La démocratie est un sport de combat

Le mouvement des « gilets jaunes » se caractérise principalement par l’hétérogénéité des individus et organisations mobilisés tout autant que de leurs revendications. Loin d'être une faiblesse, cette hétérogénéité et le refus de désigner des représentants ou porte-paroles reconnus par les institutions constitue une originalité et une force.

Une organisation hétérogène et en réseau, le gilet jaune et le rond-point sont trois dimensions fondamentales de ce mouvement qui, malgré ce qu'énoncent les discours politiques et médiatiques, apparaissent cohérentes face à l'attente d'une dynamique démocratique nouvelle. L’absence de représentants légitimés de ce mouvement, du fait même de cette hétérogénéité aussi spontanée que cultivée, constitue une rupture forte dans l’histoire des modalités de gestion des mouvements sociaux par les représentants institutionnalisés (gouvernement, partis politiques, syndicats et organisations socio-professionnelles, médias de masse). Cette singularité (les soulèvements de mai 1968, souvent comparés à ce mouvement, étaient coordonnés par des organisations syndicales et politiques) pose une problématique de fond à la gestion de cette « crise » aux allures de « guerre civile ». Quelle forme d’issue peut-elle être envisagée ? S’agit-il de définir un ensemble de mesures qui corrigeraient des dysfonctionnements aujourd’hui jugés inacceptables ? S’agit-il d’identifier de nouveaux types d’interlocuteurs pour les inclure dans les instances existantes ? Ou s’agit-il plutôt de rendre possibles de nouveaux rapports de force entre les acteurs sociaux ? Autrement-dit, la question essentielle que posent les « gilets jaunes » serait celle des modalités du vivre-ensemble, des formes des espaces publics, de l’acceptation des tensions sociales pour construire une démocratie au jour le jour, plutôt que leur étouffement pour conforter des institutions hégémoniques.

La démocratie ne peut être confondue avec la république. La première est un principe d’organisation sociétale qui pose et légitime le peuple en acteur dominant des choix politiques, sociaux, économiques, culturels. La seconde est une forme systémique d’organisation d’une société qui définit sa constitution (l’État est ainsi une construction politique) mais ne pose aucune garantie quant aux capacités données au peuple pour sa maîtrise de son gouvernement. C’est une construction historique et idéologique qui confond aujourd’hui pouvoir d’auto-détermination du peuple et organisation représentative de sa gouvernance dans le cadre d’un Etat. D’autres modes d’organisation, dont la démocratie directe et le libertarisme, peuvent également permettre le respect du principe démocratique. La diversité de ces alternatives d’organisation sociétale ont historiquement été écrasées par un récit dominant construit sur l’amalgame entre l’objectif et les moyens : l’État et sa constitution représentative se confondent avec l’état démocratique d’une société.

Pourtant, davantage qu’un état, c’est à dire une forme stationnaire, stable et instituée, la démocratie apparaît nécessairement relever d’un processus permanent, instable et conflictuel. Le conflit et les modalités de son animation, qui le rendent à la fois possible et garant de ce pouvoir populaire d’auto-détermination collective, constituent ainsi l’essence même d’une organisation sociale démocratique. A l’inverse, l’institution d’un Etat et d’un ensemble figé de processus institutionnels, juridiques et moraux de prise de décision centrés sur les représentants du peuple servent structurellement le consensus, la négation du conflit et in fine l’impossibilité démocratique.

De nouveaux espaces publics pour la gestion des rapports de force

Le conflit naît d’un rapport de forces. La dynamique démocratique implique donc des espaces et moments d’animation de ces rapports de force, dont les formes varient nécessairement sur l’objet de tensions concerné. Dans le cadre constitutionnel de la cinquième république, la société française contemporaine a délimité fortement ces espaces et moments : la représentation du peuple s’articule quasi-exclusivement autour d’élections et d’un ensemble idéologiquement homogène d’organisations politiques. Les espaces publics, vus comme lieux ou moments d’animation de conflits, sont devenus inexistants, tant du fait de l’hégémonie de ce système représentatif dont il est pré-supposé qu’il offre un éventail exhaustif des choix possibles, que du fait de transferts de la plupart des dimensions de l’action publique au secteur privé marchand (éducation, santé, mobilités, environnement, information).

