Europe: Hollande botte en touche par-dessus les tribunes

La Commission vient d'alléger les contraintes de la France pour la réduction de son déficit budgétaire mais la rappelle à l'ordre pour les reformes structurelles. Hollande est d’accord. Mais quels sont les liens entre austérité, reformes, compétitivité ? Quel est le sens de ces tractations ? Et pourquoi la position que vient de prendre François Hollande est-elle un dégagement en touche par-dessus la tribune ?

Résumé du problème en huit « bullet points":

1) divisez l'économie d'un pays en deux ensembles, le Public (Etat, collectivités locales, régimes sociaux) et le Privé (ménages et entreprises)

2) supposez que le pays accuse un déficit du commerce extérieur de 3% du PIB et que le secteur Public soit en équilibre. Cela veut dire que tous les ans le  secteur prive menages+entreprises dégrade sa position financière (s'endette) à hauteur de 3% du PIB par exemple

3) si ce déficit est durable vient un moment ou le secteur privé (ménages, ou entreprises, ou les deux) devient exsangue et soit la consommation, soit l'investissement, s'effondre, et c'est le marasme économique grave

4) avec une monnaie unique comme l'euro, il n'y a pas de dépréciation monétaire qui vient pour équilibrer les échanges donc le déficit extérieur, toutes choses égales par ailleurs, a tendance à se renforcer

5) dans la réalité, le déficit qui est subi par le secteur Prive entraine un déficit du secteur Public qui vient le compenser: le déséquilibre extérieur traduit des revenus internes plus faibles, donc moins d'impôts et plus de prestations, relance budgétaire etc...Le déficit Public est donc un reflet du déficit extérieur (et réciproquement, car alimenter la consommation par le déficit alimente les importations). Donc les deux déficits se nourrissent mutuellement. Avec un déficit extérieur de 3%, le secteur prive s'en sort-dans l’ensemble-tant que le déficit budgétaire est supérieur ou égal à 3%, mais c'est alors le secteur public qui s'endette sans limite au lieu du secteur privé. C’est ce qui se passe chez nous.

6) avec une monnaie extérieure au pays considéré (l'euro) la seule manière d'arrêter le cycle cumulatif des deux déficits est  de réduire le déficit extérieur soit par réduction drastique de la consommation (rigueur! cas de la Grèce, Espagne...) soit par amélioration de la compétitivité (France??) soit par les deux moyens (pays du Sud, mais la Grèce a du mal avec les reformes structurelles car son économie part de très loin). Mais bien entendu, seul le deuxième moyen (les reformes structurelles) soignent les véritables causes des difficultés. La rigueur budgétaire concourt à la résolution des problèmes de fond dans la seule mesure où elle permet de réduire les prélèvements qui pèsent sur la production sans augmenter les déficits publics (c'est à dire qu'elle augmente les marges de manœuvre en vue de rétablir la compétitivité). La rigueur budgétaire en elle-même n'est pas la solution, elle n'a de sens-mais elle a alors tout son sens- que si elle « finance » des reformes qui favorisent la production.

7) la Commission vient de dire à la France: OK, allez moins vite sur le premier moyen (rigueur) mais activez-vous sur le deuxième moyen (compétitivité, c'est à dire reformes structurelles)

8) Que se passe-t-il si on ne fait pas? Dans ce cas, le secteur public puis les agents privés-banques en particulier- voient leur situation financière se dégrader jusqu'à ce que les capitaux ne reviennent plus financer les déficits, c'est le drame qui s'est amorcé en 2007 (illustration parfaite en Grèce, et dans une mesure moindre en Italie, Espagne, Portugal...)

Seulement deux véritables alternatives

 Il y a deux grandes alternatives disponibles pour ceux qui refusent la voie proposée par la Commission, et à travers elle par l’Allemagne :

 1) sortir de l'euro, ce qui permet de remplacer les reformes structurelles par l'appauvrissement du a la dépréciation régulière de la monnaie, mais les conséquences à court terme sont incalculables

Ou

2) persuader le reste de la zone Euro de faire le choix du maintien/renforcement du modèle social contre celui de la performance économique, ce qui rendrait la zone déficitaire et sous certaines conditions supplémentaires (politique monétaire coordonnée a ce choix+acceptation de transferts de richesses a l'intérieur de la zone) pourrait faire rentrer la zone euro dans une logique de pays avancé a monnaie faible, c'est à dire la transformer en une sorte de grande...France!

Certains espéraient que l’Europe du Sud se rangerait derrière la France dans cette logique d’affrontement. Mais ce front ne se constitue pas vraiment, et Espagne et Italie se positionnent plus comme les futurs concurrentiels industriels de la France qu’en tant que  partenaires politiques…

La question est quasiment d’ordre géostratégique. Qui impose son modèle en Europe? Doit-elle être tournée vers l’exportation, s’assurer une monnaie forte, ou privilégier la consommation au prix d’une monnaie faible ? On retrouve toujours, quoi qu'on fasse, le conflit latent entre les deux poids lourds de l'Europe continentale. La Grande-Bretagne, elle, tente d’empêcher qu’il y ait un vainqueur.

