Mariage « gay » : fausses évidences et vraies questions. Ou : pour le Principe de Précaution.

Méfions-nous quand on nous présente des évidences, il y a peu d’évidences en ce bas monde. Le débat fait rage sur le projet d’extension du mariage aux couples homosexuels et les deux camps se jettent à la tête des arguments présentés comme autant d’évidences et de principes qui vont de soi. Qui peut être contre l’égalité des droits ? Mais qui ne voit pas que la famille a toujours été ce qu’elle est ? Et le tout à l’avenant.

La fausse évidence de l’égalité des droits

C’est toujours le premier argument « pour », car il parait naturel, imparable : les hétérosexuels ont le droit de se marier, les homosexuels devraient avoir le même droit, sinon il y a discrimination. Point barre !

Hélas, ce raisonnement si simple ne tient pas. Bien sûr, les individus doivent être égaux devant la loi. Et aussi étonnant que cela puisse sonner dans ce débat passionne, c’est bien le cas aujourd’hui : tout individu, qu’il soit hétéro ou homo, a le même droit, celui de se marier avec une personne du sexe oppose. Vous me direz que pour un homo ça ne rime à rien, certes, et on reviendra là-dessus. Pour l’instant remarquons une évidence, vraie celle-là : il y aurait discrimination homophobe si on interdisait ou limitait le droit au mariage des homosexuels, au nom de cette orientation. Mais en fait, les lois qui définissent le mariage en France tracent les limites dans lesquelles celui-ci est possible, et ces limites prennent en compte bien autre chose que l’orientation sexuelle des candidats : il y a des questions d’âge, de liens parentaux, de capacité, de monogamie…Le droit de se marier est un droit dont bénéficie la personne, et pas les paires d’individus. Face au droit actuel, les personnes sont toutes égales, et le « droit au mariage », pas plus que la liberté d’aller et de venir, ne s’applique à des paires. Il n’y aurait aucun sens à dire que Paul et Jacques ont le droit d’aller où ils veulent ensemble, parce qu’ils sont ensemble ; c’est la liberté particulière de chacun qui leur permet de se promener ensemble librement. Si Paul et/ou Jacques sont des clandestins ou sous le coup d’une interdiction de séjour, il serait idiot de dire que ces limitations à leur liberté de mouvement disparaitront du seul fait qu’ils se promènent ensemble. De même pour le mariage, l’égalité des droits signifie bien que chacun a le même droit, mais ne peut pas signifier que deux individus pris au hasard ont forcément le même droit de se marier ensemble qu’une autre paire d’individus. Autrement dit égalité des droits des individus bien sûr, mais égalité des droits des « paires », cela n’existe pas. En pratique, le mariage de deux individus tires au sort dans la population générale n’est pas toujours possible légalement, et même si l’identité de sexe est une cause importante d’impossibilité elle n’est pas la seule. Ce que les homosexuels réclament n’est pas l’accès à un droit dont les hétérosexuels bénéficient, c’est la création d’un droit nouveau. Ce qui est réclamé dans le débat c’est le droit de se marier avec la personne de son choix, mais aujourd’hui PERSONNE ne dispose de ce droit. Les limitations sont multiples et on y reviendra.

Donc quand le mariage entre personnes de même sexe est refuse, ce n’est pas a raison d’une discrimination vis-à-vis des homosexuels. L’autorisation du mariage gay ne serait pas la simple extension d’un droit existant, a des personnes qui en sont aujourd’hui prives du fait d’une discrimination spécifique. Elle consisterait à introduire dans notre droit un nouveau cas de figure de mariage autorise. On peut créer des droits nouveaux, mais il faut le savoir et soupeser la question en connaissance de cause.

Cette approche n’est pas un coupage de cheveu en quatre, elle éclaire la suite du débat d’une lumière plus exacte. D’ailleurs, seul le raisonnement ci-dessus explique que les partisans du projet doivent utiliser une approche supplémentaire au-delà de la simple extension des droits:

« La société peut changer le droit à volonté ». Vraiment ?

