Soignants contaminés, hospitalisés, décédés… Le nombre mystère

Chaque soir, le directeur général de la Santé indique le nombre de personnes testées positives au Covid-19, hospitalisées, entrées en réanimation ou décédées. Parmi elles, combien de personnels hospitaliers et de médecins ? J’ai tenté de le savoir.

Le 17 avril, au cours de sa conférence de presse quotidienne, le directeur général de la Santé (DGS), Jérôme Salomon, annonce 418 décès supplémentaires à l’hôpital en 24 heures (18 681 depuis le début de l’épidémie), 343 de plus en centres médico-sociaux (7 203 depuis le début de l'épidémie), et 31 190 personnes actuellement hospitalisées, 6 027 patients en réanimation.

S’il ne précise par le nombre de professionnels touchés, on dispose des données de Santé Publique France concernant les Ehpads et établissements médico-sociaux : 30 444 cas confirmés ou possibles chez le personnel, entre le 1er mars et le 14 avril. Rien que dans le Grand Est, au 15 avril, l'Agence régionale de santé dénombre 5 196 cas confirmés ou possibles de Covid-19 signalés chez le personnel, dont 3 983 dans les Ehpads.

Rien cependant sur les décès. On sait pourtant qu’il y en a eu au moins un le 7 avril : Elisabeth Rolande Adjibodou, 48 ans, aide-soignante dans un Ehpad de Mulhouse. Et rien sur les personnels hospitaliers. Depuis quelques jours, des voix s’élèvent pour réclamer des précisions sur le nombre de soignants contaminés

Les autorités refusent de divulguer le décompte de soignants contaminés

Le 31 mars, interrogé par Le Généraliste, Jérôme Salomon déclare être “mal à l'aise” sur ce sujet. “Des professionnels de santé ne souhaitent pas être associés à cette démarche, a-t-il affirmé. Ils se considèrent comme des patients comme les autres. Ils ne souhaitent pas que l'on tienne un décompte, un peu macabre du nombre d'infirmières, d'aides-soignants, de médecins qui sont infectés. Et ce d'autant que d'autres professionnels pourraient dire qu'eux aussi sont concernés car ils participent de la chaîne de la prise en charge.”

Le 10 avril, il répond au Quotidien du médecin : “Les données concernant les cas individuels ne sont pas rendus publics, et la profession n’est heureusement pas une donnée obligatoire sur les avis de décès ou sur les déclarations épidémiologiques des cas. Le secret médical permet de conserver l’anonymat des patients, quelle que soit leur profession.

Questionné par mail, le ministère de la Santé oppose le même refus : “Nous avons un objectif de surveillance nationale de l’épidémie, pas de suivi des cas individuels. Le secret médical permet de conserver l'anonymat des patients quel que soit leur profession. Ainsi, nous ne rendons pas public ces données et il n’est pas prévu de le faire dans les prochains jours.”

Des déclarations qui ont de quoi étonner dans un pays qui a instauré progressivement une médecine du travail dès le XIXème siècle, afin de mettre en place les mesures adéquates pour prévenir les pathologies et décès liés à l’exercice d’une profession. Par ailleurs, lors du décès d’un premier médecin urgentiste de Compiègne, dans l’Oise, le ministre de la Santé, Olivier Véran, avait lui-même déclaré publiquement avoir “été informé hier soir du décès d'un médecin hospitalier”, le 21 mars.

Des données existantes

Ces informations existent pourtant bien. Elles sont détenues par les équipes opérationnelles d’hygiène comme me l’a confirmé l’une d’entre elles au téléphone, précisant que ces données sont transmises aux agences régionales de santé. Le Réseau national de prévention des infections associées aux soins (Repias), missionné par Santé Publique France, appelle d’ailleurs ces équipes à signaler tout cas d’infection nosocomiale à COVID-19, et ceci, qu’il s’agisse d’un personnel ou d’un patient et que le caractère nosocomial soit possible, probable ou certain”

Sur les vingt agences régionales de santé interrogées par mail, cinq m’ont répondu jusqu’ici. La plupart reprenant presque au mot près la réponse du ministère de la Santé : “pas de distinction des cas par métiers ou catégories sociaux professionnelles”Une seule, l’ARS de la Réunion, m’a fait part de données publiées dans son communiqué de presse du 7 avril, établissant un bilan depuis le 11 mars du “personnel soignant ayant contracté la maladie”. Il établit à 40 le nombre de soignants contaminés. Sans plus de détails sur les hospitalisations et placements en réanimation.

