Pensée sacrificielle des élèves

Après le drame de Charlie Hebdo, l'école se retrouve comme d'habitude sur la glace. Une chose tout à a fait banale au vu des ambitions larvées de notre société pour cette jeunesse traitée de plus en plus de manière consumériste. Oui notre jeunesse est un produit à de multiples niveaux. Notre jeunesse n'est pas un problème, ce que l'on exige d'elle en revanche est de plus en plus déstabilisant. (A lire : Critique de la pensée sacrificielle - Bernard Lempert)

Cela me rappelle de prime abord une déclaration de Arendt : "Le plus ahurissant de toute l’affaire fut la décision fédérale de commencer l’intégration en tous lieux par les écoles publiques. Il ne fallait pourtant pas beaucoup d’imagination pour remarquer que cela revenait à charger des enfants, noirs et blancs, de résoudre un problème que les adultes durant des générations ont avoué n’être pas capable d’affronter eux-mêmes. Je pense que personne ne trouvera facile d’oublier la photographie reproduite dans les journaux et les magazines de tout le pays, montrant une petite fille noire accompagnée par un ami blanc de son père, quittant l’école, suivie de près par une meute de gosses railleurs et grimaçant qui la persécutaient. On demandait à l’évidence à cette enfant d’être un héros, ce que ni son père absent, ni les représentants du N.A.A.C.P., également absents, ne s’étaient sentis obligés d’être… Cette image m’est apparue comme une caricature fantastique de l’éducation progressiste, qui, en abolissant l’autorité des adultes, nie implicitement leur responsabilité à l’égard du monde dans lequel ils ont fait naître leurs enfants, et refuse le devoir de les guider dans ce monde. Sommes-nous maintenant arrivés au point où l’on demande aux enfants de changer le monde ou de l’améliorer ? Cherchons-nous à conduire nos batailles politiques dans les cours de récréation de nos écoles"

Je trouve ce questionnement très actuel, Arendt au vu de sa vie et de ses écrits ne peut être suspectée de refuser l'intégration des enfants de toutes couleurs dans l'école... Le but n'est pas ici de retravailler Hannah Arendt, ce serait aborder à sa place des notions qu'elle a excellement bien abordées entre la culture, l'école et la socialisation. Non, peut être que l'un des objectifs de cet article serait 'd'essayer' de s'interroger sur ce que cette jeunesse subit de la part de notre société, en gardant à l'esprit cette idée de Hannah Arendt qui veut "fonder un monde où nous soyons libres d'agir et de penser".

Le projet professionnel et l'individu

Cette notion de projet a fortement évolué ces dernières années au point qu'elle a été portée en exergue, au prétexte de résoudre la sortie des élèves du système sans qualification, et au prétexte de lutter contre le décrochage scolaire (?) par l'obtention d'une voie professionnalisante, courte et accessible. D'un système qui prônait le 'connaitre les filières, les métiers, et surtout se connaître soi même', nous sommes passés à des notions de 'Parcours de découverte des métiers et des formations' (PDMF), dès la cinquième (voir ici : http://www.education.gouv.fr/cid24356/les-parcours-de-decouverte-des-metiers-et-des-formations.html) au PIODMEP, innovation de la refondation de l'école, à croire que lorsque l'on refond des valeurs on va en faire de l'or et de la finance (Voir ici le PIODMEP : http://www.onisep.fr/Mes-infos-regionales/Champagne-Ardenne/Espace-pedagogique/PIODMEP). Les innovations du PIODMEP sont assez simples : renfort du lien école entreprise, et ce dès la sixième (on attend vraiment que les couches des maternelles soient enfin griffées CGPME ou UIMM ou MEDEF, mieux : TOTAL).

Bref, chose naturelle dans l'école, celle ci étant très politisée on ne dit jamais vraiment la loi, on se sert de la lettre de rentrée en tant que ministre, on la passe aux profs hors contrôle du parlement, on la signe avec un copain et on dit que la circulaire arrive pour ne pas effrayer les profs. Et bien sûr une réforme n'est pas enterrée qu'on parle déja de l'autre (pour info le PIODMEP est censé voir le jour en 2016, or on en parle dès 2013).

