[Écologie] La France se trompe-t-elle d’ennemi dans la transition écologique ?

Cela fait maintenant deux décennies que les énergies renouvelables ont le vent en poupe. À première vue, elles ont tout pour plaire, en Europe elles sont le passage obligatoire pour une transition écologique réussie. Est-ce pertinent d’augmenter aussi largement nos parcs éoliens et photovoltaïques alors que la France bénéficie déjà d’une production électrique largement bas-carbone ?

 © Graph : FredChp / Données : Rte / Gouvernement © Graph : FredChp / Données : Rte / Gouvernement

Contrairement à une idée largement répandue, le nucléaire ne domine pas l’énergie française. Cette fausse réalité vient du fait que la plupart confondent énergie et électricité et qu’une grande partie des annonces faites pour le climat concernent la transition électrique et non la transition écologique. La France reste un pays largement dépendant aux énergies fossiles. En 2019, la part des fossiles (pétrole, gaz, charbon) dans la consommation primaire tous besoins confondus était de 63% soit plus de 95 Mtep (Mégatonne équivalent pétrole). L’électricité totale représentait quant à elle 24%, et c’est dans ces 24% que nous retrouvons 8% d’éolien et de photovoltaïque. Ces deux moyens de production électrique qui font rêver les anti-nucléaires représentent donc 2% de la consommation totale finale. La France est sur la 3ème marche du podium de l’Union Européenne en ce qui concerne les émissions de CO2 de la production d’électricité, derrière la Suède et le Danemark qui bénéficient d’une géographie propice au développement des énergies renouvelables, en particulier les éoliennes et les barrages hydroélectriques. 

« En 2017, 78% des Français pensent que le nucléaire contribue au réchauffement climatique. »

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Alors que cette prouesse fait rêver la plupart des pays du monde, la France a misé sa transition écologique en priorité sur le secteur électrique dès le début des années 2000 avec de vastes programmes de subventions et de matraquages médiatiques pour les énergies renouvelables. Le bon sens voudrait pourtant que l’on se focalise sur les 63% de consommation fossile plutôt que sur les 24% de consommation électrique largement climato-compatible en France. Alors que 78% des Français pensent que les centrales nucléaires contribuent au réchauffement climatique, le parc électronucléaire français émet 6g de CO2 par kWh, soit la plus basse de toutes les sources de production avec les barrages. Le principal défaut du nucléaire est qu’il produit des déchets, dont les plus préoccupants sont les 10% de déchets à vie longue qui concentrent à eux seuls 99,9% de la radioactivité totale. Un constat qui fait froid dans le dos ? Pas vraiment, le fonctionnement actuel du parc électronucléaire produit 0,2kg de déchets à vie longue par Français et par an, en comparaison, les déchets non nucléaires mais hautement toxiques représentent 100kg par an et par habitant. Rien que pour l’année 2018, la France a éparpillé plus de 85 000 tonnes de produits phytosanitaires (pesticides, insecticides, engrais,...) dont 22% concerne des produits potentiellement à haut risque pour la santé humaine et non recyclable qui sont perdus à jamais dans l’environnement quand de l’autre côté les normes de gestion des déchets nucléaires en France sont les plus strictes au niveau mondial. 

L’ennemi est peut-être ailleurs, si l’on se tourne du côté des transports, ils représentent à eux seuls presque un tiers des émissions de gaz à effet de serre soit 31%, suivis de l’agriculture avec plus de 17% quand dans le même temps, les émissions du secteur électrique représentent moins de 10%. La France s’est-t’elle trompée de cible ? Quand l’on regarde de plus près les investissements faits dans le système électrique, ils dépassent largement toutes les autres subventions ou aide à la rénovation. Les aides à la rénovation via « Ma Prime Renov’ », même avec les aides du plan de relance arrivent péniblement à 1,7 milliard d’euros en 2021, alors que dans le même temps, les subventions pour les EnR sont estimées à plus de 6 milliards selon la CRÉ (Commission de régulation de l’énergie). La diminution du parc nucléaire est-elle la priorité face au changement climatique et aux accords de Paris ?

