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Billet de blog 9 févr. 2009

UE: La proposition Novak sur l'espéranto

Ljudmila Novak, membre slovène du Parlement Européen, a présenté à la commission parlementaire pour la culture et l'éducation une proposition pour introduire l'espéranto comme langue commune de l'Union Européenne.

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Ljudmila Novak, membre slovène du Parlement Européen, a présenté à la commission parlementaire pour la culture et l'éducation une proposition pour introduire l'espéranto comme langue commune de l'Union Européenne.

Note: Ceci est une traduction d'un article paru sur Liberia Folio, un média en ligne espérantiste et gratuit. Mes propres opinions sont présentées à la fin de l'article.

Répondant aux questions de Libera Folio, Ljudmila Novak précise que la proposition sera certainement refusée lors du vote, mais qu'elle peut néanmoins être utile pour ouvrir une discution sur les problèmes linguistiques et le rôle éventuel de l'espéranto.

Ljudmila Novak est membre du groupe chrétien-démocrate du Parlement Européen, et elle-même a étudié l'espéranto dans sa jeunesse, même si elle ne l'utilise plus activement. En 2007 elle a participé au 7éme congrès de l'Union Européenne d'Espéranto en Slovénie.

Sa proposition pour l'espéranto a été présentée le 21 janvier [2009] quand la commission parlementaire pour la culture et l'éducation a traité un rapport sur le multilinguisme. Selon sa proposition d'amendement, les trois points ci-dessous devraient être ajoutés au rapport :

... constatent que le principe d'égalité en droit ne peut être assuré tant qu'on utilise une langue national (l'anglais) comme « lingua franca ».

... proposent que, tout en préservant et en utilisant les langues vivantes, en respectant la diversité linguistique et en stimulant l'apprentissage des langues, on étudie la possibilité et l'utilité de l'introduction dans l'UE d'une langue commune artificielle, par exemple l'espéranto. Seule une telle langue pourrait faciliter l'intercompréhension en Europe et avec les habitants des autres continents, car elle est simple à apprendre et à utiliser.

... constatent que l'introduction de l'euro comme monnaie européenne commune a grandement facilité le commerce entre les états et a aidé la croissance économique et à une plus grande stabilité dans l'UE. Des effets similaires peuvent aussi être obtenus par l'introduction d'une langue de communication commune qui en aucune façon n'annulerait ou ne limiterait l'usage des langues nationales et des autres langues vivantes utilisées dans l'UE.

Libera Folio s'est adressé directement à Ljudmila Novak pour obtenir plus d'information.

Liberia Folio: Pourquoi avez-vous décidé de faire votre proposition pour l'espéranto ?

Ljudmila Novak: Parce que l'intercompréhension dans l'UE est difficile,bien qu'on apprenne des langues étrangères. Il n'est pas légitime qu'une seule langue nationale (l'anglais) soit utilisée comme langue commune.

Que pensez-vous de l'actuelle politique linguistique des instances officielles de l'UE ?

L'UE prend grand soin d'accorder de la considération à toutes les langues officielles en UE et agit pour fortifier le principe de plurilinguisme. Malgré cela la plupart des documents sont en anglais ou en français, au moins dans un premier temps, et pour cette raison les autres langues ne sont pas à droit égal.

Quel rôle l'espéranto pourrait avoir selon vous dans les instances officielles de l'UE, et plus généralement en UE ?

L'espéranto pourrait être, tout en gardant en même temps les langues nationales, une langue commune entre les citoyens des divers nations, spécialement car cette langue est facile et pourrait rapidement être apprise également par les citoyens les moins doués pour les langues.

Est-ce qu'une discussion sur votre proposition aura lieu ? Si oui, quand ? Et quels arguments utiliserez-vous à cette occasion et quel résultat attendez-vous ?

Le débat sur ma proposition a déjà eu lieu à la commission pour la culture le 19 janvier 2009. Actuellement je n'ai pas encore beaucoup de soutient. Je désirai attirer l'attention des membres de la commission et les faire réfléchir à cette possibilité. Mes amendements seront refusés pendant le vote, mais on les lira et on en discutera dans tous les groupes politiques.

Ljudmila Novak appelle tous les partisans de la proposition à exprimer leur soutien sur son site web.