Vu dans la lettre de rentrée 2013 : "parcours d'information, d'orientation et de découverte du monde économique et professionnel ». Ce parcours permettra aux élèves, dans une approche d'éducation à l'orientation dynamique et cohérente sur l'ensemble de leur scolarité, d'élaborer progressivement un projet personnel, fondé sur une connaissance du monde économique et professionnel, ainsi que des voies de formation et des métiers. Une circulaire précisera le contenu de ce parcours." (http://www.education.gouv.fr/pid25535/bulletin_officiel.html?cid_bo=71409)

Alors que la loi stipule bien que "Afin d'élaborer son projet d'orientation scolaire et professionnelle et d'éclairer ses choix d'orientation, un parcours individuel d'information, d'orientation et de découverte du monde économique et professionnel est proposé à chaque élève aux différentes étapes de sa scolarité du second degré. Il lui permet de se familiariser progressivement avec le monde économique et professionnel, notamment par une première connaissance du marché du travail, des professions et des métiers, du rôle et du fonctionnement des entreprises ainsi que des modalités et des perspectives d'insertion professionnelle. Il lui ouvre ainsi un éventail large de possibilités d'orientation et contribue ainsi à la lutte contre les inégalités sociales et territoriales.
Ce parcours [...] s'adresse à tous et trouve sa place dans le tronc commun de formation de la sixième à la troisième. [...]
 [...] L'école doit également s'ouvrir à tous ceux qui peuvent contribuer à cette information : témoignages de professionnels aux parcours éclairants, initiatives organisées avec les régions, avec des associations et des représentants d'entreprises, visites, stages et découverte des métiers et de l'entreprise, et projets pour développer l'esprit d'initiative et la compétence à entreprendre."

C'est beau la gauche au pouvoir, toutes ces belles valeurs qui font chaud au républicain... Bon, il suffit de lire un peu entre les lignes pour comprendre que le 'connais toi toi même' est bien loin et qu'il n'est plus question de laisser les esprits attendre un peu, mûrir ou se construire. La notion d'individu est complètement mise à terre au profit d'une quête toujours plus ouverte de l'esprit d'entreprise pour les meilleurs, et de l'intégration de sa personne comme produit de base pour le festin journalier des larrons du CAC40, pour les autres.

Toujours sous prétexte de donner un 'projet'. Bien sûr, l'organisation de ce projet ambitieux pour ce monde vacillant et qui se gave de l'exploitation de sa jeunesse pour assurer un avenir toujours pire, son organisation est bien huilée et utilise le numérique, là, de manière très efficace :  logiciel affelnet (affectation des élèves par le net) qui classe les élèves qui ne vont pas en seconde, et qui postulent sur un CAP ou un BAC PRO, en constituant à partir des résultats et de quelques bonus à la marge,  une liste principale et une liste d'attente, ainsi qu'une liste de sorties sans solutions. Le tout avec aucune marge pour les éducateurs, sauf illégale (modifications des notes pour donner des chances).

Ah vous imaginiez que les éducateurs regardaient, se morfondant et la larme à l'oeil,  partir dans le froid et le vent cet élève abandonné courant par désespoir loin de l'école. Non non un PC sous windows le fait. On se répartit les perdus après entre les collèges, les LP, les MGI etc... en déprimant sur la charge de travail toujours excédentaire puisque on est toujours moins dans le service public.

Oui, notre jeunesse, en fin de scolarité obligatoire est traitée, pour ceux qui sont en difficultés, par un ordinateur... qui 'mouline' comme dit le système en juin pour recracher la liste des heureux élus, et celle des décus qui sont incités très tôt à bien faire au moins QUATRE voeux pour se trouver une gache. Autrement dit les plus en difficultés sont eux aussi traités de cette même belle manière par l'école : l'élistisme, le tri, la négation de l'individu. Pour ceux, fils de, ils trouveront un patron dans la branche de papa ou de maman, passeront par l'alternance,  et connaitront tôt la notion de réseau, de reproduction professionnelle, de sclérose de l'individu dans son déterminisme famillial. sans compter qu'ils apprendront (enfin !) à travailler 15 heures par jour. Cendres et Charbon, Corporation de ta famille, corporation d'avenir. Le médiéval n'est pas loin...

On se l'est caché ? non rien n'est caché. Les CIO de proximité sont fermés depuis de nombreuses années et ne couvrent plus le territoire, notamment car les conseils généraux ne veulent plus payer. Les COP sont exploités entre parfois 5 ou 6 établissements où ils n'assurent que quelques heures. La logique de la classe entière prime sur l'entretien individuel, on trie les élèves à la hache pour faire cette partition entre les futurs décideurs et les futurs produits. Non non rien n'est caché. On sacrifie juste l'avenir de cette jeunesse pour reproduire ce monde, le maintenir en l'état contre tout, mais au mépris de quoi ?

