Deux notions cles sur la politique monetaire

Deux points, l'un culturel, l'autre technique, pour mieux comprendre les debats monetaires qui sont au centre de l'actualite, et en savoir plus que 90% des commentateurs:

1) Un point culturel: independance de la banque centrale ou pas? C'est un sujet que les francais ne voient pas bien car la solution n'est pas cartesienne.

Pour un francais on est independant ou on ne l'est pas. On voit bien que la FED et la BOE mettent la main a la pate, alors qu'elles sont censees etre independantes, donc on demande que le "politique" reprenne la main sur la banque centrale en Europe et pilote la BCE. Or, l'othodoxie dit par ailleurs que si la Banque centrale perd son independance, la politisation de la politique monetaire tue la monnaie, lui fait perdre toute credibilite. DU coup on est preplexe: la FED et la BOE, independantes ou pas? Faut-il mettre la BCE aux ordres?

En fait une banque centrale n'est pas "independante ou pas" comme une porte est "fermee ou ouverte". Elle doit etre independante statutairement et dans la pratique, sachant aussi qu'elle doit suivre ce que fait l'Etat avec la politique appropriee. Autrement dit la BC n'est pas la pour faire ce que l'Etat lui dit de faire, mais elle ne doit pas non plus jouer contre lui. En somme, elle doit jouer avec l'Etat, mais en gardant la liberte de decider quand et comment. L'exercice de l'independance de la banque centrale est une pratique, qui ne se reduit pas a l'application directe d'un statut. Pas toujours facile a comprendre pour un cartesien.

Quand on est, comme la BCE, face a 17 Etats, on ne peut pas tous les suivre. Donc on n'en suit aucun, et on se retrouve dans une pratique d'independance rigide, non pragmatique (ere Trichet). Pousse par la necessite et dos au mur, Draghi a trouve un moyen expedient de restaurer une pratique positive en toute independance: il a promis d'acheter la dette des pays en difficulte, sous condition de plans d'ajustement approuves par une autorite politique (qui n'est donc pas la BCE). Voila une cooperation Etats/BCE qui suit les decisions de l'autorite politique, mais la BCE decide du moment, des montants, des modalites. Un exemple de central banking: on est la pour aider les Etats, mais en toute liberte d'action.

2) un aspect fondamental sur l'operationnalite de l'intervention des banques centrales: on parle beaucoup de planche a billets, money printing, etc...ces expressions sont trompeuses et ne correspondent a aucune realite actuelle. Au sens propre la "planche a billets" est le financement direct par la banque centrale des depenses de l'Etat. Cette methode augmente les actifs financiers du secteur prive non bancaire et du secteur bancaire (plus de depots et de reserves). L'assouplissement quantitatif, ce n'est pas cela: il s'agit pour la BC d'acheter des obligations sur le marche secondaire ("de l'occasion"). Autrement dit de restituer au secteur bancaire les liquidites dont il s'est departi au moment de la souscription de l'emprunt, sachant en outre que le placement initial de l'emprunt dans le public a effectue un drainage de la liquidite apportee au secteur prive non bancaire par la depense etatique. L'assouplissement quantitatif, en soi, n'augmente pas les depots conserves par les banques (ils sont convertis en placement obligataire), et par consequent pas non plus les moyens de paiement a la disposition des agents non bancaires.

Donc, la "planche a billet" (financement direct du deficit etatique par la BC) est une creation de monnaie pure et simple (du fait de l'Etat, pas de la Banque centrale, qui n'a aucune initiative!) alors que  l'assouplissement quantitatif n'est qu'un echange d'actifs dans le bilan des banques privees, par lequel on remplace des obligations d'Etat par des reserves excedentaires aupres de la Banque centrale. Le seul effet, et le veritable but, de l'assouplissement est de garder les taux d'interets a long terme a un niveau tres bas. Il n'a par construction aucun effet sur la les masses monetaires M2/M3, ni sur la capacite des banques a preter. Sur l'activite economique, les effets ne sont qu'indirects et eventuels (taux plus bas, effets de richesse par inflation de la valeur des actifs, meilleure confiance envers les banques fragiles, augmentation des profits du secteur bancaire). La seule maniere pour les banques d'utiliser ces reserves excedentaires est de les placer en obligations, actions, etc...dans une grande logique de lessiveuse financiere et de speculation. Il n'y a pas de "debasement" au sens d'une quantite de monnaie exageree qui circulerait, comparee au niveau des biens physiques produits. Il y a bien debasement dans la sphere financiere, de plus en plus deconnectee du reel. C'est grave aussi, mais ce n'est pas Weimar 1923.

Donc ceux qui pensent que la Fed ou la BOE ou la BOJ financent l'Etat au sens ou ils le souhaiteraient (les Atterants, par exemple) n'ont strictement rien compris. Les chartes de ces banques le leur interdisent, de toute maniere, et elles ne le font pas. Comme on vient de la voir la difference entre la planche a billet et intervenir sur le marche secondaire est fondamentale:. Elle explique aussi pourquoi on peut faire de l'assouplissement quantitatif par milliards et ne pas voir d'inflation des prix, ni des banques qui pretent a tout va. L'objectif d'inflation superieur eventuellement vise l'est au travers d'une baisse de la monnaie, qu'on espere obtenir par la diffusion dans le monde des milliards de reserves bancaires crees dans sa devise nationale...le probleme est que tout le monde fait pareil au meme moment (plus sporadiquement en Europe qu'ailleurs toutefois, c'est pourquoi l'Euro monte malgre les problemes economques de la zone).

Ceux qui proposent que la BCE "donne" de l'argent au peuple plutot que de faire de l'assouplissement quantitatif devraient comprendre que ce qu'ils demandent est d'une toute autre nature: ce serait en fait equivalent a un impot negatif, a decider par l'Etat et dont l'impact budgetaire serait finance par la fameuse "planche a billets". Donc cela n'aurait rien a voir avec ce qui est fait actuellement, ni de pres ni de loin, et serait pour le coup un vrai "debasement" au sens de 1923...

Ces mecanismes sont generalement incompris, meme de beaucoup d'economistes "professionnels", sans parler des journalistes. Souvent, les commentateurs raisonnent a partir d'intuitions ou d'idees recues engendrees par une vision des phenomenes monetaires anterieure a la disparition des "standards". Une analyse correcte doit partir du fonctionnement operationnel (un peu contre-intuitif) de nos d'aujourd'hui, completement fiduciaires, et qui peuvent donc etre mainipulees a l'infini avec un lien de plus en plus tenu avec la realite economique .

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