Sciences Po ou de la dépolitisation des élites

« Ah bon? Parce que Sciences Po ce n'est pas très politisé ? » Malheureusement non, et c'est même inhérent au système d'enseignement sélectif. Etudiante depuis deux ans à Sciences Po Lille, je vous fais partager une analyse collective de la dépolitisation des IEP, et plus globalement des filières sélectives!

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Réunion de famille. La première depuis des mois, puisque depuis que tu es étudiante à l’autre bout de la France tu trouves  ta vie là-bas avec tes ami.e.s, tes manifs et tes tractages beaucoup plus intéressante que les 50 ans de l’oncle facho. Mais difficile de louper le mariage de la cousine prodige, dont les parents attendent depuis ses 16 ans qu’elle trouve le prince charmant (et le CDI mais ça c’est une autre histoire). Du coup ta grand-mère est très fière de t’accompagner voir ta cousine, ta grande-cousine, ta grand-tante, ton grand-oncle etc  pour pouvoir leur glisser: «  C’est vrai ta fille a réussi son brevet ? Chloé, elle, est à Sciences Po », « Au fait, tu te souvenais que Chloé était à Sciences Po ? ». Et là, exhibée comme la petite-fille prodige avec cette étiquette « Sciences Po » sur ton front comme une garantie de ton intelligence et de ta prospérité future, tu as droit aux traditionnelles questions. Quand les gens ne croient pas que c’est une école de biologie ou de physique à cause du mot « science », tu as le droit majoritairement à ça : « Mais oui, Sciences Po, c’est là où vous faites de la politique, non ? ». « Euh, comment dire…Pas vraiment. » est ma seule réponse.

Eh oui, tout le monde, ou presque (enfin sauf les personnes non-issues des classes dominantes, qui ne font partie des statistiques que lorsqu’il s’agit de délits, de communautarisme ou de sexisme), a entendu parler de « Sciences Po ». Nos plus humblement surnommés « Instituts d’études Politiques » (IEP) sont au moins connus pour deux choses : c’est une grande/bonne/chère (rayer la mention la plus inutile) école et ça prépare à faire de la politique. Ce qui englobe le fait de préparer à l’ENA, mais aussi le fait qu’il est évident que tou.te.s les étudiant.e.s de cette école, non seulement s’intéressent à la politique, mais font aussi partie d’organisations (partis, syndicats, associations) politiques.

C’est ce que je croyais aussi.

Moi aussi en arrivant à Sciences Po Lille il y a deux ans j’étais toute excitée d’avoir réussi un concours sélectif, de faire partie d’une grande école et surtout je pensais que clubs et associations politiques seraient foisonnants, que je rencontrerais plein de gens avec des opinions politiques prononcées et si possible de gauche. Comme la majorité des gens, j’imaginais des débats politiques dans tous les cours et en dehors. Et, comme mes quelques ami.e.s militant.e.s, j’ai été déçue.

Je ne veux pas dire que personne ne s’intéresse à la politique, ce n’est pas vrai et je conçois que beaucoup de personnes ne le manifestent pas. Mais pour beaucoup Sciences Po n’est pas le lieu de la politique. Et même pire, l’école elle-même dépolitise des étudiant.e.s tout à fait engagé.e.s avant d’y être intégré.e.s. Je vous propose donc une petite analyse sans prétention à partir de théories propres, élaborées avec des ami.e.s, des raisons poussant les étudiant.e.s des instituts d’études politiques à se détourner de la et du politique.

Le contenu des cours qui désillusionnent 

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C’est un argument qui revient souvent lorsqu'on discute avec des étudiant.e.s qui se disent dégoûté.e.s de la politique. Nos cours de sociologie politique commencent dès la première année (mais peuvent être abandonnés dès la deuxième sur un cursus de 5 ans obligatoire pour avoir le master, seul diplôme délivré) et ne représentent pas la majeure partie de nos cours. Ceux-ci nous enseignent en effet à déconstruire toutes les idées communément admises sur la démocratie représentative, la liberté dans le vote et nous alertent sur les déterminismes sociologiques, les stratégies politiques, l’oligarchie des élites etc. ce qui peut en effet générer un dégoût du jeu politique vu comme anti-démocratique, élitiste et « foutu ».

Mais ces cours peuvent également, par leur analyse de la politisation d’un problème et de sa transformation en politique publique par exemple, au contraire nous enthousiasmer sur notre capacité d’action collective et amener à se mobiliser de manière politique mais soit en dehors de LA politique (jeu institutionnel, élections) ou avec un regard sociologique et prudent sur celle-ci.

