Manifester contre les centres fermés en Belgique : une action politique impossible ?

Le 9 juillet 2015, la Coordination contre les Rafles et les Expulsions et pour la Régularisation (CRER), annonce une mobilisation inédite : une manifestation de femmes devant le 127 bis, un centre fermé à proximité de Bruxelles. Ces femmes revendiquent la libération de leurs conjoints, placés en détention en vue de leur rapatriement. Après avoir été annoncée, l'action est annulée puis reportée.

Le 9 juillet 2015, la Coordination contre les Rafles et les Expulsions et pour la Régularisation (CRER), annonce une mobilisation inédite : une manifestation de femmes devant le 127 bis, un centre fermé à proximité de Bruxelles. Ces femmes revendiquent la libération de leurs conjoints, placés en détention en vue de leur rapatriement. Après avoir été annoncée, l'action est annulée puis reportée. Le 12 juillet, une poignée de femmes se retrouve devant le 127 bis, accompagnée par quelques militants. Ils sont rapidement dispersés par la police. Les aléas rencontrés par cette mobilisation témoignent des difficultés à s'opposer à l'enfermement des étrangers en Europe. La situation dans laquelle sont placées les personnes en centre fermé est telle que la contestation s'avère presque inenvisageable.

La mobilisation du 9 juillet est lancée par Amal, dont le compagnon s'est fait embarquer par la police un beau matin de juin 2015, sous les yeux de ses enfants pour être placé en centre fermé. Il a été libéré depuis et le couple s'est marié récemment. Si leur séparation forcée s'est soldée par des retrouvailles, beaucoup d'autres couples sont toujours maintenus à distance. Amal raconte justement qu'elle ne voyait que des couples au parloir, lorsqu'elle rendait visite à son futur mari au 127 bis. Elle dit avoir réalisé à ce moment là « qu'il fallait faire quelque chose » et ce à juste titre. La plupart de ces hommes séparés de leurs compagnes, s'ils n'ont pas de titre de séjour régulier, résident depuis un certain nombre d'années en Belgique. Avant d'être incarcérés au 127 bis, ils exerçaient une activité professionnelle. L'un était coiffeur, l'autre cuisinier. Mais au regard des autorités belges, le fait d'être installé en Belgique ne constitue pas un argument suffisant pour avoir le droit d'y séjourner. A ce titre, un homme est sommé de quitter le territoire alors qu'il s'est marié civilement en Belgique et que son épouse possède un permis de séjour permanent. L'administration statue sur ce cas en stipulant que l'éloignement des deux conjoints « n'est pas une exigence disproportionnée par rapport au droit à la vie privée et familiale1 étant donné qu'il n'implique pas une rupture des relations familiales ».

Voulant justement maintenir sa vie familiale, Amal, alors que son compagnon est enfermé depuis plusieurs semaines, prend contact avec d'autres femmes qui se trouvent être dans la même situation qu'elle. Elles envisagent ensemble une action collective. En parallèle, les hommes en détention préparent également une manifestation. L'idée nait au cours d'une discussion entre trois hommes qui partagent la même cellule. Le bouche à oreille et les coups de téléphone interposés permettent aux deux initiatives de se rejoindre. La mobilisation du 9 juillet devait se dérouler de la manière suivante : les compagnes des détenus avaient demandé une permission de visite à 13h30. Les hommes avaient ainsi décidé de ne pas se présenter au parloir et de se rendre dans la cour extérieure pour manifester. Les femmes devaient alors se placer devant l'enceinte du centre pour réclamer la libération de leurs conjoints. Quarante détenus devaient prendre part à la manifestation (sur quatre-vingt détenus au total dans le centre) dont dix d'entre eux entretiennent une relation de couple avec une femme à l'extérieur. Les médias avaient été contactés et des réseaux militants pour la cause des sans-papiers avaient été mobilisés afin de soutenir l'action des femmes devant le centre.

La veille de la manifestation, la CRER annonce que la mobilisation est annulée. Certain(e)s ont pris peur et se sont désisté(e)s. Amal, devenue porte-parole, est décidée à continuer la lutte. Elle réussit à convaincre quatre autres femmes. La manifestation est alors reconduite au 12 juillet, à 13h30. Ce jour là, nous nous rendons devant le 127 bis avec un groupe de sympathisants. La mobilisation est censée se dérouler selon le même procédé qui avait été décidé pour le 9 juillet. Mais lorsque nous arrivons, nous ne trouvons aucune femme devant le centre. Le lieu est désert, le ciel gris. Le vent fouette le grillage disposé tout autour des bâtiments. Finalement, la sœur de la porte-parole vient nous trouver. Elle nous annonce que les hommes ont accepté de se rendre au parloir et que les femmes sont à l'intérieur. Nous décidons d'attendre la fin de la visite. Quand les femmes sortent du parloir, nous nous dirigeons à l'endroit où nous pouvons apercevoir les détenus en promenade. Nous leur faisons des signes à travers les grilles. Une personne lance un slogan et le groupe reprend : « solidarité avec les sans-papiers », « solidarité avec les sans-papiers ». Quelques minutes plus tard, trois policiers s'approchent, suivis par trois camionnettes. La petite dizaine de personnes qui s'était agglomérée devant les grilles se disperse alors rapidement2. L'organisation chaotique de cette mobilisation montre à quel point il est délicat de se mobiliser face à la politique des centres fermés ; la peur des représailles étant un des éléments les plus dissuasifs.

