Ouvrons les yeux sur les violences sexuelles intra-familiales

Découvrir qu'une histoire personnelle n'est en rien particulière aussi inhumaine, douloureuse et tragique soit elle, mais au contraire systémique et protégée par une société créant des monstres, pour éviter la remise en cause de ses fondements. Déconstruire les mécanismes qui laissent émerger le pire pour que les anges de l'enfance privés de leurs ailes ne soient plus si nombreux.

Poète de l’âme humaine, René Char a écrit : « On ne se bat bien que pour les causes qu’on modèle soi-même et avec lesquelles on se brûle en s’identifiant. »

Née dans les années 80 en France, j’ai grandi dans la croyance qu’aucune vie n’était possible en dehors du système. Aujourd’hui, j’apprends que la seule forme de survie possible se situe en dehors de ce même système. La vitesse de ce vital renversement de pensée et de rapport au monde semble rapide. Il n’en est rien. Les fous d’hier sont les bâtisseurs de demain et certains criaient dans le noir depuis longtemps déjà. Il est temps de les rejoindre. 

Nous ne devons pas lutter contre le pouvoir de l’Etat mais contre l’usage qui en est fait. Le pouvoir de l’Etat est nécessaire à l’instauration et à l’imposition de règles permettant l’application concrète et désirable d’un mieux vivre ensemble. 

Mon histoire est celle de l’inceste. Le vol d’une enfance. Le vol d’une vie

Creusons ensemble ce que ce mot signifie et pourquoi ce dernier est si caché dans son emploi bien que si fréquent dans sa réalité.  Derrière l’évidence de l’horreur, une cascade de pertes infinies reste dissimulée aux yeux de tous. Des vols, des pertes, des impossibilités, des annihilations, des deuils innombrables. 

En détruisant la période de la vie où l’on se construit, c’est l’avenir qui devient impossible. La confiance est brisée. Celle que l’on doit s’accorder pour avancer dans la vie. Pour agir. Celle que l’on doit donner aux autres. Pour trouver le bonheur. Pour aimer. Nous ne croyons pas en nous. En nos droits.

Comment le pourrions-nous alors que le monde qui nous entoure ne nous reconnait pas et fait comme si nous n’existions pas ? Vouloir se faire entendre, c’est se confronter à la double peine du vide juridique et pénétrer dans une zone de non-droit. Ce qui devrait intervenir pour nous faire renaître, ce que l’on nomme justice, ne nous est pas accordé par la société. Cette ultime chance de survie nous est déniée.

Sortie de cette enfance n’en portant que le nom, je subis à 17 ans, un viol sous la menace d’une arme. Me voilà replongée dans un monde où l’homme est tout-puissant et la femme laissée dans les méandres d’un système de protection qui n’aboutit qu’à l’inverse de son rôle.

Une enfance volée n’offre aucune liberté. Elle enferme. On retient ce que nous enseignent nos tortionnaires. Les années passent mais l’on conserve des souvenirs, des habitudes et des réflexes qui ne sont pas les nôtres mais les leurs. Il n’y a d’autre issue que l’acceptation. 

Une femme victime de viol est suspecte. Elle n’obtient que rarement la condamnation légitime de son agresseur. On cherche encore et toujours à comprendre ce qui a engendré ce viol. Et malgré la surmédiatisation du sujet, ne soyons pas dupes, la femme est toujours présumée coupable. Coupable d’être une proie bien tentante. Coupable de sourire. Coupable de vouloir plaire. Coupable d’oser souhaiter la même liberté que le sexe opposé. Oui opposé car c’est ainsi que les relations entre hommes et femmes se passent encore bien trop souvent. 

Que peut espérer une petite fille abusée par son père pendant cinq ans sous son propre toit ? Que peut-elle obtenir plus de vingt ans après les faits ? Que pourra-t-elle prouver ? Que devra-t-elle subir de pire qu’elle n’ait déjà enduré ? 

La suspicion et l’incompréhension face à ce besoin si tardif de reconnaissance de son enfer. Elle perdra définitivement sa famille, une grande partie de ses amis, elle devra affronter un combat où tout est perdu d’avance, un combat qu’il faut donc mener. 

Vouloir sortir de l’ombre et mettre en lumière la première zone de prédation qu’est la maison, c’est encourir l’abjection d’un procès en diffamation. Certaines failles juridiques et judiciaires protègent encore trop souvent les criminels. Cette bataille est celle de David contre Goliath et elle ne fédère pas assez car elle dérange trop. Toute l’illusion de nos quiétudes fragiles s’en trouverait révélée et anéantie.