Par ailleurs, ces cours de sociologie politique sont souvent ceux qui intéressent peu les étudiant.e.s et je le rappelle sont abandonnés tôt par une bonne partie d’une promo. C’est pourquoi je considère ça majoritairement comme une justification de leur désintérêt que trouvent les étudiant.e.s a posteriori, à part peut-être celles et ceux qui sont arrivé.e.s à Sciences Po avec leur jolie carte PS ou UMP, et qui, effectivement, ont des raisons d’être déçu.e.s.

Des cours peu en lien avec le politique

La deuxième hypothèse part de cette réalité qui est celle de cours élitistes qui vont privilégier les disciplines « d’avenir » au détriment des autres voies d'enseignement. En gros, la sociologie est effacée au profit du droit et de la finance. Parce que ça "ne permet pas d'avoir un travail". C’est certes caricatural, puisque dans les cours de relations internationales par exemple, il y a de la sociologie. Mais la réalité est qu’il existe, à Sciences po Lille du moins, de multiples masters...dont un de philosophie politique (et économie hein quand même) et aucun de sociologie ! Par contre, nous avons un master Partenariat Public Privé (oui oui !), un master Audencia, deux masters européens dont un en partenariat avec le Royaume-Uni, un master de finance, de communication, plusieurs master de relations internationales, un de management des institutions culturelles (notez le « management » à côté du mot «  culture »), un des métiers de l’action publique etc.

Une direction peu encourageante des initiatives politiques

Mais l’institution, au-delà de ça, n’encourage absolument pas ce qui touche au politique. Tout en passant leur temps à regretter le manque de politisation des étudiant.e.s, à regretter qu’un.e  étudiant.e seulement sur tout un amphi se manifeste à la question «  lesquel.les d’entre vous sont membres d’un parti politique ? », l’équipe pédagogique (les enseignant.e.s et la direction) refreine plus qu’elle n'encourage l’engagement politique. L’exemple le plus récent vient de la période de mobilisation d’ampleur contre le projet de loi Travail, qui a eu lieu d’avril à aujourd’hui. Le comité de mobilisation des étudiant.e.s de Sciences Po Lille avait demandé toutes les semaines en avril à ce que les absences ne soient pas comptabilisées par l’école les jeudis et mardis de manifestations. Ces demandes ont été à chaque fois refusées, seul.e.s quelques enseignant.e.s ont individuellement accepté de fermer les yeux. Lors du blocage de l’IEP le 31 mars qui avait été voté à la majorité des présent.e.s en AG et des procurations de personnes non-présentes, c’est le directeur et un professeur eux-mêmes qui ont débloqué physiquement le barrage en chargeant les étudiant.e.s bloqueur.se.s. La même chose était arrivée à l’IEP de Grenoble en 2007, lorsqu’Olivier Ihl, éminent sociologue alors directeur, qui est cité dans tous les cours de sociologie politique dès la première année en IEP, avait forcé un barrage à l’aide de poubelles.

Beaucoup d’autres exemples existent témoignant de cette envie de la direction de normaliser la vie à l’IEP et d’étouffer les projets et actions des étudiant.e.s qui pourraient faire parler de l’école: l’interdiction de subventions aux associations politiques (et non seulement liées à des partis, ce qui pourrait se comprendre), la plainte pour diffamation envers des élu.e.s étudiant.e.s donnant leur avis, la restriction du nombre d’associations présentes lors de la journée de l’écologie organisée par différentes associations liées aux questions environnementales.

Mais tout ceci est lié au système des grandes écoles, un système élitiste et corporatiste qui domine globalement les IEP et qui est le prisme de pensée principal partagé par tou.te.s. Puisqu'évidemment tout ce que j’ai dit précédemment n’est pas seulement le fait des enseignant.e.s ou du directeur, mais est perpétué et légitimé par les étudiant.e.s. 

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Le corporatisme comme moyen de dépolitisation

La voilà la grande théorie que nous avons élaborée : c’est le corporatisme qui tue (en grande partie) le politique. Qu’est-ce que le corporatisme ? Ce terme pouvant rappeler les syndicats au 19ème siècle ou toute forme de communautarisme est plutôt péjoratif, pourtant il est souvent revendiqué par leurs membres : les corpos de médecine par exemple. Ce sont toutes les corpos, inter-assos, FAGE et autres BDE (bureau des étudiants). Vous savez les étudiant.e.s populaires qui font les soirées tout au long de l’année, l’ « intégration » (ex bizutage) et organisent les galas ? Ils et elles se présentent aussi aux élections étudiantes accessoirement, et considèrent que c’est aux BDE de représenter les étudiant.e.s face à la direction et les enseignant.e.s.

