Homophobie, obscurantisme et autres creations de l'humanisme discount.

Ce qui risque d'arriver à force de traiter les gens d'homophobes, c'est qu'ils le deviennent vraiment. Le débat sur le mariage est trop fondamental pour être mené à coup d’apostrophes.

On s'en fiche que X ou Y soit gay ou lesbienne. On ne veut même pas le savoir. Mieux, on aimerait qu'ils n'aient pas leurs propres bars, quartiers, etc. et qu'ils ne se constituent pas en communauté ou en groupe de pression. Qu'ils ne mettent pas leur bulletin de vote dans la balance de leurs intérêts communautaires. Qu'eux-mêmes se considèrent comme des citoyens comme les autres.

Mais comme son nom l'indique l'orientation sexuelle est une direction prise. Elle n'est pas intrinsèque à l'individu comme la race ou le sexe, elle fait intervenir la manière dont il s'insère dans la société. Donc il arrive un moment ou, sinon l'orientation sexuelle elle-même, du moins certains de ses effets dépassent le cadre de la simple problématique individuelle et posent une question de société. Il est donc légitime que chacun s'exprime, y compris les religions. L'orientation sexuelle est un fait social.

On sait tous que l'homosexualité a sans doute toujours existé, ou depuis longtemps en tout cas, mais le problème est ailleurs. Compte tenu des caractéristiques de la reproduction humaine, les groupes primitifs n'ont pu perdurer que sur la base d'un couple homme/femme, ou l'homme protège et aide à nourrir la femme (qui a la charge d'allaiter et donc de veiller aux enfants en continu) et les enfants eux-mêmes. Pour l'homme, le bénéfice de ce partenariat, qui est l'exemple type de l'altruisme réciproque qui est en règle générale une condition de l'existence des sociétés humaines, est aussi de s'assurer que les enfants en question sont bien les siens. Il y a donc une sorte de dissymétrie dans la question, entre hommes et femmes: l'homme doit "prendre en charge" une femme pour permettre au groupe de se perpétuer, et cela l'assure de sa propre paternité. La femme est toujours sure de sa maternité et si, après tout, elle est dans des conditions ou elle peut se débrouiller sans homme (ou avec une autre femme) ça ne la gêne pas, ni ne gêne personne. C'est une des raisons pour lesquelles l'homosexualité féminine a toujours été mieux "tolérée".

Ces considérations sur la protection de la femme et de ses enfants ne sont pas réservées au cas des bandes de chasseurs-cueilleurs: pour peuve la problématique actuelle des femmes seules, surtout avec enfants, et la vie qu'elles ont dans nos sociétés post-modernes. Elles sont surreprésentées au sein des personnes pauvres, comme le sont, a fortiori, les enfants qui vivent avec elles. 

Au fil de l'évolution, l'homosexualité a été préservée justement parce qu'elle ne pouvait avoir aucun caractère "intégriste": une grande partie des individus qui auraient pu, ou du, mener une vie homosexuelle, ont en pratique respecté le schéma reproductif, du fait de la pression sociale en faveur de ce qui permet au groupe de subsister. Raisonnons par l'absurde: si de tous temps ceux qui penchaient du cote homosexuel avaient vécu la vie correspondante et s'étaient "maries" entre eux, il n'y en aurait plus depuis longtemps. D'ailleurs, les généticiens spéculent que la "tendance homosexuelle" correspond à des qualités particulièrement utiles de créativité, d'intelligence...qui expliquent la survivance du trait malgré son évident handicap reproductif. Mais ceux, une minorité surement, qui ne rentraient pas dans le schéma homme/femme étaient (sont?) en toute objectivité, ce qu'on appelle des "free-riders", des individus qui tiraient du groupe de quoi subsister (car la survie solitaire est impossible, comme la reproduction unisexe) sans équilibrer l'échange en prenant en charge femme et enfants. C'est la racine fondamentale de l'homophobie ou de ce qu'il en reste, et plus généralement de tous les préjugés ou ostracismes a l’encontre des homosexuels. Comme tout ce qui apparait comme un préjugé ou une règle morale irrationnelle ou obscurantiste, le regard porte sur le phénomène a une origine "évolutionniste" bien précise dont nous sommes dépositaires, de gré ou de force, même si l'idéologie humaniste nous conduit à "penser" autrement.

La modernité apporte au problème des changements évidents: l'individualisme prévaut, chacun se sent moins dépendant du collectif, on accumule les droits individuels et on oublie les devoirs sociaux, ou tout au moins on s'en libère en payant l'impôt, et basta. La pression sociale contraire s’estompe. Enfin, le principal inconvénient résiduel lié à l'homosexualité, qui est de ne pas pouvoir perpétuer ses gènes, peut être surmonté par la technique. C'est pourquoi le véritable point du débat actuel n'est pas le mariage ni même l'adoption (limitée, de toute manière) mais plutôt la procréation assistée.  

