Ecopla : le projet de SCOP tombe à plat, pas la détermination des salarié-e-s

L'unique usine fabriquant des moules en aluminium, l'unique usine d'un village de 1200 habitant-e-s, l'une des survivantes de la friche industrielle que devient la vallée du Grévivaudan : Ecopla est en liquidation judiciaire. Et le tribunal de commerce vient de leur refuser la reprise de leur usine en SCOP. Retour sur ces 4 mois et la conférence de presse de ce jeudi 30 juin.

« Ca c’est la quiche Lorraine de chez Marie surgelés », «  ça c’est le brownie de chez Brossard » explique Pascal Derache, qui fut adjoint responsable production, en pointant des moules en aluminium.

Les ancien-ne-s salarié-e-s de Ecopla, unique fabriquant français de barquettes en aluminium situé dans la vallée du Grésivaudan, nous font visiter leur usine désaffectée après la conférence de presse se tenant devant l’usine décorée de quelques banderoles. Ca fait quatre mois. Quatre mois que la société a été placée en redressement judiciaire suite au dépôt de bilan posé en mars. La situation était en effet catastrophique : plus de stocks de matières premières, ni de produits finis et un chiffre d’affaires qui s’est écroulé depuis 2012. « L’actionnaire, le patron ne payait même plus les clients » raconte un ancien salarié. Le redressement judiciaire s’est immédiatement transformé en liquidation, prononcé le 22 mars.

Pourtant, Ecopla semblait faite pour la réussite : implantée depuis 1960 à St Vincent de Mercuze, un petit village de 1200 habitant-e-s, dont elle était l’un des totems, Ecopla était très appréciée de ses clients qui ne sont autres que les acteurs majeurs industriels de l’agro-alimentaire (Marie, Brossard, Pasquier) et les grands distributeurs (boulangerie-pâtisserie, traiteur). « Vous voyez le chinois, le gâteau ? Bah on fait les moules ici ! », nous dit fièrement l’un des ouvrier-e-s licencié-e-s, qui montre ainsi aux visiteur-se-s qu’ils et elles ont tou-te-s déjà eu affaire aux moules made in Ecopla. 

L'usine Ecopla, à St Vincent de Mercuze ( 38) © Chloé Lebas L'usine Ecopla, à St Vincent de Mercuze ( 38) © Chloé Lebas

Cette descente aux enfers de l’entreprise, les salarié-e-s l’incombent à la mauvaise gestion de l’actionnaire sino-australien Jerry Ren qui, faute d’investissement dans l’équipement industriel a mis fin à 56 ans de savoir-faire de cette société. Cela fait longtemps que la société, qui était implantée en France, en Angleterre, en Allemagne et en Belgique, passe entre les mains de grands actionnaires internationaux : Pechiney, Eco Packaging, le groupe NFP, qui est lui-même repris par le fonds d’investissement Audax, puis en 2008 par la banque Barclays. Ecopla est vendu avec le groupe FNP à Bawtry Investment Ltd ; société dont Jerry Ren est le directeur et actionnaire principal. Ce petit tour du monde d’Ecopla l’a entraînée vers le fond, faute d’investissement industriel et à cause d'un manque de trésorerie récurrent lié à son appartenance au groupe NFP.

« On aura une solution juridique. On dit que le droit et la morale ne font pas bon ménage mais on voit que le droit et l’économie ne font pas bon ménage non plus » (Maître Janot, avocat des salarié-e-s d’Ecopla)

C’est pourquoi, lors de la liquidation judiciaire, un petit groupe de licencié-e-s décide de faire une offre de reprise de leur société pour la monter en SCOP.Il se trouve que l’idée de monter Ecopla en SCOP avait déjà été soulevée et un dossier avait déjà été déposé en 2014, alors que les employé-e-s s’alarmaient de la situation de leur entreprise, mais la proposition n’avait pas été acceptée par l’actionnaire. Le collectif SCOP, formé à l’initiative de syndicalistes CGT et du délégué syndical Christophe Chevalier, rassemble aujourd’hui 27 personnes, venues au fil du temps et des déceptions. Qui se battent pour se réapproprier l’outil de travail et ne plus dépendre des actionnaires. Ils et elles luttent pour conserver leurs emplois et leur expertise, par fierté pour leur travail.