Mon avis

Tout d'abord les points de suspensions en tête des propositions ne sont pas des erreurs de traduction, il s'agit simplement du style des rapports officiels qui débutent normalement par la présentation de la commission. Ce qui donne « la commission Untel et ses membres ...constatent ...proposent » etc.

J'ai traduit cet article car les questions relatives au multilinguisme peuvent intéressées tout le monde, et que tout ce qui concernent l'espéranto est systématiquement passés sous silence. Par exemple quand l'eurodéputé polonais Geremek est mort, beaucoup de journaux ont publié sa nécrologie voire des témoignages sur sa vie (sa lutte avec Solidarność, son opposition au président Kaczyński...) Pourtant tout ce qui avait trait à l'espéranto a été "gommé" : le fait qu'il était lui-même espérantiste, qu'il avait soutenu au parlement européen toutes les propositions favorables à l'espéranto... Bien peu de journaux ont indiqué que l'accident de voiture qui lui a couté la vie, a eu lieu alors qu'il se rendait au parlement européen à une réunion informelle dont il était le co-organisateur. Aucun n'a dit que le titre en était "L'espéranto: ami ou ennemi du multilinguisme ?" Suite à son décès c'est finallement Ljudmila Novak qui présida cette réunion dont un des buts était de mettre en place un groupe inter-parti de députés favorables à l'espéranto. Cette traduction est ma petite contribution pour rétablir l'équilibre.

Pour comprendre le sens de la proposition Novak, un petit retour sur l'histoire du multilinguisme dans l'union européenne n'est pas inutile.

La politique linguistique de l'Europe apparait dès 1958 sous le nom de "multilinguisme". L'autre terme en vogue pour décrire la situation est celui de "grande Suisse". En effet comme en Suisse, le paysage linguistique est composé de 3 langues majoritaires (français, allemand, italien) plus une langue minoritaire (le romanche pour la Suisse, le flamand pour la CEE). Sur la base de cette comparaison la solution suisse est adoptée : tout le monde est censé apprendre toutes les langues officielles. Le coût de cet apprentissage oriente rapidement les instances à adopter une solution "allégée": parler au moins 3 des 4 langues officielles. Cette solution a le mérite de garantir au moins une langue en commun à tout ceux qui la respecte.

Au fil des années le nombre de langues augmentant, il devint irréaliste de demander d'en apprendre au moins la moitié. La politique linguistique officielle adopta alors le "1+2": la langue maternelle, plus deux langues étrangères. Malheureusement ce système ne garantit plus à deux interlocuteurs d'avoir au moins une langue en commun... sauf si les deux langues étrangères figurent parmi une petite liste de langues: c'est le concept des "grandes" langues.

À partir de ce moment, le loup est dans la bergerie. En effet plus la liste des "grandes" langues est courte, plus on est sûr d'avoir une langue en commun, plus l'apprentissage se trouve raccourci. On finit avec la situation actuelle où plus de 80% des documents sont rédigés en anglais (10% en français, 5% en allemand, et les 18 autres langues officielles se partagent les 5% restant). L'inégalité est flagrante.

Dernière étape en date, le rapport Maalouf préconise l'apprentissage d'une langue personnelle adoptive. L'idée est certes intéressante; mais dans le détail il s'agit d'une mesure d'accompagnement à la généralisation d'une "langue de communication internationale" (formule parfaitement hypocrite pour ne pas dire l'anglais).

Comme on le constate, la CEE, puis l'UE n'ont jamais vraiment remis en cause le trilinguisme des origines alors que celui-ci n'a jamais fonctionné pendant ces 50 dernières années. Au mieux le bilinguisme des européens s'est légèrement amélioré au prix d'une augmentation des inégalités linguistiques.

Venons-en (enfin) au fond de la proposition de Mme Novak.

Je suis très favorable à toutes les propositions qui peuvent améliorer la communication entre européens et l'espéranto est l'un de ces moyens. L'article de Libera Folio en est un excellent exemple : l'interview d'une eurodéputée slovène par un finlandais travaillant en Suède et traduit par un français :-) Toutefois je trouve que son argumentaire pourrait être plus développé et certains points me semble très maladroits.

