«Peine de vie et autres poèmes» de l'auteur chilien Óscar Hahn

«Peine de vie et autres poèmes», anthologie couvrant quatre décennies (1977-2015), est le premier livre traduit en français du grand poète chilien Óscar Hahn (prix Pablo-Neruda 2011). Cette poésie est résolument ancrée dans notre époque mais elle fait aussi la part belle à l’expérience humaine : sa simplicité et sa limpidité touchent au plus juste des destinées.

CANCIÓN DE AGOSTO
Amor mío
muchas cosas
pudieron haber pasado en agosto
pero no pasarán
muchas luciérnagas
pudieron haber brillado en los ojos
pero no brillarán
y el mes de agosto será enterrado
sin pompa ni circunstancia
sin flores ni cortejos
como tantos días
que nunca llegaron a ser árboles
como tantos árboles
que nunca llegaron a ser pájaros
como tantos pájaros
que nunca llegaron a volar 

CHANSON D’AOÛT
Mon amour
bien des choses
auraient pu se passer en août
mais elles ne se passeront pas
bien des lucioles
auraient pu briller dans nos yeux
mais elles ne brilleront pas
et le mois d’août sera enterré
sans pompe ni honneurs
sans fleurs ni cortège
comme tant de jours
qui n’arrivèrent jamais à être des arbres
comme tant d’arbres
qui n’arrivèrent jamais à être des oiseaux
comme tant d’oiseaux
qui n’arrivèrent jamais à voler

*

PENA DE MUERTE
Lo peor es despertarse en la mañana
pensando que ahora nada puede ser igual
y hay que levantarse y ducharse
y preparar el café como siempre
y partir al trabajo como siempre
como si no hubiera pasado nada
aunque ha pasado todo
pasó se acabó llegó a su fin
“es mejor así”
y caminas por la calle como un sonámbulo
chocando con los transeúntes
con los vendedores de diarios
y te sientas en un banco de piedra
sin saber si estás vivo o muerto
da lo mismo
porque la muerte también puede ser
una mesa en un bar dos martinis secos
y un par de labios rojos
pronunciando palabras
que caen como guillotinas

PEINE DE MORT
Le pire est de se réveiller le matin
en pensant que maintenant rien ne peut être pareil
et il faut se lever et se doucher
et préparer le café comme d’habitude
et partir au travail comme d’habitude
comme si rien ne s’était passé
alors que tout s’est passé
s’est passé s’est terminé a pris fin
« c’est mieux ainsi »
et tu avances dans la rue comme un somnambule
en te heurtant aux passants
aux vendeurs de journaux
et tu t’assieds sur un banc de pierre
sans savoir si tu es vivant ou mort
c’est pareil
car la mort aussi peut être
une table dans un bar deux martinis secs
et deux lèvres rouges
qui prononcent des mots
qui tombent comme des couperets

*

DESPUÉS DEL INCENDIO
Tengo que recoger mis escombros
darles la forma humana que tenían
y seguir adelante
Que no haya brasas en los ojos
ni nubes de humo negro en el alma
Algunas cicatrices
por aquí y por allá son aceptables
Lo demás es echarse el dolor a la espalda
limpiarse las cenizas
y continuar andando

APRÈS L’INCENDIE
Je dois ramasser mes décombres
leur donner la forme humaine qu’ils avaient
et aller de l’avant
Que je n’aie pas de braises dans les yeux
ni de nuages de fumée noire dans l’âme
Quelques cicatrices
par-ci par-là sont acceptables
Pour le reste rejeter la douleur derrière soi
nettoyer ses cendres
et poursuivre son chemin

Peine de vie Peine de vie

OSCAR HAHN

Né en 1938 à Iquique, au nord du Chili. Emprisonné au lendemain du coup d’État de Pinochet (1973), il décide dès 1974 de quitter son pays natal pour les États-Unis, à l’Université du Maryland où il avait déjà séjourné, puis à l’Université de l’Iowa où il enseignera la littérature latino-américaine jusqu’à la fin de sa carrière. Il réside actuellement à Santiago du Chili. Poète et essayiste, il a reçu de nombreux prix, en particulier le prix Pablo Neruda (2011), le Prix national de Littérature (2012) et le Prix Loewe international (2015).

 

JOSIANE GOURINCHAS

Professeur agrégé, a enseigné à Montpellier. Se consacre à la découverte, la traduction et la diffusion de poètes de langue espagnole encore peu connus en France, en particulier Óscar Hahn qu’elle a déjà présenté dans le cadre de plusieurs festivals et lectures publiques.

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