L’AP-HP a également communiqué des chiffres. Son bilan du 12 avril fait état de 3 800 professionnels de santé travaillant dans les hôpitaux du réseau parisien qui ont été contaminés, "selon les données des équipes opérationnelles d"hygiène et des services de santé au travail", indique l'AP-HP. Son directeur, Martin Hirsch, déplore trois décès de membres de l'APHP : un vaguemestre de l'hôpital Bichat, où il est décédé en réanimation, un électricien de maintenance à l'hôpital Antoine Béclère décédé à son domicile, puis un aide-soignant du service de radiologie polyvalente et oncologique de La Pitié Salpêtrière. Six personnels de l’APHP seraient actuellement dans des services de réanimation.

De son côté, le docteur Jérôme Marty, président de l'Union française pour une médecine libre (UFML), a communiqué une partie d’un courrier reçu le 3 avril par la Caisse autonome de retraite des médecins en France (CARMF) où il est écrit qu’elle a reçu 2 000 déclarations de maladie pour SRAS-Cov 2 chez les médecins libéraux, et que “la liste des décès s’allonge en parallèle journellement”.

Jérôme Marty, lui, se dit “contacté jusqu’à cinq fois par jour” par des professionnels de santé qui signalent des cas positifs au covid-19 dans leur établissement. Selon lui, connaître ces chiffres est nécessaire “épidémiologiquement pour mettre en place les moyens de protection et pour organiser les remplacements de personnels”, afin d’éviter de nouvelles contaminations entre soignants ou de soignant à patient.

Des recensements éparses et parcellaires

Faute de chiffres officiels, il faut donc se contenter de réunir des sources multiples et disparates. Par exemple, des chiffres, transmis anonymement, concernant le Limousin. Les chiffres officiels du groupement hospitalier de territoire (GHT) du Limousin du 13 avril présentent 115 membres du personnel hospitalier (médical et non médical) contaminés, "depuis le début de l'épidémie", indique le document.

Peut-on s’y fier ? Difficile à dire. Un bilan officiel de "situation cumulée du 11 au 12 avril 2020", fait état de 214 membres du personnel hospitalier diagnostiqués positifs au Covid-19 "depuis le début de l'épidémie". Une centaine de plus que le lendemain...

Un recensement a été lancé par Le Quotidien du médecin, et ils en font une carte, avec à ce jour 742 médecins contaminés recensés. Concernant les infirmières et infirmiers libéraux, un formulaire Google créé par la Fédération nationale des infirmiers permet de signaler une suspicion de contamination ou un test positif au Covid-19.  

Plus largement, Matthieu Lépine, professeur d’histoire-géographie à Montreuil, recense entre autres sur son compte Twitter des annonces de décès de professionnels de santé parues dans la presse locale. La liste s’allonge chaque jour : un médecin généraliste de Wassy (52), un aide-soignant de la Pitié-Salpêtrière, un ambulancier des Yvelines, une aide-soignante du Centre hospitalier de Châteauroux... Ils sont inclus dans cette carte qu’il a créée, de “soignants et salariés emportés par le coronavirus”.

Afin d’obtenir la divulgation de ces chiffres concernant les soignants, l'UFML a lancé une pétition sur le site Change.org, qui a déjà recueilli près de 10 000 signatures. Un appui à sa demande, et celle d’autres syndicats comme le Syndicat national des praticiens hospitaliers anesthésistes-réanimateurs (SNPHARE), d’intégrer les soignants dans le décompte des patients hospitalisés Covid-19, permettant selon eux de “mieux évaluer la situation, de revoir les mesures de protection et de mieux nous soutenir”.

 

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