Suite à la parution du livre de Vanessa Springora dénonçant des faits connus, car reconnus par le coupable de ces derniers, Patrick Jean réalisateur du film « La domination masculine », publiait le 20 janvier dernier un livre intitulé « La loi des pères ». Aura-t-il un écho dans notre société ? Trouvera-t-il la place centrale qui devrait être la sienne ? Rien n’est moins sûr, car d’une façon générale, la question émergente des abus sur les enfants, est encore traitée sous l’angle de cas exceptionnels, pathologiques, sordides, c’est-à-dire extraordinaires, des cas que l’on situe opportunément en dehors du cadre familial.

Si la souffrance isole, le combat rassemble et fédère

Une fois quittée la douleur de l’histoire personnelle pour l’étude, préparation obligatoire et compagne infaillible de toute lutte, on se découvre symbole d’une pathologie systémique où les chiffres sont vertigineux, et parlent à tous, y compris à ceux pour lesquels l’humain n’est que quantité négligeable, car justement la quantité ne l’est plus. Nous sommes ici très loin du cas isolé.

Depuis un sondage Harris Interactive réalisé en 2015 pour l’Association Internationale des Victimes de l’Inceste (AIVI), le chiffre de 4 millions de victimes régulièrement cité (le précédent sondage IPSOS/AIVI réalisé en 2009 avançait le chiffre de 2 millions). Cela veut concrètement dire que deux enfants par classe sont victimes d’inceste ou de pédocriminalité. 81% de l’ensemble des violences sexuelles ont pour cibles des mineurs. L’inceste représente 75% des violences sexuelles sur des moins de 18 ans. Dans 94% des cas, celles-ci sont commises par des proches. La plupart du temps, ces derniers ne seront jamais inquiétés par la justice. L’immobilisme de la France face à ces abus est inexcusable et ne peut plus demeurer en l’état.

La famille s’avère être le lieu criminogène par excellence. Cependant, elle semble demeurer cette zone de non-droit considérée comme privée, sacrée, éternelle et inattaquable. Freinées par les difficultés de fonctionnement engendrées par un système qui ne fait rien pour leur tendre la main mais repose néanmoins sa bonne conscience sur leur existence et confrontées à des problèmes humains dont l’ampleur est à peine mesurable, les associations peinent à jouer leur rôle de lanceuses d’alerte. L’Etat, quant à lui, n’a aucunement conscience de ses manquements, se cachant au mieux derrière un positionnement non interventionniste bien pratique, ou au pire acceptant ces déviances et ces destructions dans le but de préserver la sacro-sainte entité familiale, relais de son propre fonctionnement institutionnel et hiérarchique, basé sur le dirigisme des grands et l’obéissance des petits.

La cellule familiale porte en elle une responsabilité structurelle. Lieu de formation et de secret, elle possède les ingrédients du meilleur comme du pire. Du politique au médiatique, nous ne mettons en avant que ses aspects positifs. Or, elle est le lieu de tous les dangers. La cellule familiale reproduit trop souvent les schèmes patriarcaux des sociétés dans lesquelles elle se situe : pour les femmes y subissant les violences masculines conjugales, mais surtout, et avant tout, pour les mineurs (et tout particulièrement les petites filles et les adolescentes). Elle est un territoire secret où le peu que la justice prévoit n’est d’aucun secours car inappliqué par manque de moyens et d’intérêt.  

Loin de protéger la vulnérabilité, la politique suivie par notre gouvernement reste une politique familialiste, qui occulte les violences commises et privilégie à tout prix la conservation du lien parental, laissant beaucoup trop d’enfants face à un enfer sans échappatoire. Ceux capables de tirer la sonnette d’alarme ne sont pas entendus. Les femmes qui tentent de soustraire leurs enfants à l’emprise des pères se retrouvent traitées d’aliénées, mises hors la loi et obligées de s’expatrier pour vivre dans la clandestinité. Des enfants sont remis à leur père contre leur gré ou replongés au cœur de leur famille maltraitante. Le nombre de ces exemples systématiquement dramatiques le reste à cause ou grâce audit système qui refuse de voir et permet la prolifération des cas de maltraitance.

Dénoncer l’inceste et vouloir en décortiquer les mécanismes, c’est remettre en cause la cellule familiale

Et qu’est-ce qu’une famille sinon la version miniaturisée du joug étatique que tout être humain subira dans le futur et tout au long de sa vie ? Il faut donc le préparer et lui inculquer les valeurs, non de son épanouissement, mais du rôle de pion qui sera le sien dans le futur. Disséquer les maltraitances familiales, c’est aussi disséquer celles des gouvernements. S’en prendre au père, c’est toucher aux institutions. Chef de famille, chef d’Etat. Il s’agit ici d’obéissance.