La Gestation pour autrui consacrerait le triomphe total du "free-rider", autrement dit de la prédation sociale larvée. Là encore, la situation hommes/femmes n'est pas symétrique. Qu'une femme ait un enfant par insémination naturelle ou artificielle, qu'elle coopère avec un homme ou une autre femme pour s'en occuper, ne pose pas de problème particulier dans un premier temps: l'enfant vit avec sa mère, et elle n'est pas seule. L'essentiel est assuré. Reste à voir si l'éducation sans père est, ou non, problématique. Dans le doute, misons sur la Nature, qui peut bénéficier d’un préjugé d’efficacité. 

En revanche, pour les couples d'hommes, il deviendrait possible "d'acheter" un enfant, donc de perpétuer ses gènes grâce a une simple relation marchande qui laisse, d'une manière ou d'une autre, la génitrice "sur le carreau", en tout cas sans homme a elle attachée, et avec des dommages psychologiques qu'il faudra bien constater. Poussés par le besoin, des malheureux vendent des organes, nul doute qu'on trouvera des ventres à louer. Ici ou ailleurs, et à prix abordable. L'enfant, lui, est dès le départ condamné à vivre sans sa mère, c'est à dire sans la personne qui l'a porté pendant 9 mois, avec qui des millions d'années d'évolution ont créé un lien tout particulier (ne faisons aucune confiance aux études récentes exécutées pour les besoins de la cause: dans ces matières, l'absence de preuve de problème ne vaut pas preuve de l'absence).

Finalement le mariage gay et son complément indispensable GPA-sans laquelle il n'a aucun sens -consacrent l'idée que dans notre société, on peut perpétuer ses gènes-ce rappel d’un instinct archaïque ne fait pas très moderne, mais c'est bien de cet atavisme fondamental dont il s'agit-sans s'encombrer d'une femme, au motif d'une "orientation" sur laquelle aucun jugement de valeur n'est à porter. Or depuis des milliers de générations, c'est par un échange qui voit au-delà de l'égoïsme individuel (renoncement à la facilité d'une vie sans femme pour l'homme- c‘est un point concret et multiforme même dans nos sociétés modernes, chacun peut le vivre-et pour la femme réservation de sa capacité de reproduction a un seul homme) que les sociétés existent. La modernité apporte des réponses techniques à tous les aspects. Réponses biologiques qui, on l'a vu, permettent aux hommes de s'affranchir de leur part de sacrifice, et même réponses sociales: les femmes seules auront toujours l'Etat Providence et une kyrielle d'institutions et de services qui rendent leur survie possible. Mais c'est aux frais de la collectivité, bien sur.

Les comptabilités les plus simples et les plus sordides sont parfois éclairantes: mathématiquement, deux hommes qui se marient pour pouvoir "acheter" un enfant a des mères porteuses, un pour chacun, feront deux heureux pères dont aucun n'aura soutenu ni ne soutiendra les mères, deux enfants qui vivront sans leurs mères, deux femmes restées seules et à qui on aura arraché leur enfant, et la société pour éponger tous les dégâts. Qui sont les gagnants, les "free-riders"? Ce qui est présenté comme une restauration de droits (par rapport à quelle référence?) est plutôt la rupture d'un équilibre.

On voit bien que l'attachement au modèle de la famille traditionnelle, évoqué par les opposants au projet "mariage pour tous", repose sur cette idée que la famille est un échange de concessions entre un homme et une femme par rapport à leur intérêt individuel étroit, avec une "finalité" commune: la descendance. On voit aussi que l'homosexualité masculine fait inévitablement naitre au fond de chacun le soupçon archaïque d'une forme de tricherie sociale possible, et c'est ce soupçon, lorsqu'il affleure malencontreusement, que l'on nomme homophobie. Ne pas jouer "le jeu" était jusqu'à présent possible en toute sécurité-et c’est heureux-mais avec une contrepartie, qui était de ne pas avoir de descendance. Et certains de nos aïeux qui auraient "préféré" faire autrement ont fini par jouer le jeu, consciemment ou inconsciemment. C'est cette possibilité, offerte par la modernité, de ne pas jouer le jeu fondamental, et de s'en tirer aux frais d'autrui et de la collectivité, qui choque les opposants au projet.

La justice et l'équité ne sont que rarement là ou  l'humanisme de supermarché croit les déceler, et ce que la modernité nous permet n'est pas systématiquement bon à prendre. En tout cas, ce n'est pas de l'obscurantisme que de se poser la question.

 

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