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Billet de blog 2 févr. 2015

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Dora va sur la lune

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Ne croyez pas que je vais évoquer la capacité surnaturelle de dora l’exploratrice que tous les parents de ces dernières années connaissent très bien, voir peut être un peu trop bien, ou encore que je vais parler de la Dora de Freud dont les rèves servirent à fonder la théorie freudienne de l’hystérie...

 Non, je vais vous parler de Dora, le camp de travail nazi sans qui l’histoire de l’homme qui marche sur la lune aurait surement ete différente.

 A la fin du mois d'août 1943, s'ouvrit près de nordhausen un camp extérieur dépendant du camp de concentration de buchenwald, qui portait le nom de « Dora ». La raison de sa création fut le bombardement du centre de recherche de Peenemunde par les anglais les 17 et 18 août 1943 ainsi que la décision de déplacer sous terre l'assemblage des fusées pour les protéger. En effet, le Reich millenaire prévoyait dans son programme d' armes de représailles (armes V) la montée en puissance de ses fusées V2 et ce dès 1942. Premier missile ballistique du genre l'intéret du V2 residait dans sa capacité a toucher une cible à plusieurs centaines de kilomètres de distance. Sa mobilité était un autre atout puisque les nazis, apres avoir prévu de spécialiser certains sites pour les lancements, préférèrent finalement des lanceurs mobiles. Les inconvenients majeurs, outre leur coût de fabrication étaient la faible puissance destructrice puisque les 4000 V2 lancés sur l'Angleterre n'ont finalement représenté qu'un bombardement classique d'une journée au final, sans compter leur précision très faible. Le V2 est donc le symbole d'un Reich aveugle et de SS fanatiques qui n'avaient pas voulu voir le tournant de la guerre et la defaite totale de l'Allemagne qui se précisait.

Mais Dora est le symbole de bien autre chose. L'operation Paperclip mise en place par les americains prévoit en effet le rapatriement de l'équipe de scientifiques qui travaillait au développement des V2, et ce bien avant que le camp soit libèré. Au premier plan Werner Von Braun se devait d'être protègé a tous prix, mais aussi Walter dornberger, et beaucoup d'autres qui furent récupèrés dans le Tyrol a Allgau. D'autres iront grossir les rangs des scientifiques soviétiques et contribueront aux exploits de Gagarine. Cette opération paperclip a permis de damer le pion aux SS qui prévoyaient d'éviter toute fuite de cerveaux en pratiquant la politique de la terre brulée et l'élimination des scientifiques. Elle fut réussie particulièrement puisque les négociations permirent de maintenir les installations en place.

Mais est ce que les prisonniers du camp de Dora beneficierent de la negociation ? dans son livre "Dora le tunnel de la mort" Christian Desseaux ancien déporté note que pendant les derniers jours du camp ils furent enfermés dans le tunnel avec un train entier de dynamite. Surement le temps de négocier. Helas les prisonniers ne faisaient pas partie de la négociation puisqu'ils furent envoyés sur les routes et que trés peu survécurent à l'enfer que leur firent vivre les derniers SS.  Pourtant ils en ont vu. Depuis septembre 1943 les prisonniers sont amenés par wagons de buchenwald dans les conditions que l'on connait tous. Au début il faut construire le camp a partir de rien. Avec des marteaux et des burins les prisonniers vont tailler dans la roche des kilomètres de galeries destinées à former un complexe militaro industriel hors du commun. Les conditions de travail sont si horribles que 2000 hommes meurent par mois en moyenne. De l'aveu même des SS Dora était le pire camp de concentration ! L'absence d'eau qui forcait les ouvriers à lécher les parois, les maladies, la malnutrition, les 15 heures de travail quotidien suives d'appels interminables dans le froid de nordhausen, avec les exactions et les executions sommaires... encadrés par des kapos triangle vert c'est a dire des assassins, des criminels, des bêtes relevant du droit commun à qui l'on donne toute puissance sur d'autres hommes. Voila la première periode de Dora, celle pendant laquelle il a fallu construire l'usine pour les précurseurs de nos missiles ballistiques actuels, francais compris.  Il est à noter qu'à cette période dora est rattachée a buchenwald et donc n'a pas de crématoire. Et le temps de la science militaire ne permettant pas de tout gérer, les cadavres s'empilent dans les galeries et les ouvriers travaillent au milieu. La deuxième période sera ensuite plus calme sous la pression des industriels obnubilés par le rendement. Mais la période de fin 44 à mai 45 sera la pire, dora étant devenue un camp autonome avec son propre crématoire et la folie des SS ayant repris toute sa force destructrice. Au total ce sont plus de 20000 morts que l'on peut dénombrer.

