé à grimper en flèche. Quand l’aînée a fini son assiette, elle est revenue avec des jouets dans la cuisine en chantant à tue-tête. Bien entendu, c’est à cet instant que mon téléphone a sonné. Le moment fatidique où la maman appelle. J’ai décroché tout en plaquant ma main sur la bouche de la petite. « Oui, tout se passe bien. » La situation est sous contrôle. 

Je n’avais pas si bien dit. Après le repas, le pyjama et le brossage des dents. J’ai eu droit au défilé dans la chambre de papa et maman face au miroir. Le mot défilé n’est pas le plus approprié, mais passons. Je disais à l’une « va te mettre en pyjama », elle y allait, mais croisait une de ses sœurs qui l’entrainait dans un jeu. « Allez vous mettre en pyjama ». Je me sentais tel Sisyphe montant son rocher. Ah j’étais heureuse… J’ai couché le garçon en premier. Il était d’un calme ! Si calme que je l’ai oublié. Une heure après, je suis retournée voir s’il respirait encore. Il respirait (la précision est peut-être inutile, vous vous doutez bien que si ce n’était pas le cas, je n’aurais jamais décrit cette soirée avec un ton léger !)

Les pyjamas sont mis, les dents sont à peu près propres. Maintenant, c’est le coucher. J’ai tout fait. Un livre, deux livres, trois livres et que j’invente une histoire et que je grattouille le dos (tout ça trois fois bien sûr, une fois pour chaque fille). Évidemment, chacune a son doudou et il y en a toujours un qui est allé se planquer on ne sait où. « Je veux doudou. » Figurez-vous la maison qu’il faut pour loger quatre enfants. Elle est forcément grande et mal rangée. C’est même un bazar assez grandiose avec des objets à des places incongrues, comme deux frigos face à face dans le salon. Des pulsions de rangement s’emparent de moi dans ces moments-là, mais je les fais taire en respirant profondément. Bref, on a retrouvé doudou, grâce à l’aide des sœurs qui se sont levées et qu’il a fallu recoucher. Résultat, les enfants étaient fatigués, ils sont allés à la plage et ils se sont endormis juste avant que Papa et Maman reviennent… plus tôt que prévu.

Ils m’ont découvert dans la cuisine, en train de manger une deuxième part de tarte (après avoir passé un coup de balai). « Je voulais manger un peu plus au calme » je me justifie. C’est compréhensible. « Les enfants sont couchés depuis longtemps ? » Je mens ou je ne mens pas ? « Ça doit faire dix, quinze minutes. » Là, à la tête de la maman, je sais qu’elle ne m’appellera pas une deuxième fois. On continue à discuter, je glisse comme ça que les filles étaient un peu excitées. Le papa, un grand pompier, me laisse entendre que ce n’est pas si difficile que ça de se faire obéir. Évidemment, quand on est leur père et qu’on fait 1,80m, l’autorité est naturelle.   

C’est un genre de babysitting un peu casse-gueule, que j’accepte parce que j’ai vraiment besoin d’argent. Peut-être aussi me sentais-je l’âme d’une aventurière (ou d’une gouvernante). Mais le pire est à venir…

La mère fusionnelle (le babysitting que je n’aurais jamais dû accepter)

Programmé la veille pour le lendemain, une maman cherche désespérément quelqu’un pour pouvoir sortir avec des amies. Cela fait très longtemps qu’elle n’est pas sortie. Je me montre rassurante au téléphone, sachant que je rencontrerai les enfants au dernier moment, et je décroche le poste. J’arrive vers vingt heures dans une toute petite maison. La trentaine passée, très mince, le maquillage atténue à peine ses traits tirés. Elle est excitée et nerveuse à l’idée de sortir. Une amie va venir la chercher. Cette amie ne comprend pas comment elle fait pour laisser ses enfants à une baby-sitter. En l’attendant, elle m’explique qu’elle est séparée. « J’ai une relation fusionnelle avec mes enfants, c’est pour ça. » Ah c’est pour ça… Elle a une fille de six ans et un petit garçon de deux ans. Où sont-ils d’ailleurs ? Ils sont couchés, à l’étage. Je commence à avoir un mauvais pressentiment. Est-ce que je peux les voir ? (et inversement, est-ce qu’ils peuvent me voir avant que leur mère les laisse seuls avec une inconnue ?) Cette dernière question, je la garde pour moi. Elle ne veut pas les réveiller. Si sa fille apprend qu’elle va sortir, ce sera très difficile de la rassurer. Sous-entendu, la sortie risque d’être compromise. De toute façon, si elle se réveille, c’est juste pour boire de l’eau dans la salle de bains à côté de la chambre. Tant qu’elle ne me voit pas, tout ira bien. Son fils risque de se réveiller pour avoir son biberon. Dans ce cas, rien de plus simple, elle me montre comment lui chauffer le bibi. Et puis, s’il se réveille, je l’appelle quand même. Ah oui, quand même.

Je n’aurais jamais dû laisser partir cette femme. Son amie arrive. Côte à côte, elles me font penser à des adolescentes déguisées pour leur premier concert de Madonna. La porte se referme. Je révise mes cours, je lis, je regarde la télévision avec le son très très faible. Si faible que je n’entends rien. Je guette. Tous les bruits. A ma gauche, l’escalier qui mène à l’étage, aux chambres des enfants. Vers onze heures, retentissent les très redoutés pleurs de bébé. Je monte en vitesse, pourvu qu’il ne réveille pas sa sœur ! Je passe la porte et me voilà nez à nez avec un beau petit garçon tout blond dans son lit à barreaux. Et le voilà nez à nez avec une femme qui n’est pas maman, ni personne qu’il connaît. Je le prends dans mes bras, essaye de le calmer, rien n’y fait. On redescend, je fais chauffer le biberon. Assis sur le canapé, il s’est arrêté de pleurer. Il ne veut pas du lait. Il me scrute, inquiet, perplexe. T’es qui, toi ? me lancent ses yeux bleus. Je lui tends mon étui à lunettes. Au bout de longues minutes, il se détend, esquisse un sourire et finit par jouer. Coup d’œil à l’escalier, pas de signal de la grande sœur. J’appelle la maman, comme convenu. « J’arrive tout de suite. » En effet, elle est là quelques instants après. Tout sourire, gros câlin au bébé et merci beaucoup à la baby-sitter, qui prend son argent avec un air coupable.

Et si la baby-sitter avait été moins bien intentionnée ? Et si la fille s’était réveillée ? Et si la maman avait eu un problème ? Pourquoi ai-je accepté ? Il n’y a pas que l’argent. Je n’ai pas osé. Comment faire comprendre à cette maman que cette relation fusionnelle qui la pousse à surprotéger ses enfants, les met en réalité en danger ?

 

* Pour préserver la vie privée de ces familles, j'ai modifié les prénoms des enfants et des chats, les noms des rues, des métiers et des journaux.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.