La mobilisation hétérogène des « gilets jaunes » s’inscrit dans un tel contexte de privatisation de la parole citoyenne au profit d’une gestion rationalisée des affaires publiques par le privé. Si les origines de ce processus remontent aux années 1980, le président actuel et son gouvernement ont en quelques mois, et de manière caricaturale (néo-libéralisme absolu, ordonnances sans débat parlementaire, discours de mépris des affaires publiques), accentué l’emprise du marché sur la démocratie. La mobilisation des « gilets jaunes » incarne l’exigence de nouveaux espaces et de nouvelles formes de revendication démocratique et d’animation des conflits. Les représentants de l’État font preuve depuis des mois, et cela apparaît de manière encore plus flagrante depuis cette mobilisation populaire, d’une absence totale d’implication dans toute forme de gestion démocratique. L’idéologie néo-libérale « décomplexée » de ce gouvernement renvoie toute forme de tension au marché. Son discours, acte fondamental des relations entre le système républicain et le peuple, n’a de cesse de discréditer l’expression de la parole populaire au profit d’un récit, tout autant fantasmatique qu’irrationnel, dont l’intrigue simpliste réduit l’action publique à une limitation de la dynamique démocratique au prétexte des besoins des marchés et de la finance.

Matériellement et symboliquement, cette violence institutionnelle a frappé le peuple ; celui-ci la renvoie désormais. Le refus des conflits et de leurs espaces a généré, par réflexe de survie du peuple, le surgissement de mobilisations déterminées et d’actes de violence. Trois dimensions de cette quête vitale de nouvelles formes d’expression populaire apparaissent fondamentales. La première relève du détournement du gilet jaune, objet trivial, massivement répandu et destiné à se rendre visible. La seconde réside dans l’hétérogénéité assumée des parcours et profils sociologiques des « gilets jaunes » et leur refus de toute forme de représentation auprès du système républicain. La troisième réside dans la centralité du rond-point dans ce mouvement ; non-lieu par définition, symboliquement pauvre, le rond-point est devenu un nouvel espace public, une plateforme au même titre que les plateformes et réseaux sociaux numériques via lesquels se mobilisent les « gilets jaunes ». Ces trois dimensions permettent de comprendre la portée éminemment politique de ce mouvement, au-delà des discours institutionnels et médiatiques convenus sur le nécessaire rétablissement de l’ordre et sur l’exigence de l’identification de représentants interlocuteurs.

Le gilet jaune, un détournement symbolique du trivial

Depuis le 1er janvier 2016, tout conducteur automobile ou de moto doit disposer d’un gilet de « haute visibilité » ou gilet jaune. L’annonce gouvernementale d’augmentations de taxes sur les carburants a déclenché de vives réactions de ces mêmes conducteurs. L’expression de leur mécontentement, à partir de cette décision relativement anecdotique, s’est étendue à une remise en cause profonde et hétéroclite d’un paradigme sociétal qui, sous une grande diversité de formes, est perçu comme dégradant pour les conditions de vie d’une grande part des citoyens. D’objet institutionnel et trivial, le gilet jaune est devenu alors le symbole d’une affirmation politique et idéologique. Par sa fonction d’assurer une « haute visibilité », il renforce alors la capacité d’individus à se reconnaître les uns les autres et leur pouvoir à rendre visible la dynamique qu’ils incarnent. Elément fondamental de cette mobilisation, chaque gilet jaune est un signe adressé au président, et plus globalement à l’ensemble de la classe politique. Son signifié, dont il est attendu que ces responsables républicains l’interprètent à la hauteur de sa symbolique forte, est le suivant : chaque citoyen (ou presque) est susceptible de devenir un « gilet jaune » tant ce symbole est massivement répandu, et ses propriétés de « haute visibilité » et réfléchissantes portent en elles la revendication de ceux qui le portent d’être vus, entendus, compris et influents sur l’évolution de la démocratie dans ce pays. Imposé aux conducteurs par décret gouvernemental, le gilet jaune a été détourné de sa fonction initiale pour devenir le symbole citoyen d’une forme inédite de conflit, aussi massif qu’inorganisé, aussi humain que politique, contre ce gouvernement.