Ils et elles font appel à l’URSCOP Rhône-Alpes (Union Régionale des SCOP) qui les aide à monter le dossier, puis lancent un projet sur la plateforme de financement participative Ulule pour récolter 50 000 euros, permettant d’acheter un camion de métal (base des moules) et ainsi de relancer leur production. 70% de cette somme ont été levés.

C’est donc avec un tour de table de 2,3 millions d’euros qu’ils et elles arrivent le 14 juin devant le tribunal de commerce pour présenter leur projet de reprise. 20 salarié-e-s reprendraient l’entreprise, avec comme perspective une réembauche qui se ferait progressivement au fil de l’augmentation du chiffre d’affaires, pour arriver en 2019 à réembaucher 50 salarié-e-s.

"La mission du Tribunal de commerce n’est pas de défendre l’emploi, mais les créanciers" 

Mais la décision du Tribunal de commerce de Grenoble est tombée comme une sentence d'exécution. Le 16 juin le juge, bien que séduit par le projet de ces travailleur-se-s courageux-ses et plein-e-s d’espoir, a tranché en faveur du rachat par le groupe italien CUKI, qui s’est proposé de racheter le parc machine, pour un montant de 1,5 million d’euros. Mais ni les locaux ni les employé-e-s ne seront repris-e-s ; ce qui veut dire la mise au chômage de 77 travailleur-se-s et la fin d’un demi-siècle de savoir-faire. Cela réaffirme également la dynamique de désertification industrielle lancée depuis quelques années dans toute la vallée du Grésivaudan, à commencer par le fournisseur en métal d’Ecopla situé à Froges. Cette décision est justifiée par la priorité donnée par le tribunal de « respecter le droit du commerce » et par le fait que « la mission du Tribunal de commerce n’est pas de défendre l’emploi, mais les créanciers » (déclaration relayée par Le Monde). En effet le montant proposé de 1,5 million couvre la dette ultra prioritaire de l’AGS (Association de Garantie des Salaires) qui collecte des cotisations patronales qui financent un régime de garantie des salaires, permettant de garantir le paiement des rémunérations, préavis et indemnités des salarié-e-s, en cas de redressement judiciaire ou de liquidation. Celles-ci n’avaient pas été payées par l’ancien actionnaire (ainsi que l’URSAF). Mais ne s’accompagnant d’aucune embauche, elle induit des dépenses à venir pour l’UNEDIC.

L'un des hangars de l'usine L'un des hangars de l'usine

Les salarié-e-s étaient pourtant soutenu-e-s dans toute la vallée par de multiples acteurs : les habitant-e-s, leurs client-e-s, des syndicalistes CGT et Solidaires de tout le département et des élu-e-s allant des maires des villes et villages aux alentours, à commencer par le maire de St Vincent de Mercuze Philippe Baudain, mais aussi la communauté de communes, jusqu’à la sénatrice Annie David (PS) et le député de l’Isère Pierre Ribeaud (PS). Tou-te-s celles et ceux-ci étaient présent-e-s au rassemblement devant l’usine qui a eu lieu le 17 juin, au lendemain de la décision judiciaire, pour manifester leur mécontentement.

Le député Pierre Ribeaud avait alors confirmé qu’il avait transmis le dossier de reprise au Ministère de l’économie et la Ministre du secrétariat à l’Economie sociale et solidaire, Martine Pinville, a aussi été interpelée et dit soutenir les salarié-e-s.

Les salarié-e-s ont décidé de s’adresser à M. Macron et Mme Pinville en prenant l’exemple de l’entreprise SET à Saint-Jeoire qui avait été sauvée en 2012 par Benoît Hamon, alors ministre délégué en charge de l’économie sociale et solidaire. Il avait permis aux salarié-e-s de faire appel de la décision du tribunal, qui avait préféré l’offre d’une multinationale Américano-Suisse-Singuapourienne à leur offre de reprise SCOP. Aujourd’hui SET est une SCOP de 50 salarié-e-s. Le député a aussi affirmé avoir « bon espoir » concernant l’appel du procureur de la République, qui est le seul suspensif et avait permis de débloquer l’affaire SET.

En attendant, les Ecoplas n’ont pas laissé tomber et ont décidé très vite de faire appel de la décision. Mais cet appel n’est pas suspensif : «  ça veut dire que l’italien peut venir n’importe quand et emporter les machines et il serait dans son droit, on ne pourrait pas l’en empêcher », nous dit Josiane Chaix,  membre du personnel administratif dont le père travaillait déjà dans l’usine.