Outre la domination patriarcale accaparant une large part de l’espace médiatique, existe la domination des adultes sur les enfants. Notre époque moderne est bien archaïque. La mise en lumière du tabou de l’inceste est primordiale car ce crime est à la croisée de tous les chemins que nos sociétés ne veulent surtout pas arpenter. L’inceste remet en cause le fondement premier de nos sociétés ainsi que ses défaillances systémiques et civilisationnelles : l’intouchable statut de la famille, toujours perçue comme refuge et fondation, dont il est interdit de se mêler par hypocrite souci de respect de la vie privée, l’incapacité à voir que filiation n’est pas toujours protection ou construction, et l’absence de définition réellement morale des droits de l’enfant. L’heure est venue de ne plus détourner le regard et d’instaurer un vrai questionnement sur les choix politiques faits par nos gouvernements et nos institutions. Ce combat est celui de la dignité de notre société. Il ne doit jamais être abandonné. S’il fut bien sûr déjà évoqué par le passé, il faut aujourd’hui placer ces sujets, que personne ne veut voir, sous le feu des projecteurs.

Dans les années 30, « La psychologie de masse du fascisme » de Wilhelm Reich se penche déjà sur le rapport entre structure familiale et paternalisme étatique. Sans y évoquer le particularisme des violences sexuelles intrafamiliales, il en conclut néanmoins que la famille est la mère des régimes fascistes et totalitaires. Son ouvrage eut un certain succès dans les années soixante sans pour autant susciter le moindre changement dans les faits.

Dans les années 80, dans « C’est pour ton bien », Alice Miller dénonce les conséquences désastreuses engendrées par la « pédagogie noire », concept développé en son temps par Katharina Rutschky. Cette pédagogie établit que les adultes sont les maîtres de l’enfant, établissant les limites du  bien et du mal tels des dieux, et que le principal but de l’éducation est de protéger le parent du caractère par nature mauvais de l’enfant. Insolence et désobéissance doivent donc être sévèrement réprimés sans nécessité d’en comprendre les causes, l’éducation ne visant ici qu’à ôter toute volonté propre à l’enfant dès le plus jeune âge afin d’asseoir la puissance parentale. Cette description peut sembler très éloignée de nos modes d’éducation actuels mais ces concepts et ces codes imprègnent encore en profondeur la place que l’on octroie à l’enfant.

Si la psychanalyse s’est rapidement emparée de cette question du statut imposé aux enfants par les adultes, plus récemment, Olivier Maurel s’est également intéressé au rapport entre les violences éducatives ordinaires et les structures psychologiques, sociales et politiques autoritaires. Avec Catherine Dumonteil-Kremer, il est à l’initiative de l’Observatoire de la Violence Educative Ordinaire qui lutte contre les violences physiques et corporelles faites aux mineurs. Céline Alvarez se penche elle aussi sur le développement de l’enfant et son éducation en proposant d’autres formes d’apprentissage et d’épanouissement grâce à l’étude des neurosciences.

Quittant les bancs de l’école pour la fausse douceur du foyer, Yves Bonnardel dans son ouvrage « La domination adulte : l’oppression des mineurs », déconstruit également les dérives systémiques actuelles pour parvenir aux racines du mal contemporain car tirant sa légitimité de traditions profondément ancrées dans les esprits et les mœurs.

Malgré tous ces travaux et cette synergie d’efforts, la famille et l’école demeurent des lieux d’autorité violente préparant à une citoyenneté obéissante. Ce qu’il faut en conclure, c’est bien que le caractère sexuel des violences faites par les adultes aux enfants n’est qu’un des aspects d’une violence globale des majeurs envers les mineurs.