 Un scénario 100% EnR 

Dans un rapport intitulé « Le soutient aux énergies renouvelables » la Cour des comptes avait déjà alerté en 2018 sur le coût exorbitant des subventions aux EnR. Pour la seule année 2016 ce montant est de plus de 5 milliards d’euros et atteindra 7,5 milliards en 2023 uniquement pour le secteur électrique. Pour le seul photovoltaïque vendu avant 2011, le coût étalé jusqu’en 2030 atteint 38,4 milliards d’euros alors qu’il représente seulement 0,7% du mix électrique Français. Lors d’un conseil des ministres en 2017, le Ministre de l’énergie a lui-même reconnu que la trajectoire de 50% de renouvelable n’était pas tenable. En se basant sur les données de Rte, on apprend que « pour atteindre l’objectif de 50 % d’ici 2025, la France serait obligée de recourir à des centrales à charbon et à des centrales au gaz pour assurer sa sécurité d’approvisionnement, ce qui conduirait à une hausse des émissions de gaz à effet de serre. » Toujours selon le même rapport, « le poids des premiers projets éoliens offshore est déconnecté de leur contribution future à la production d’électricité renouvelable : il s’élèvera à 2,0 Md€/an, soit environ 40,7 Md€ sur 20 ans, pour 11 TWh d’électricité produite annuellement, c’est-à-dire 2% de la production française. » Pour partie ces charges représentent en 2019 68% de la CSPE, charges prélevées sur la facture d’électricité. La CRÉ a de son côté souligné le fait que les subventions accordées au photovoltaïque avant 2011 sont totalement disproportionnés avec des prix d’obligation de rachat moyens de 510€ le MWh alors que le prix de l’électricité nucléaire avec le mécanisme ARENH est de 42€. 

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On entend souvent que maintenant le prix au MWh du renouvelable est plus bas que celui du nucléaire. Si l’on veut réellement comparer le coût de l’électricité renouvelable aux autres moyens de production, il faut le comparer avec des moyens de stockage. Si le nucléaire est une énergie pilotable à la demande, il n’en est pas de même pour les renouvelables électriques qui eux ne sont pilotables que si l’on ajoute un moyen de stockage car le soleil ne brille pas la nuit et le vent ne souffle pas tout le temps. Pour l’éolien par exemple, 80% de la production annuelle a lieu sur 50% du temps et pour le solaire c’est sur 20% du temps. En sachant que le foisonnement en Europe est quasiment nul (le soleil et le vent sont globalement repartis sur l’ensemble du continent), les prix de marché sont souvent bas voir négatifs quand la production est élevée. Il ne faut pas compter sur les renouvelables pour vendre à bon prix l’électricité produite. Il faut donc rajouter le stockage dans le coût et la résilience des énergies renouvelables. Surtout quand l’on sait que le nucléaire français est le moins émetteur de CO2 par MWh avec les barrages hydroélectriques cela va être compliqué. Les principaux moyens de stockage éprouvés et démontrés efficaces de grande capacité comme les STEP (pompage-turbinage) sont géographiquement restreints ou compliqués à mettre en œuvre au point de vue acceptation sociale et environnementale, le stockage inter-saisonnier à l’échelle d’un pays n’a pas encore prouvé son efficacité. C’est d’ailleurs pour cela que les Allemands sont obligés d’avoir encore recours en grande quantité aux énergies fossiles comme le charbon pour les périodes de forte consommation et où la production renouvelable ne suit pas là où la France bénéficie de son parc nucléaire. L’ADEME a pourtant proposé un scénario 100% renouvelable, mais même avec tous les efforts d’efficacité et de sobriété énergétique, en réduisant drastiquement la consommation, en développant toutes les EnR thermiques, réseaux de chaleur, et massivement le stockage, ils ne parviennent pas a fermer l’équation et se contente de dire « le critère de définition du 100% renouvelable est le suivant: toute quantité d’électricité importée doit être compensée par une quantité équivalente d’électricité exportée. Un solde exportateur annuel nul est assuré. La France importe donc en effet de l’électricité non renouvelable : sur 56 TWh d’imports annuels, cela représente un volume de 21 TWh [d’énergie fossile] (faible à comparer à une production EnR de 482 TWh). Cependant, la France exporte en compensation 56 TWh d’énergie verte. » Il faudrait donc importer 12% de notre consommation annuelle pendant les heures de pointe, en sachant que ces heures de forte demande sont semblables dans l’ensemble de l’Europe. La France n’est pas seule, l’Allemagne elle aussi l’a précisé dans son scénario 100% EnR. Comment fera-t’on pour passer ses pics de consommations si tout le monde passe aux renouvelables et que la demande sera forte dans tous les pays ?

L'Allemagne, bon élève de la transition écologique ?