Donc oui, il y a toujours une alternative, même au sein de l’euro. Il n'y a pas de « TINA ». Toutefois elle a sa contrepartie en termes de richesse nationale et de niveau de vie. On ne peut jamais tout avoir. There is some alternative, but no free lunch. Mais cette alternative n’est pas, avec raison, le choix fait par les dirigeants français.

La troisième voie de Hollande : un dégagement en touche par-dessus la tribune

Comme toujours quand s’offrent deux solutions difficiles, on recherche une troisième voie. Le Président Hollande tente de la proposer: il assume ce qu’il appelle désormais le « sérieux budgétaire » (ni austérité, ni rigueur, mais qui peut être contre le « sérieux » ?) ainsi que les reformes structurelles. Mais en même temps il évoque un gouvernement économique européen, avec trois espoirs :

-que ce nouveau concept institutionnel permette d’équilibrer les influences en Europe, entre le Nord et le Sud, quant au rythme et à la nature des reformes structurelles

-qu’il débouche, pour une partie des dettes souveraines, sur une mutualisation, adossée sur une capacité fiscale. Autrement dit, sur un transfert de richesse permanent des pays les plus riches vers les moins riches, à l’instar de ce qui se fait entre régions à l’intérieur des frontières nationales. Plus ces transferts seront importants, moins la nécessité de s’aligner sur les plus performants sera forte

-que l’Union Bancaire européenne progresse en vue de mutualiser les difficultés entre systèmes bancaires nationaux, ce qui réduirait les pressions sur les banques fortement implantées dans les pays faibles, et du même coup faciliterait le financement de leurs économies. L’Allemagne traine les pieds.

Pour l’heure, nous avons plutôt assisté au repli sur soi constaté habituellement en temps de crise.  L’Allemagne est pointée du doigt pour avoir été la bénéficiaire de l’euro ; de son cote elle renâcle de plus en plus à payer, et fait émerger un nouveau parti anti-euro. Il est peu vraisemblable qu’elle accepte de « payer » sans avoir une influence prépondérante sur les affaires intérieures européennes. D’une manière générale, nous avons vu beaucoup plus d’efforts de restructuration et de rigueur dans chaque pays que de solidarité entre pays. 

La poursuite de la construction européenne suppose une harmonisation…par le bas

Y aura-t-il un retournement de situation ? Les prochaines années feront-elles apparaitre une Europe prefederale, ou au contraire verront-elles se défaire les ambitions de l’intégration?

Toute l’histoire de l’Europe signale la force du second scenario, celui de la prévalence des nations. 

Il s’imposera vraisemblablement si les « peuples » ne suivent pas sur la voie proposée par les « élites », celle de la réponse a la concurrence internationale par la recherche de la performance économique, car dans ce cas il sera impossible de gérer les tensions internes sur la longue durée. Il ne peut y avoir d’Europe plus intégrée dans laquelle chaque peuple suive son inclination naturelle. Pour éviter le repli sur les nations (déjà choisi en 2005) il va falloir que chacun se fasse violence et trouve de bonnes raisons pour le faire. Mais à ce jeu, les moins performants, les plus endettés, devront céder plus de terrain que les autres.

 Et il va falloir organiser une gouvernance à dix-sept pour établir et gérer les principes essentiels de cette convergence, où devront s’accorder Portugal et Finlande, Italie et Pays-Bas. L’échappatoire empruntée par le président français débouche directement sur les questions fondamentales qui gênent : qui gouverne l’Europe, comment et avec quelles priorités ? Sachant que les priorités sont définies en ce moment-même par les reformes faites et annoncées, la réponse aux autres questions est déjà esquissée.

 Le maintien du projet européen, en tout cas celui de la zone euro qui s’en distingue de plus en plus, suppose donc celui de l’accord politique actuel-patent mais fragile-sur la « modernisation » et la compétitivité…et la tâche des dirigeants européens est d’harmoniser les modèles de société nationaux dans le contexte de cette modernisation. Contrairement à l’affirmation présidentielle, cette harmonisation ne se fera pas toujours vers le haut. Vue de France et des pays du Sud, elle se fait plutôt vers le bas. Ce projet historique auquel appelle la classe dirigeante européenne est ardu par les sacrifices qu’il impose et d’un succès incertain. Notre pays a-t-il les atouts, la culture, les valeurs requis pour en tirer un bon parti ?

Toujours est-il que le gouvernement français suit : il assume le « sérieux » et affirme une volonté de réforme dont la droite libérale pourrait le féliciter. Pendant ce temps, son électorat cherche le ballon, botté par-dessus la tribune.

 

 

 

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