La société civile doit donc s’emparer du thème des violences sur les mineurs

Et forcer les dirigeants à s’en saisir à leur tour en instaurant un réel débat public sur ce drame permanent qui impacte toutes les strates du système. Le mineur ne peut plus être considéré comme adulte puis comme enfant selon les besoins d’une société qui ne parvient pas à réellement statuer sur les droits effectifs des moins de 18 ans. Aucune possibilité de lutter contre les tortures psychiques ou physiques quand on n’a pas atteint l’âge arbitrairement défini par les décideurs trop souvent décorrélés des réalités du terrain. Pour les mineurs, la justice est, dans les faits, insaisissable à l’encontre de parents ou de tuteurs, la fuite salutaire se transforme alors en délit de fugue. Le mineur demeure quoi qu’il arrive la propriété de ses bourreaux. Une fois majeurs, le constat continue d’être dramatique. En effet, le dépôt de plainte à l'âge adulte se heurte à la sacro-sainte « présomption d’innocence » de l’accusé qui s’apparente à une présomption de mensonge pour la victime. Les interrogatoires multiples, les expertises psychologiques, les correctionnalisations (quand il y a effectivement ouverture d’une instruction), mais bien plus souvent les classements sans suite pour « manques de preuves caractérisées » sont les uniques réponses que l’Etat offre à toutes celles et ceux qui ont déjà tant souffert. Cela ne peut plus durer. Nous avons établi des règles destructrices basant les rapports sociaux sur des sables mouvants. Ces règles ne sont pas gravées dans le marbre. Au service des humains, elles doivent s’adapter à ces derniers qui se doivent de les faire évoluer. La route est longue mais nous l’empruntons tous. Faisons qu’elle ressemble à la meilleure partie de nous-mêmes.

Dès l’instant où mon enfance me fut volée, j’ai patiemment, inconsciemment puis sciemment, mis au point et développé un logiciel de monitoring de mes capacités et de mes limites, me permettant de rester dans une zone de confort sécurisante. Ce fut ma pire erreur. La fondation de toutes mes paralysies. Mon choix de vie est métaphorique de l’aveuglement que choisissent nos gouvernants pour ne pas agir. L’inertie, l’absence de remise en question et la peur de quitter le connu constituent le parfait chemin vers la mort. La mort d’une existence comme la mort d’une société. Pour construire une vie comme pour construire la vie en société, il est nécessaire de déconstruire pour reconstruire. Il faut quitter l’indulgence et oser poser un regard froid, incisif et sans concessions sur qui l’on est et qui l’on veut être. La parole libérée du débat public ne devra pas s’arrêter au dire. Elle devra se transformer en principe actif. Les mots devront se métamorphoser en actions.

Les solutions sont simples

Reste l’immense défi d’envisager l’enfance autrement et d’avoir le désir de changer de paradigme à une heure où d’autres domaines requièrent de nous tous ce même effort collectif. Obligés de nous réinventer politiquement, écologiquement, industriellement, financièrement et socialement, l’heure est idéale pour ne laisser aucun sujet de côté. Comme toujours tout dépendra de la volonté humaine de chacun, puis de la société civile réunie et enfin d’un mouvement politique. Chaque famille est différente et notre démocratie doit le prévoir. Il est temps de désacraliser cette notion pour lui redonner son vrai sens.

L’Etat doit se donner les moyens financiers et structurels de ne laisser aucun enfant, aucun adulte en devenir, aucun futur citoyen sur le bas-côté d’une route qui ne peut plus être unique. Et au-delà de ce concret dont l’importance est indéniable, nous devons savoir écouter l’enfant et le prendre en compte. Son avenir doit être construit avec lui et non malgré lui. Il est urgent de cesser d’imposer des solutions qui ne sont que des pis-aller : le laisser dans une famille maltraitante pour lui éviter la rue ou le mettre en foyer et le croire géré, en sécurité, tel un dossier classé.

Redéfinir la place de l’enfant dans la société contemporaine est impératif. Il doit pouvoir fuir, se mettre à l’abri, se sentir en sécurité et choisir son mode de vie, entre autres droits primordiaux. Car si la législation prévoit et accorde certains droits aux mineurs, ces derniers sont rarement appliqués. La loi reconnait des droits que les juges ne semblent pas prêts à rendre concrets. Tout comme peu de fonctionnaires sont prêts à écouter la parole d’un enfant et à se ranger de son côté face à ses parents. Il conviendrait donc d’enfin se servir des lois existantes protectrices des enfants et pas uniquement du droit punitif que les magistrats ont bien plus de facilité à utiliser car résident ici trois hypocrisies : celle d’opérer un choix partial visant à perpétuer les assises de notre société, celle de considérer le mineur comme enfant ou comme adulte selon le contexte, et celle de ne pas vouloir se poser la question de savoir pourquoi ce mineur a mal tourné (car c’est aussi souvent consécutif à un environnement familial défaillant ou maltraitant).