Ainsi le parallèle avec l'euro est faux. L'euro n'est pas qu'une monnaie commune, c'est surtout une monnaie unique dont la vocation est clairement de remplacer les monnaies nationales. Le parallèle euro/espéranto n'est absolument pas pertinent.

De même la phrase sur "les citoyens les moins doués pour les langues" n'est pas des plus diplomatiques ! D'autant que je suis fermement convaincu que tout le monde peut apprendre au moins une langue étrangère (sauf cas pathologique évidement). Certes nous ne sommes pas tous égaux : pour certains il faut plus de temps ou plus de moyens, ou encore des méthodes adaptées. Mais cette petite phrase ne peut que réveiller des susceptibilités.

Pour ma part, l'argumentaire en faveur de l'espéranto devrait contenir au moins les trois points suivants : économie, démocratie et identité culturelle.

Économie

Le choix de l'anglais, cette grande "langue de communication internationale" a un cout loin d'être négligeable. Le professeur suisse François Grin l'a évalué dans son rapport "L'enseignement des langues étrangères comme politique publique" a 25 milliards d'euro par an:

"le scénario « espéranto » apparaît comme le plus avantageux, car il se traduirait par une économie nette, pour la France, de près de 5,4 milliards d’Euros par année et, à titre net pour l’Europe entière (Royaume-Uni et Irlande compris), d’environ 25 milliards d’Euros annuellement."

Pour mieux comprendre ce que représente une telle somme on peut la comparer au "rabais britannique" de 3 milliards de livres par an, (la livre étant presqu'à parité avec l'euro, le cout de l'anglais est plus de 7 fois supérieur au rabais ! ), ou encore aux 172 milliards d'euro du budget annuel de l'UE (presque 15% du budget ! )

Démocratie

Derrière ce mot, beaucoup de chose peuvent être mise, comme l'égalité entre tous les citoyens ou le débat public entre tous les citoyens. Ces principes ne peuvent pas être respectés si une langue nationale sert de langue communes car ses locuteurs sont avantagés, volontairement ou non. Les cas de discrimination linguistiques se multiplient avec l'apparition de la mention "native english speaker only" notamment pour des postes à responsabilité dans des ONG totalement financées par l'UE. Cette mention – illégale – a été modifiée suite aux plaintes adressées à l'UE : "only" a disparu, "level" a été ajouté. Ainsi on ne demande plus aux candidats d'être anglophone de naissance, mais d'avoir le niveau d'un anglophone de naissance. La lettre de la loi est respectée, mais dans la pratique cela revient au même : les anglophones sont surreprésentés dans les ONG, les cercles de réflexion...

Sans aller jusqu'à ces cas illégaux, l'avantage existe même involontairement. Il y a quelques jours France24 a diffusé un débat entre un francophone et un anglophone, tout deux bilingues. Le débat a été enregistrés deux fois : en anglais et en français. J'ai regardé ce débat sur l'ADSL où les deux langues sont diffusées avec un décalage d'environ 10 secondes. En "zappant" d'une langue à l'autre je me suis rendu compte que le plus convaincant des deux était toujours celui qui s'exprimait dans sa langue maternelle (ce qui est plutôt logique). Si ces deux personnes avait du s'exprimer dans une autre langue que le français ou l'anglais, il n'y aurait eu aucun biais.

Identité culturelle

L'UE a grand besoin de pouvoir exprimer son identité culturelle. Sans cela elle ne restera qu'un "tas" de pays, sans lien profond. On peut bien sûr me dire qu'une telle identité n'existe pas. Pourtant personne ne remet en cause l'identité culturelle de l'Inde alors même qu'il s'agit d'un état fédéral ayant18 langues officielles réparties sur 3 alphabets, 3 religions principales (pour faire simple car les divisions de l'hindouisme n'ont rien à envier à celles du christianisme).On peut aussi affirmer que cette identité est plus occidentale (incluant ainsi l'amérique du nord) qu'européenne. C'est vrai que nous ne pouvons pas renier une filiation entre Europe et États-Unis/Canada, mais je reste convaincu qu'il existe des particularités européennes. Si nous cherchons à les exprimer dans une langue qui ne peut que rester le symbole de la culture américaine, elles seront soit intégrées, soit dissoutes. L'espéranto leur permettrait non seulement de se développer, mais lui-même deviendrait l'un de ses symboles identitaires dont nous avons besoin.

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