L’hétérogénéité irréductible

Une seconde caractéristique des « gilets jaunes » le pose en rupture forte tant avec d’autres mouvements sociaux récents qu’avec le système républicain basé sur la représentation. Quand il y en a de formellement exprimées, les revendications apparaissent fortement hétérogènes et, délibérément, les individus mobilisés ne cherchent pas à homogénéiser leurs griefs et attentes factuelles (hormis la demande quasi-unanime de démission du président français). S’il est né d’un refus d’acceptation d’une mesure concrète et factuelle liée au tarif de l’essence, ce mouvement s’est installé et développé en quelques jours en posture contestataire d’un système global, en dépassant la variété des revendications qu’a pu formuler chacun. Cette originalité constitue l’intelligence de cette dynamique sociale qui se pose de fait en rupture communicationnelle et idéologique avec le système d’organisation politique qui est l’objet même de la contestation. Au-delà de mesures ponctuelles et fractionnées concernant le pouvoir d’achat, les formes du travail, les impôts et taxes ou l’équilibre des richesses, c’est avant tout l’irrationalité d’un mode de gouvernement républicain qui est contestée. Est revendiqué le principe que, avant quelconque mesure discutée, manquent aujourd’hui à la fois un projet sociétal clair et admis par tous et des espaces de gestion des conflits permettant des modalités démocratiques de prises de décisions. Ces revendications sont éminemment politiques. Elles n’ont aucun précédent, du moins en France, depuis l’affirmation hégémonique de l’idéologie néo-libérale des années 1980 (si ce n’est peut-être des moments d’émeutes dans des quartiers populaires). Si les parcours et sensibilités de chacun des individus qui se mobilisent sont hétérogènes, leur revendication d’un « autre monde démocratique », d’un nouvel équilibre des rapports de force, sans présager de sa forme, constitue l’axe politique central de ce mouvement. En cela, il présente de fortes similitudes avec les revendications libertaires qui envisagent la démocratie par ses instances, dynamiques, de gestion des conflits davantage que par l’instauration figée d’un ensemble de principes et modes d’organisation à l’initiative exclusive d’un ensemble réduit de représentants dont la légitimité n’est mise à l’épreuve que de manière marginale.

Cette aspiration des « gilets jaunes » à ouvrir le chantier d’une réforme profonde de l’organisation démocratique, que l’on peut qualifier de « méta-revendication », apparaît par essence irrecevable par les institutions politiques, sociales, économiques et médiatiques. Comment ces acteurs, dont la reconnaissance de légitimité relève directement de l’organisation républicaine contestée, pourraient-ils envisager sa remise en cause ? Le paradigme commun à tous ces acteurs sociétaux se traduit par des discours qui, au lieu de contribuer à une intégration des revendications des « gilets jaunes » dans une forme de « débat démocratique sociétal », renforce encore davantage la démonstration de leur enfermement idéologique. En effet, ces discours portent quasi-exclusivement sur des dimensions signifiantes dans le cadre de pensée néo-libéral (y-compris de la part des organisations qualifiées d’extrême-droite ou gauche) : la représentativité (condition d’une légitimité à participer au débat démocratique), la sécurité (réduction du mouvement à sa violence), l’ordre (la violence armée aveugle pour seule réponse institutionnelle), ou encore l’impact économique et en terme d’image du pays (les blocages et manifestations sauvages perturbent un fonctionnement rodé, surtout en période de sur-consommation de fin d’année). L’effet de cette posture discursive dominante est dévastateur : plutôt que de contribuer à un apaisement par une recherche de gestion du conflit, notamment par la prise en compte de cette aspiration à de nouveaux équilibres des rapports de force, elle renforce avec violence (physique et symbolique) la conviction des « gilets jaunes » que ces représentants institutionnels sont dans l’incapacité absolue d’entendre leur revendication de refonder la démocratie.