Créer des procédures d’urgence serait nécessaire, car les verrous psychologiques sont énormes, et les hésitations à agir, associées aux lenteurs juridiques et au doute sur la véracité de la parole d’un mineur émis par les interlocuteurs que va rencontrer l’enfant assez courageux pour les solliciter, font que la situation perdure pendant trop longtemps pour la victime. Par exemple, pour se faire émanciper, il faut attendre 16 ans et avoir l’accord de l’un de ses parents (ce qui souvent n’est pas envisageable) ou d’un tuteur (ce qui est très long). Il est par ailleurs très compliqué pour un enfant de choisir son lieu de vie. Quand on lui fait quitter sa famille (ce qui est très rare) on lui impose à nouveau une famille non choisie ou un foyer.

Pour que le droit actuel puisse fonctionner, il faut en amont former les personnels en contact avec des mineurs, à l’écoute, l’accompagnement et à la détection des signes révélateurs, en partenariat avec des psychologues spécialisés. La BPM ne doit pas être la seule à fonctionner ainsi. Les écoles surtout primaires, période pendant laquelle l’enfant n’a vraiment aucune capacité de défense et ne peut s’abstraire des modèles constitués par le père et la mère, pourraient intégrer en leurs murs, un pôle d’accompagnement juridique où les enfants auraient connaissance de leurs droits. Idéalement des cours ou toute autre forme d’enseignement adapté selon l’âge de l’enfant et le sensibilisant sur ses droits, et sur ce qui est normal de ce qui ne l’est pas de la part du comportement des adultes envers lui, serait un vrai plus. Néanmoins et à la lecture de la CIDE de 1989, on mesure tout le chemin à parcourir pour démystifier la famille dans le but de lui rendre ses vraies lettres de noblesse : « convaincus que la famille, unité fondamentale de la société et milieu naturel pour la croissance et le bien-être de tous ses membres et en particulier des enfants, doit recevoir la protection et l’assistance dont elle a besoin pour pouvoir jouer pleinement son rôle dans la communauté ; reconnaissant que l’enfant, pour l’épanouissement harmonieux de sa personnalité, doit grandir dans le milieu familial, dans un climat de bonheur, d’amour et de compréhension ; ».

Dans le domaine des violences intrafamiliales envers des enfants, l’évolution du droit précède l’évolution des mœurs et l’absence de données chiffrées claires bloque la prise de conscience et la levée du tabou. Il n’existe pas d’outil statistique fiable pour évaluer le nombre de décès d’enfants en France. On l’estime entre 2 par semaine et 2 par jour grâce aux informations de l’ONPE (l’Observatoire National de la Protection de l’Enfance). Ce flou consécutif à l’absence de recoupement précis des renseignements pouvant être fournis par les services de police, les hôpitaux, les associations, les écoles et les départements bloquent la mise en place d’actions concrètes et efficaces (https://www.europe1.fr/emissions/Le-vrai-faux-de-l-info2/combien-denfants-meurent-chaque-jour-sous-les-coups-de-leurs-parents-3548045).

Savoir ce qui se passe derrière les volets d’une maison reste très compliqué.

C’est ce qui explique qu’on trouve plus de sources sur les violences commises envers les enfants au sein des institutions publiques ou des milieux éducatifs que dans le cadre familial.

L’argent, nerf de toutes les guerres, est également ici comme ailleurs, un élément incontournable. Il faut bien entendu avoir la cohérence pragmatique et la décence morale de fournir les moyens financiers que ces restructurations impliquent car aujourd’hui toute cette architecture repose, où sur des fonctionnaires ne traitant que très ponctuellement ces dossiers (et dont la rentabilité du travail par rapport aux investissements à prévoir ne semble pas pertinente à l’Etat), ou sur des bénévoles. Dans les deux cas, pour l’Etat, soit le retour sur investissements n’est pas au rendez-vous, soit l’altruisme des derniers humanistes permet le dédouanement à l’œuvre jusqu’à présent. Confrontons-nous donc au sempiternel problème de l’allocation des budgets. Pour refuser d’aider les générations futures, ce gouvernement qui détient la palme en ce qui concerne l’apport de preuves sonnantes et trébuchantes de sa capacité à générer de l’argent magique quand il le désire vraiment, devra faire preuve d’un cynisme peu envisageable, même pour lui.

Réprimer mais ne pas protéger. Dans le pays des droits de l’Homme, les droits de l’Enfant sont encore à la traîne. Pour y remédier, la recette est finalement simple : se servir du droit actuel, former les gens, avoir des chiffres précis, débloquer de l’argent se donner les moyens en débloquant de l’argent, et pour lier le tout : de la volonté !

 

Bénédicte Leclercq

 

 

 

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