Le sentiment de stress, qu'entraine la privation de liberté, restreint davantage les prises de position politique. En centre fermé, les détenus peuvent avoir la sensation d'être dépossédés de leur destin personnel. Ils ne savent pas s'ils vont pouvoir demeurer en Belgique ; ils ne savent pas quand ils vont être libérés. La promiscuité forcée peut susciter des réactions de méfiance ou de violence entre les détenus eux-mêmes. La gestion du centre nourrit par ailleurs beaucoup de frustrations. Il est difficile pour les détenus d'obtenir leurs effets personnels, ou de se faire administrer un traitement lorsqu'ils sont malades, ceci notamment du fait des procédures de contrôle inhérentes à toute espace fermé. Les conditions d'enfermement au 127 bis sont telles, qu'elles ont amené au moins trois détenus à vouloir mettre fin à leurs jours, rien que depuis le début mois de juillet. Selon des informations recueillies par la CRER auprès des détenus, les trois personnes qui ont essayé de se suicider ont été reconduites directement dans le centre, après avoir été examinées à l'hôpital. A leur retour, elles ont été menottées, leur téléphone leur a été confisqué. Elles ont ensuite été placées au « cachot », en cellule d'isolement.

Et s'il est difficile pour tous les détenus de revendiquer leur droit à rester en Belgique, la tâche est d'autant plus ardue pour les primo-arrivants. Ces derniers ne parlent pas forcément français ou néerlandais ; ils n'ont pas forcément de contacts en Belgique. C'était le cas de Suleiman, un jeune somalien enfermé au 127 bis. Il a survécu au naufrage très médiatisé survenu le 12 avril 2015, au large des côtes libyennes. Après avoir passé vingt-cinq jours en Italie, il est parvenu à rejoindre le territoire belge. Là, il a déposé une demande d'asile et il était accueilli dans un centre ouvert. Alors qu'il se présentait pour son deuxième entretien, dans le cadre de sa procédure de demande d'asile, il se voit menotté par des policiers et puis enfermé au 127 bis, dans la perspective de son rapatriement en Italie. Son renvoi s'explique par la réglementation européenne3. Les empreintes de Suleiman ont été relevées à son arrivée en Italie, puis placées dans une base de données européennes : Eurodac. L'administration belge, en consultant le fichier Eurodac, a ainsi constaté que le jeune somalien était arrivé dans l'Union européenne par l'Italie. C'est la raison pour laquelle il y est renvoyé, aux dépens de toute autre considération. La veille de son rapatriement pour Milan, Suleiman était pris par la panique et il avait arrêté de s'alimenter. Il ne savait pas où aller en arrivant à Milan.

Malgré ce contexte plus que plombant, certains tentent de résister à l'image de ces femmes évoquées ci-dessus, et à l'instar de cet homme qui a entamé une grève de la faim depuis une vingtaine de jours. Saïd est tunisien et il vit en Europe depuis vingt-cinq ans, d'abord en Italie et puis ensuite en France. Il y a quatre mois, il s'est fait contrôler sur l'autoroute alors qu'il se rendait aux Pays-Bas et il est détenu depuis au 127 bis. Au cours d'une conversation téléphonique, il lance : « Je suis le plus ancien ici et je préfère mourir ici plutôt que de rentrer en Tunisie ». Mais pour que la lutte entamée par Saïd, et par les femmes de détenus, puisse un jour porter ses fruits, un soutien de l'extérieur est nécessaire. Alors faisons tomber les murs et mobilisons-nous !

1Le droit à la vie privée et familiale fait référence à l'article 8 de la Convention Européenne des Droits de l'Homme (CEDH). Il s'agit pour l'administration belge de montrer qu'elle ne viole pas l'article 8. Dans les faits, il semblerait que ces principes ne sont pas respectés.

2La mobilisation s'est cependant poursuivie par une rencontre, le 15 juillet 2015, au MRAX (Mouvement contre le Racisme, l'Antisémitisme et la Xénophobie) avec les femmes des détenus et des avocats spécialistes en droit des étrangers. Elle a ensuite donné lieu à la création d'un blog :

3 Le règlement Dublin III, détermine un Etat responsable pour chaque demande d'asile déposée dans l'Union et l'Etat responsable est généralement celui de première entrée.

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