Ces groupes sont corporatistes puisqu’ils défendent, non pas les intérêts des étudiant.e.s en tant que groupe, mais les étudiant.e.s non pas seulement de médecine, de droit, de Sciences Po (par filière), mais les étudiant.e.s de médecine à Grenoble, de droit à Toulouse et de Sciences po à Lille (leur promo en fait). Les étduiant.e.s sont considéré.e.s comme appartenant à une filière mais aussi à un lieu d'étude particulier. ce qui les intéressent ce ne sont pas les étudiant.e.s, mais les étudiant.e.s de leur école ou leur filière prises particulièrement. Et ils et elles défendent l’image et les intérêts de leur école (ou filière). Les BDE sont puissants surtout dans les filières sélectives et élitistes, c’est-à-dire les écoles et principalement médecine et droit, et sont attaché.e.s à cette supériorité qu’on leur prête. Ces « corpos » (membres ou sympathisant.e.s des corporations) se rencontrent entre elles et eux, dans un entre-soi visant à défendre les couleurs de son école/filière par ville lors d’évènements sportifs ou festifs nationaux, souvent appelés « Crit ». Mais leur grande raison de vivre est l’intégration des nouvelles et nouveaux ; ce sont elles et eux en effet qui s’occupent des nouvelles promos, et ce sont donc les premières personnes que ces nouvelles et nouveaux voient. En gardant ce monopole, les BDE se placent en position hégémonique par rapport aux autres associations et restent forcément les personnes «cool ». Ils ont ainsi une hégémonie culturelle assez puissante dans leurs lieux d’études.

Or ces étudiant.e.s que ce soient lors de leurs soirées, ou quand ils et elles se présentent aux élections étudiant.e.s avec des programmes visant à défendre leur filière précise, toujours en accord avec la direction et pour les intérêts de l’école dont ils défendent farouchement l’élitisme, dégagent la politique de toutes leurs considérations et même stigmatisent tout ce qui est trop idéologique ou "prise de tête". Ils et elles diabolisent la confrontation avec la direction des écoles et perpétuent l’idée que l’on n’a pas sa place dans une école ou une fac  avec laquelle on n’est fondamentalement en désaccord, puisqu’on a généralement fait un effort voire souffert pour l’intégrer. En réfléchissant pour et par le corps, on délaisse la recherche de l’intérêt général, qui est la raison d’être du politique.

Il existe par ailleurs dans ces école un culte de l’humour, de la dérision qui certes à Sciences Po passe des fois par des blagues sur Chirac, mais qui sont un outil pour délégitimer voire ridiculiser tout discours politique un peu sérieux, et participe encore à faire de la politique quelque chose qu’on ne cantonne qu’aux cours. Le temps en-dehors de l’école doit être celui de l’amusement qui ne saurait avoir de lien avec l’enseignement qu’on reçoit.

Ce que les étudiant.e.s apprennent dans leurs cours de sociologie- l’existence d’inégalités structurelles construites par le quotidien entre autres- ils et elles refusent de l’appliquer à leur propre comportement. Pourquoi ? Parce que c’est une bataille acharnée dans les IEP, les facs de bio, de droit ou de médecine pour que les BDE ne fassent pas d’affiches pour promouvoir leurs soirées avec des femmes nues, sexualisées et utilisées comme des objets. Pour que les chants d’intégration, leurs polos, leurs posts Facebook ne comportent pas de blagues sexistes, racistes, classistes (qui se moquent des classes populaires), homophobes et j’en passe. Les mêmes arguments reviennent : «  c’est de l’humour », « une femme nue ça peut aussi être de l’art », « vous êtes la police de la pensée », « j’ai un ami gay et ça le fait rire », voire même (véridique !) « mais si on ne peut plus objectiver le corps des femmes, dans ce cas-là tu supprimes la mode, tu te rends compte ! » ou l’assumé «  bah ouais mais une femme à poil ça marche ».

Certes, il n’y a pas que les « corpos » qui ont ce genre de discours ou qui refusent d’adapter leur comportement pour ne pas reproduire d’oppressions. La différence là est que ce sont des groupes structurés, qui se disent représenter les étudiant.e.s et qui ont une forte capacité d’influence.

Voilà pourquoi le corporatisme et l’élitisme des grandes écoles, qui s’auto-entretiennent sont l’un des facteurs majeurs de la dépolitisation de ces écoles. Puisque le discours d’une direction qui souhaite contrôler ses étudiant.e.s pour éviter les vagues, le fait de penser que « ce qui se passe à Sciences Po reste à Sciences Po » et l’esprit de corps viennent de la même logique élitiste.

Heureusement beaucoup d’étudiant.e.s non-militant.e.s regrettent ce manque de politisation, c’est d’ailleurs ce qui en a poussé certain.e.s à voter pour le blocage de l’IEP bien qu’ils ou elles n’y aient pas participé, pour « qu’il se passe quelque chose à Sciences Po ». Mais comme le disait notre ancien directeur Pierre Mathiot ; « Sciences Po est le reflet du niveau de politisation de la société, et là on voit que la société va mal ».

Voilà ce que j'ai envie de répondre lorsque tata me demande si on fait de la politique à Sciences Po.

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