 

« Ecopla pose la question politique de la gestion par les tribunaux. Ils sont dans un carton juridique ne permettant pas à l’intérêt général de prévaloir », le directeur de l’Union Régionale des SCOP, Michel Rohat déclenche un tonnerre d’applaudissements après avoir prononcé ces mots qui résument bien la situation d’Ecopla.

Une militante CGT écoutant la conférence de presse © Chloé Lebas Une militante CGT écoutant la conférence de presse © Chloé Lebas

Aujourd’hui, les ex-salarié-e-s attendent donc que le procureur se prononce en faveur de l’appel et que les ministres agissent activement dans ce sens.

Voilà où en est la situation à Ecopla ce jeudi 30 juin. La conférence de presse des Ecoplas a rassemblé une cinquantaine de personnes, avec les mêmes figures politiques que le 17 juin pour le rassemblement de soutien. Les écharpes tricolores côtoient les chasubles rouges et autocollants CGT. Prennent la parole Christophe Chevalier, ex-délégué syndical CGT, leur avocat maître Pierre Janot, Pierre Béguery le vice-président de la communauté de communes et maire de Villard-Bonnot,  le représentant du président du département, Annie David sénatrice FDG, le député Pierre Ribeaud, le directeur de l’URSCOP Michel Rohat, Gilbert un militant CGT et habitant de St Vincent de Mercuze et la représentante de l’union CGT du département.

Chacun-e fait un bilan du combat qui a lieu depuis 3 mois, depuis le licenciement, racontant soit sa déception, soit son espoir, se repentant d’une incapacité à mobiliser suffisamment et déplorant une décision incompréhensible socialement. Ce qui revient de la part des élu-e-s dans leur discours, c’est la fierté mêlée de colère. Mais on sent l’hostilité et la désapprobation quand les élu-e-s prennent la parole. Jugé-e-s comme « hypocrites », « à la recherche de voix parce que les élections arrivent », ils ont par ailleurs le désavantage d’être soit au PS soit aux Républicains. Des murmures de désapprobation se font entendre pendant leur discours de soutien, où ils sont plusieurs à affirmer que leur rôle politique s’arrête ici, puisque « les règles de Bruxelles » les empêchent de soutenir directement des entreprises. C’est pendant le discours de Philippe Langenieux-Villard, représentant du président du département, et aussi maire d’Allevard, une commune située dans la montagne sur l’autre versant de la vallée, que l’hostilité se fait le plus vivement sentir. « Au niveau politique, on arrive au bout, on ne peut pas vous aider plus que ça », annonce-t-il. « On peut sortir de l’Europe aussi », « Faut arrêter d’essayer, faut faire », « Y a des chômeurs là », répond la foule à l’homme qui est un soutien des Républicains. « C’est de la politique politicienne », m’explique l’homme qui se tient à côté de moi. L’intervention suivante du député de l’Isère constitue l’apogée de ce que les salarié-e-s et militant-e-s CGT dénoncent comme étant du discours purement politicien ; à commencer par un lapsus du député socialiste, qui évoque le soutien prévu du « Ministère de l’économie sociale et libérale ». Tout le monde applaudit et s’esclaffe. Puis à la fin de son discours, ils et elles sont plusieurs à scander «  Non à la loi travail ».

La seule intervention d’un-e élu-e à être bien accueillie est celle d’Annie David, qui est appréciée notamment par les militant-e-s CGT, mais pas seulement. Après avoir regretté de ne pas avoir eu « le poids suffisant » et de ne pas avoir « réussi à alerter », elle rappelle que la vallée est devenue une friche industrielle, et que les emplois technologiques florissant à Crolles (près de Grenoble, à 20 km de là) ne sont pas nécessairement adaptés à tou-te-s les ancien-ne-s salarié-e-s d’Ecopla. Elle rappelle également qu’il est possible de désobéir, et qu’il faut qu’au niveau national il y ait des lois protectrices des salarié-e-s. La sénatrice est très appréciée des employ-é-e-s qui reconnaissent le fait qu’elle seule les a défendu-e-s au Sénat.