Werner Von braun fut donc l'un des scientifiques récuperés par les americains. S'il y'eut un flou dans les premiers temps il devint rapidement chargé de développement de missiles balistiques pour le compte de l'armée. Cela ne vous rappelle rien ? Naturalisé citoyen américain en 1955 il est rapidement nommé directeur du centre de vol spatial de la NASA, institution crée en 1958. Sa carrière brillante  dans le développement des carburants liquides et son travail sur les V2 ont sûrement du payer. Il occupera ce Poste prestigieux jusqu'en 1970. Il participera notamment aux programmes de vols habités et surtout sera chargé du développement de la fusée Saturn, celle la même qui permettra à Armstrong de dire "un petit pas pour l'homme, un grand pas pour l'humanité". Il est surnaturel de savoir que le grand pas de l'humanité en question utilise des technologies militaires developpées par les nazis pour arriver à la destruction totale, et que ces 'expériences' préalables à l'espace firent 14000 morts et 25000 blessés Anglais. Et, pire, qu'un ancien nazi a permis ce grand pas. Werner von Braun poursuivra donc son petit chemin de scientifique fortuné jusqu'à son décès en 1977, deux ans après avoir obtenu la national medal of science. Quel beau parcours que celui de ce scientifique  chevronné qui a commencé en collaborant avec la luftwaffe dès 1929, qui intègre le parti nazi en 1937, encensé par hitler et décoré 3 fois par himmler en tant que SS. On peut aussi noter, cocasse, qu'il a collaboré avec Walt Disney sur des films d'information pour démocratiser l'idée de la conquête de l'espace. Un grand homme donc pour certains, mais qui a toujours nié ce que tout le monde a passé sous silence à Dora. Même dans son autobiographie. Car il a écrit sur lui bien sûr.

L'histoire de Dora est finalement étrange car elle est la rencontre entre notre époque et l'histoire horrible des camps et des conditions barbares de traitement des etres humains. Et ce qui fait le lien entre ces deux monde c'est la science et surtout la science sans conscience, alimentée par la trahison et le secret. Et au milieu... des hommes, les peuples, les opprimés et les victimes. Sommes nous moins victimes que ceux qui sont allés mourir a dora ? Certainement car leurs conditions de vie et de mort étaient épouvantables. Par contre, peut être que nous sommes plus naïfs qu'eux lorsque nous imaginons que ceux qui regardaient les etoiles le faisaient pour le bien de tous et pas seulement pour leur propre compte  ou pour le compte d'une idéologie. Aux nazis ont succèdé les militaires étoilés. Ils trouvèrent dans la science du Reich tout ce qui leur manquait pour alimenter leurs rêves les plus fous. Avions furtifs, à réaction, missiles balistiques, ailes volantes, dans la folie de Hitler...il y'avait tant à puiser. Et ils ont tout pris. Au passage, ils ont essayé de faire croire que Dora était un petit complexe militaire où certes il était difficile de survivre, mais pas plus qu'un autre en période de guerre. Ils ont essayé de racheter la dignité de ceux qui regardaient les pendaisons en fumant le cigare en leur octoyant des médailles scientifiques. Ils ont parlé d'humanité en marchant sur un astre que la science nazi avait rendu accessible. C'est toute la force du symbole de Dora, représenter un charmant prénom pour des millions d'enfants et de parents, mais cacher une trahison de l'histoire aux yeux de tous, et le mépris de la mémoire de ceux qui y sont morts sur l'autel du Reich millénaire.

Je terminerai par une citation des mémoires de Dornberger, directeur du camp de Dora, juste avant qu'ils soient évacués par les américains : "Nous nous prélassons au soleil, sur la terrasse de l'hôtel ou nous logeons ; nous faisons courir nos imaginations et formons des projets d'avenir. Le ciel est bleu. Les cimes couvertes de neige des montagnes de l'Allgau étincellent. En bas, dans la vallée, le printemps fait son apparition. Ici c'est la paix, c'est le calme, il nous semble sortir d'un cauchemar, celui des dernières années".

Il devint conseiller de l'aviation américaine en matière de fusées, après avoir été naturalisé. Les Anglais, qui essayèrent en vain de le faire pendre en 45, ont oublié jusqu'à son nom...

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