Les partisans de la reforme font valoir que le droit n’est que la traduction, a un moment précis de l’histoire, de la volonté de la société. Celle-ci ne doit se sentir tenue par aucun préexistant. Cette approche nie que certains principes d’organisation puissent trouver leur origine dans la nature, ainsi que toute  intervention du « sacre » dans le débat, que ce sacre soit religieux ou sécularisé. Les approches religieuses, historiques et anthropologiques sont rejetées pour ne retenir que la dimension politique, au sens large, de la question. Ce rejet de toute transcendance au profit du Politique est un dénominateur commun à nombre d’opinions dites « progressistes » émises sur des questions de société ou d’organisation économique : le progrès humain consisterait à s’appuyer sur la rationalité du Politique plutôt que sur les traditions, et quand le Politique se heurte à la tradition, celle-ci a tort. Dans cette logique, le droit est une construction historiquement datée, une fiction dont on peut changer le récit s’il n’est plus juge « raisonnable ».   Spécifiquement, ni l’historique des modalités du mariage, ni les principes de filiation ne sont naturels ou n’ont de signification au-delà du contexte qui les a forges, et les résistances au changement ne cherchent qu’à sauver un « ordre symbolique » dépassé  et obscurantiste.

Voilà pour l’argument. Nous allons voir ou il nous conduit.

Que rien ne soit immuable, on en est d’accord. C’est bien pour cela que les civilisations ont une Histoire. C’est autre chose de dire que le Politique a toujours « raison » : si c’était le cas, cette Histoire serait un long fleuve tranquille, ce qu’elle n’est pas toujours. Quand le Politique agit et se trompe, outrepasse, joue à l’apprenti sorcier, on le voit bien après, et il a été généralement prévenu et conteste par des opposants mais ne les a pas écoutés. En l’occurrence, prenons le droit de regarder ce que signifie la logique de « table rase » qu’on nous propose. On veut aujourd’hui remettre en cause la conception traditionnelle du mariage : est-ce l’ouverture d’une boite de Pandore, une logique qui mène non seulement à un changement juridique mais à une société différente ?

La perspective d’évolutions majeures de la société

Il semble que ce soit le cas. Tout miser sur le constructivisme social et le Politique, remiser l’ordre traditionnel au musée à des conséquences. Le droit au mariage est soumis à des limitations posées par la coutume ancienne, celle de prendre un conjoint de l’autre sexe n’est que l’une d’entre elles.

Prenons par exemple le cas de l’inceste. L’inceste entre personnes majeures, bien que socialement reprouve, n’est pas interdit, au nom du respect de la vie privée. En revanche le mariage incestueux est interdit. Etude de cas : le mariage « gay » ouvre-t-il la voie à son autorisation ?

Tout comme l’impossibilité du mariage homo, celle du mariage entre personnes parentes repose sur un tabou ancien. Il n’y a pas donc pas de raison qu’elle ne soit mise un jour sur la sellette. Regardons si, une fois ouverte la boite de Pandore, nous trouvons encore des raisons de ne pas l’autoriser. L’existence de ce tabou reçoit cinq types de justifications, l’une d’elles peut-elle résister aux arguments de ceux qui veulent faire évoluer le mariage ?

1)      « il n’y a pas de demande sociale pour cela, donc la question ne se pose pas ». Le problème de cet argument est qu’il est par nature provisoire. Aux Pays-Bas, nation présentée comme précurseur sur les questions de société (légalisation du cannabis, mariage pour tous…) une organisation fait officiellement campagne pour que la pédophilie soit autorisée. Nous avons vécu récemment des évolutions (légalisation de l’avortement, droit du divorce et beaucoup d’autres…) qui auraient paru moralement inenvisageables aux générations précédentes. On peut penser que la demande sociale est potentiellement aussi peu limitée que l’imagination, ce qui revient à dire qu’elle n’est limitée que par les interdits que nous voulons bien conserver. S’asseoir devant une table rase débarrassée des interdits traditionnels c’est accepter pour l’avenir le principe de n’importe qu’elle demande sociale, aussi monstrueuse qu’elle nous paraisse aujourd’hui

 

2)      L’approche génétique : le tabou de l’inceste serait une sorte de réaction darwiniste de l’espèce face aux problèmes génétiques de la consanguinité. Mais cela ne bloquerait pas nos « progressistes ». Consubstantiel à leur revendication est la déconnexion totale entre la notion de mariage et celle de procréation. Ils peuvent sauter l’obstacle à pieds joints

 

3)      L’approche psychanalytique : la psychanalyse tient le complexe d’Œdipe comme un concept central. Le tabou de l’inceste sert à conserver à la cellule familiale son équilibre et à prévenir les conflits. Mais il justifie aussi, pour les psychanalystes, la mission régulatrice du père, et au niveau symbolique représente une instance d’interdiction, de pression sociale intériorisée, de maintien d’une hiérarchie et de «l’ordre symbolique »  ancien, dont on a vu justement que les théoriciens souhaitent pouvoir le « déconstruire », comme ils disent, à loisir. Il se trouve effectivement que les partisans de l’élargissement du mariage rejettent la psychanalyse à cause de son rôle oppressif quand elle essaye de toucher à l’universel et d’être normative. Cette théorie n’aurait aucune chance de les arrêter

 

4)      L’approche anthropologique : ici on regarde plutôt l’envers du décor, à savoir les bienfaits de l’exogamie, qui serait un fondement de la société humaine en ce qu’elle oblige à nouer des rapports entre groupes différents. Le tabou serait une construction sociale nécessaire à l’édification de sociétés non primitives. Mais cet argument a peu de chance d’impressionner les « progressistes » de nos sociétés déjà (trop ?) complexes ou nous sommes satures de relations de tous horizons.