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En 2010 l’Allemagne lançait son Energiekonzept, un programme de transition énergétique d’ici à 2050. Entre 2007 et 2016 la production EnR allemande a bondi, mais les moyens de production fossiles n’ont pas bougé. Selon plusieurs études, l’Allemagne dépensera à terme entre 250 et 450 milliards d’euros uniquement pour sortir du nucléaire et augmenter de 22% les EnR dans son mix électrique sans supprimer les énergies fossiles. Pour donner une idée, la reconstruction totale du parc nucléaire français actuel (60 600MW) à l’aide de 37 réacteurs EPR au prix de 10 milliards d’euros (contre 6 milliards par réacteurs EPR en Chine qui a lancé un vaste programme qui lui permet les économies d’échelle et l’entretien des qualifications. Avec une marge de 4 milliards supplémentaires par réacteur en France) coûterait 370 milliards pour une source d’électricité bas carbone et pilotable. Selon Jean-Marc Jancovici, membre du Haut Conseil pour le Climat et président du think thank The Shift Project, « là où 600 milliards d’investissements sont suffisants pour fournir à la France sa consommation d’électricité actuelle pendant un siècle si le choix se porte sur le nucléaire, il faut investir environ 4000 milliards d’euros sur un siècle (soit deux années de PIB actuellement) avec un système 100% éolien+stockage, et 7000 milliards sur un siècle (soit 3,5 années de PIB actuellement) avec un système 100% PV+stockage. » Alors que les émissions de CO2 du système électrique Allemand stagnent pendant que les EnR montent en puissance, il serait temps de se demander si le choix de la France est fondé. 

 © Jean-Marc Jancovici © Jean-Marc Jancovici

Depuis que l’énergie est le sang de notre société, les sources d’énergie ne se substituent pas mais s’empilent. La montée en puissance des renouvelables n’a pas eu d’impact sur les émissions de CO2, bien au contraire. Les énergies fossiles n’ont pas cessé de croître, c’est le paradoxe entre transition et addition énergétique. Autrement dit quand l’on rajoute du jus « bio » dans le réseau, on a du mal à fermer les autres robinets. Sur le graphique on peut distinguer la faible part des renouvelables en rose à l’égard des parts gigantesques des énergies fossiles. Les investissements massifs dans les EnR risquent de compromettre tous les autres investissements dans les secteurs qui utilisent des fossiles, un euro investi là ne peut pas l’être ailleurs.

Mais le réchauffement est déjà là, il faut donc choisir ses priorités, la sortie du nucléaire ou la baisse des émissions de CO2 ? Grâce à l’importance de son parc nucléaire, la France est l’un des meilleurs élèves au niveau des émissions de CO2. Pourquoi donc mette la priorité sur l’électricité pour replacer des sources non carbonées par d’autres sources non carbonées au lieu de s’attaquer réellement aux secteurs les plus émetteurs comme le transport ou l’agriculture ? Dans d’autres pays comme la Pologne cela serait beaucoup plus pertinent car leur principale source de production électrique est le charbon. Ces milliards dépensés dans les EnR n’auraient-ils pas pu servir à diminuer les intrants dans l’agriculture, trouver des alternatives aux substances hautement toxiques produites par l’industrie ou à développer les infrastructures nécessaires à des moyens de transport plus résilient ?

 


 

1- https://www.statistiques.developpement-durable.gouv.fr/sites/default/files/2020-04/datalab-essentiel-211-bilan-energetique-provisoire-2019-avril2020.pdf

2- https://assets.rte-france.com/prod/public/2020-06/bilan-electrique-2019_1_0.pdf

3- https://www.edf.fr/groupe-edf/espaces-dedies/l-energie-de-a-a-z/tout-sur-l-energie/produire-de-l-electricite/les-dechets-radioactifs

4- https://ree.developpement-durable.gouv.fr/themes/pressions-exercees-par-les-modes-de-production-et-de-consommation/usages-de-matieres-potentiellement-polluantes/pesticides/article/les-quantites-de-produits-phytopharmaceutiques-vendues-en-france

5- https://bilan-electrique-2019.rte-france.com/synthese-les-faits-marquants-de-2019/

6- https://www.ccomptes.fr/sites/default/files/2018-04/20180418-rapport-soutien-energies-renouvelables.pdf

7- https://www.connaissancedesenergies.org/sites/default/files/pdf-uppd/transition-energetique-allemande-a-quel-prix.pdf

8- https://jancovici.com/transition-energetique/choix-de-societe/vers-quoi-lallemagne-transitionne-t-elle-exactement/

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