Christophe Chevalier, qui est plus ou moins le leader de ce groupe de licencié-e-s et du collectif SCOP, conclut la conférence de presse en proposant aux personnes présentes, au nom du collectif, de venir faire leurs Assemblées Générales et Conseils Municipaux ici, à Ecopla pour que l’usine continue de vivre dans la vallée du Grésivaudan.

 

« Dès qu’on se loupait un peu c’était un drame » (Pascal Derache)

 

Un exemplaire du Déjeuner des canotiers, à l'entrée de l'usine © Chloé Lebas Un exemplaire du Déjeuner des canotiers, à l'entrée de l'usine © Chloé Lebas

Pendant que tout le monde va discuter et se désaltérer à la buvette, un petit groupe part visiter l’usine, vide, propre, où tout est à sa place. Seules quelques barquettes gisent à côté des machines, dans les poubelles ou sur des plans de travail. Nous faisons le tour de ce hangar immense, avec les commentaires de deux anciens ouvriers qui nous abreuvent de termes techniques pour décrire précisément leur travail, leur vie quotidienne depuis 27 ans pour l’un des deux. Beaucoup posent des questions sur le processus de fabrication, moi je ne comprends rien à tous ces termes. «  Compresseurs d’air liquide, alliage, presse, micro perforation, maintenance, outillage, squelette »  nous bercent tout au long de notre déambulation dans cet entrepôt aux allures fantastiques.  Tout est fait sur place, ce qui semble beaucoup impressionner les quelques syndicalistes qui sont avec moi.

Nos guides sont très fiers de la qualité, de leur savoir-faire. « Dès que les plats sont voilés, on arrête la production » nous explique Pascal. Ils sont allés visiter des ateliers en Angleterre, qui est leur concurrent direct avec l’Italie et ce qu’ils ont vu là-bas les a déçus. « Les concurrents, ils n’ont pas les mêmes normes ». Ils se désolent également de ce que les clients font de leurs barquettes faites avec soin, précision et dont aucune n’est tordue d’un millimètre. « Quand on voit ce que font les clients, dès qu’ils ont mis leur tarte dedans, c’est plié ». « Je me demande si on ne faisait pas de la sur-qualité des fois », nous explique notre deuxième guide. 

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Durant la visite, une militante de Solidaires Grenoble interpelle discrètement le vice-président de la communauté de communes, M. Béguery. Celui-ci lui explique très solennellement que la communauté de communes a déjà sauvé une entreprise appelée Euromag : celle-ci avait besoin d’acheter un four électrique, la communauté de communes a racheté l’entreprise pour 700 000 euros, leur a donné du cash et l’entreprise a ainsi pu acheter son four et repartir. Il compte faire la même chose avec Ecopla quand celle-ci se sera montée en SCOP. A la question de la militante sur l’existence d’un loyer qui serait progressif, celui-ci élude en répondant «  Oui, pour le loyer on fera ce qu’on veut ». Il aura fallu une petite discussion de couloir pour que j’apprenne ce projet, que M. Béguery a oublié de mentionner dans son discours en plénière.

La visite est finie, l’un des ancien-ne-s ouvrier-e-s lance à un autre ironiquement «  t’oublie pas de pointer en sortant ».

Deux ouvriers sont devant moi sur le chemin de la sortie, je les entends discuter : «  Depuis qu’on a arrêté de bosser, ça nous fait tous mal de partout ». L’arrêt du travail, c’est ce qui leur fait sentir la douleur physique qu’ils et elles enduraient, mais qu’ils et elles ne sentaient pas lors du travail.

 

Pascale Derache, expliquant à M. Béguery l'usage de chaque moule © Chloé Lebas Pascale Derache, expliquant à M. Béguery l'usage de chaque moule © Chloé Lebas

Quand on leur pose la question, les ancien-ne-s salarié-e-s affirment d’une seule voix ne pas penser au moment où ils et elles devront rechercher du travail, où ce sera fini pour elles et eux leur travail à Ecopla. Ils et elles ont l’espoir, et surtout les Ecoplas ont découvert un collectif, une solidarité. « On découvre les gens différemment. C’est le collectif qui prime », nous raconte Josiane Chaix, pour qui Ecopla aura été toute sa vie.

Alors on espère que ce qu’ils et elles appellent « une aventure » continuera et que le procureur saura trouver, comme le préconise M. Rohat, « la volonté de fer et la volonté de faire ».  

 

 © Chloé Lebas © Chloé Lebas

 

 

 

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