 

5)      L’approche naturelle : pour certains c’est la biologie même qui est à la base de l’évitement de l’inceste, par programmation du patrimoine génétique. Cette théorie est du type même à être rejetée par les « progressistes », puisqu’elle s’appuie sur un processus naturel, un instinct inné indépendant du contexte culturel. Par extension, elle peut même facilement déboucher sur une naturalisation du comportement hétérosexuel, ce qu’ils essaient précisément d’éviter par tous les moyens. Les partisans du mariage pour tous veulent « dénaturaliser » tous les phénomènes sociaux.

 

On le voit, à partir du moment où les théories qui militent pour l’autorisation du mariage homosexuel seraient acceptées,  c’est l’ensemble de la logique du mariage et de la famille qui peut être touchée. Non pas du fait de la simple existence de couples homos mariés (cela, tout le monde s’en accommoderait) ni à cause de leur mode de vie, qui pervertirait l’institution du mariage (nous n’en savons rien) ; mais à cause de la philosophie sous-jacente a cette réforme, pour laquelle rien n’est vrai, naturel ni justifié par l’expérience accumulée, mais tout est possible par la puissance prométhéenne de la « raison ». D’ailleurs, par une sorte de prescience, les partisans du mariage homo ne parlent que du « mariage pour tous ». C’est bien de ca qu’il s’agit. Peut-être pas un effondrement de la civilisation. Mais il faut s’attendre à des suites, et d’ailleurs la conséquence sur la définition de la filiation est déjà effective.

 

Nier tout le « déjà-la » : est-ce bien…raisonnable ?

 

C’est une forme de pensée qui irrigue profondément une partie de la société française : tout est culturel, tout est social, et surtout lié a des formes de domination des uns sur les autres : des hommes sur les femmes, des hétéros sur les homos, mais aussi des possédants sur les démunis, des capitalistes sur les salariés, des gouvernants sur les gouvernés, du clergé sur les fidèles…dans cette idée la fin du Politique est l’émancipation des foules, et le rôle de l’analyste- pardon, de l’intellectuel-est de « déconstruire » l’ordre présent pour reconstruire un ordre plus « juste », car ce qui est déjà là n’a pas de valeur particulière, et au contraire permet à la domination de se perpétuer. Dans leur majorité les intellectuels aiment cette conception des choses ou leur propre rôle est central,  ou la « raison » cartésienne est directement aux commandes, ou on peut définir nombre de « politiques », de « programmes » ou de plans et les gérer administrativement ensuite. Cela favorise les recherches, les crédits, les postes et les responsabilités publiques.

 

L’autre approche, plus modeste, consiste à distinguer la Loi, qui est conjoncturelle et relative à un programme précis que se donne la société, et le Droit, fonde sur des principes généraux issus de la coutume, forgés non pas du fait d’une volonté politique a un instant donné, mais par une intelligence collective qui les fait apparaitre progressivement, par jurisprudence ou reconnaissance de situations de fait admises comme de « bonnes » solutions. Quand la Loi bouscule le Droit au nom d’intérêts ou de revendications particuliers, ses effets vont généralement bien au-delà de ses objectifs explicites, éventuellement d’une manière non désirable ou totalitaire. Etre conscient de ces dangers n’est pas souhaiter l’immuabilité du droit et des coutumes, mais plutôt de faire la part des choses entre les programmes que nous pouvons nous donner pour accomplir un objectif précis (par exemple, améliorer la compétitivité) et les modifications de principes fondamentaux pour lesquelles on pourrait observer une sorte de principe de précaution, en remarquant que les changement de fond peuvent être portes par la réalité économique et sociale, mieux que par la satisfaction d’intérêts particuliers ou communautaires. Par exemple, c’est le rôle objectif joué par les femmes pendant la guerre et la Résistance, puis pour la reconstruction, et leur arrivée en masse sur le marché du travail qui a rendu naturelle une évolution historique-et incontestée-de leur statut durant ces dernières décennies.

 

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