Au mépris de la liberté de l'individu. L'école doit exister pour les valeurs humanistes, pour les femmes et les hommes de demain, pas pour ceux d'aujourd'hui qui occupent déja bien suffisamment la scène sociale et politique.

Et c'est une société qui doit défendre cette conception de l'école, pas l'école. Si cette société laisse sa jeunesse se faire exploiter de tous cotés : sur la liberté de vivre ensemble (merci le recul sur l'égalité filles garçons), sur le respect de tous les genres, sur la liberté de l'être humain à disposer de lui même, sur la nécessité d'éduquer au sens critique, à permettre le libre arbitre, sur l'égalité de tous et notamment des sexes à accéder à l'instruction et à la reconnaissance de sa personne, si la société admet que l'élève est le produit d'un système et que faire penser l'individu est devenu accessoire, y compris par les parents dont les stratégies dont ils rendent victime leur petit ne permet que de faire tomber leur propre angoise, enfant-xanax tiens toi bien, si tout cela est admis... il n'ya plus d'école.

Y'a t il encore une école en France ? Fait elle réfléchir tous les individus ou juste ceux qui sont bien nés comme dans les âges anciens (quoique ...) Non. Elle mouline.

Elle mouline parce qu'elle croit faire de l'éducation en faisant passer les ASSR 1 et 2 (ckoica : http://preparer-assr.education-securite-routiere.fr/) Qui  ne sont ni plus ni moins que la contribution de la jeunesse à un bon formatage social pour une logique de conduite responsable, très politisée car relevant de la logique de résultat politique actuelle, on en pense ce que l'on veut, mais est ce à l'école de faire ça ? Dans le même temps de la mise en place de ces ASSR les gouvernements supprimaient nombre de postes, et bloquaient les salaires, et ils tapaient sur les retraites. Et je ne compte pas les autres fadaises éducatives inventées par les hauts penseurs. Faire des futurs citoyens des acteurs responsables de la sécurité de tous sur la route serait autrement plus difficile et ambitieux...

Elle patauge aussi parce que le fondement de son action éducative ne lui appartient plus vraiment. Au delà des obligations descendantes qui restent fortes car politisées, ce qui est normal mais de plus en plus présent, les obligations transversales et la négociation permanente par la logique des contrats d'objectifs, étendus au niveau tripartite (ckoica : http://www.education-territoires.fr/posts/view/pourquoi-signer-un-contrat-tripartite--lanalyse-de-nicole-belloubet) vient créer une contrainte permanente sur les fondements même de l'école. A faire entrer dans l'école tous les acteurs de proximité quels qu'ils soient, et malgré tout le sens que certains donnent à leurs actions, on néglige la portée sociale globale de l'école, on donne en pâture aux clochemerles tout le fondement du pacte social. Et pourtant les régions sont encore à gauche, quid de l'avenir ?

Juste une petite citation du lien juste ci -dessus :  « il faut passer d'une négociation à 2, à 2+1 puis enfin à 3 », insiste-t-elle. Aussi, l'ancienne vice-présidente de la région Midi-Pyrénées estime nécessaire de « mettre en place des groupes de réflexion politiques » avant de mettre en place des groupes plus techniques. Car « les collectivités doivent participer à la discussion autour des axes de progrès » des élèves [...]

Vous doutez encore que les élèves ne sont pas des produits, quand on parle d'axes de progrès des élèves ?

Alors forcément l'école n'a plus beaucoup d'aptitude à donner du sens, elle n'est qu'une chose : tri social, tri économique, pas de vague pour que tout se passe 'bien'. Certains, dans des époques sombres, prônaient le 'rase les murs et attend que l'orage passe'. A force de ne pas s'engager on sait ou ils ont mené la notion même d'humanité.

Heureusement, à nier l'homme, à le priver de liberté, à l'étiquetter simple produit pour le projet personnel ou singe pensant pour ce que l'on croit être de l'éducatif, il se rebelle. Et Si la rebellion de la jeunesse est une quête de liberté et de pensée ! je dirai bravo car ils auront lutté ! pour leur personne !

Et l'école aura finalement réussi à leur faire comprendre, malgré elle,  qu'il faut penser, penser, penser ... sans jamais s'arréter. Là est la vraie leçon que l'école devrait tirer de Charlie : la pensée et la liberté.  Pas la marchandisation.

Cogito ergo sum



"C'est bien le propre de la condition humaine que chaque génération nouvelle grandisse à l'intérieur d'un monde déjà ancien, et par suite former une génération nouvelle pour un monde nouveau traduit en fait le désir de refuser aux nouveaux arrivants leurs chances d'innover."

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