Le rond-point est une plateforme

Une troisième caractéristique du mouvement réside dans son occupation d’innombrables ronds-points, transformant ces non-lieux, sites bétonnés dépourvus de toute identité symbolique, en un réseau gigantesque de nœuds où sont rendus possibles des rencontres et échanges que l’organisation rationnelle de l’espace et des activités humaines a progressivement exclus du champ des possibles. Le rond-point n’est pas qu’un lieu de rendez-vous, qu’un carrefour à la croisée de plusieurs chemins. Il est ici devenu une plateforme, souvent habitée de manière durable. Cette longévité de présence depuis plusieurs semaines, organisée par de nouvelles formes d’entraides et de relais, est d’ailleurs, bien que peu soulignée par les institutions et médias, significative de la conscience d’enjeux vitaux et de l’ambition d’affirmer un nouveau rapport de forces. Né sur les plateformes et réseaux sociaux numériques, ce mouvement a transformé l’espace physique et les modalités d’échanges qui l’animent. Peut-être pour la première fois, l’organisation des services et outils numériques, ainsi que leurs usages et les pratiques individuelles et collectives, ont constitué un modèle d’organisation sociale qui a transformé l’espace public. L’hétérogénéité des plateformes se retrouve dans la diversité des « gilets jaunes » qui s’agrègent sur les ronds-points, interagissent temporairement, dépassent leurs différences pour faire masse. L’inter-opérabilité s’observe également dans les incessantes circulations de personnes, d’informations, de ressources et soutiens qui se développent entre les ronds-points. S’est ainsi « matérialisé » un réseau social par le détournement de ces non-lieux, sites tout autant stratégiques et visibles que délaissés et tellement sans âme qu’ils ont été perçus comme des disponibles pour refonder des espaces publics. C’est l’absolue neutralité symbolique des ronds-points qui a peut-être permis leur détournement par les « gilets jaunes » pour la création spontanée de nouvelles formes d’espaces publics. Là encore, les institutions politiques et médiatiques, à part des récits anecdotiques parfois méprisants, ont davantage focalisé leurs discours sur les actes sporadiques et provoqués de violences urbaines que sur ce phénomène inédit de constitution d’un réseau social d’espaces publics d’une démocratie à reconstruire.

 

Et après ? Quoi, qui ou comment ?

Les gilets jaunes rendent visibles un ensemble hétérogène d’individus dont la revendication commune réside dans le rejet du paradigme néo-libéral contemporain dominant. Le ruissellement promis par le président de la république semble ici avoir nourri et gonflé un sentiment aussi profond que vital que la dynamique démocratique est essentielle au vivre-ensemble. La revendication est celle du conflit assumé : acceptons les différences pour construire ensemble des objets frontières, des formes dynamiques et non instituées de gestion des conflits afin que, sans violence matérielle et symbolique, nous puissions faire société. Idéologiquement, ce paradigme remet donc en cause la notion même d’État et de ses représentants institués. Quand ils le font (le président est resté muet), ces derniers répondent d’ailleurs au mouvement des « gilets jaunes » par le déni, la violence armée et l’indignation lorsque le moindre symbole de l’État est « attaqué ». Au contraire, la violence des manifestants, quant à elle, ne relève pas d’un geste désespéré, mais d’une forme d’affirmation d’un nouveau rapport de forces qui vise à ce que la peur, l’insécurité, la menace et l’agression touche désormais aussi ceux qui s’en étaient préservés. Si le monde contemporain est dur et instable, qu’il le soit pour tous, semble affirmer ce mouvement.

Près d’un mois après les premières mobilisations (manifestations, blocages, grèves, occupations), le mouvement des « gilets jaunes » s’est étendu à pratiquement tous les « corps sociaux », mêlant les plus jeunes aux plus vieux, les riches aux pauvres, les urbains aux ruraux. Cette hétérogénéité croissante renforce l’impossibilité d’une quelconque représentativité du mouvement, dont le principe même est d’ailleurs contesté. L’État et les institutions n’auront donc pas d’interlocuteur autre que le peuple. Pour les mêmes raisons, mais aussi parce que ceci constitue l’essence même du mouvement et de son succès, aucune revendication formelle ne pourra émerger, dont la simple satisfaction serait susceptible de satisfaire ces millions d’individus. Même la démission attendue du président doit être comprise pour son sens symbolique : outre la caricature idéologique et discursive qu’il représente et que conteste ce mouvement, ce président ne constitue pas le fond du problème sociétal soulevé par les « gilets jaunes ». Il s’agit bien ici d’une crise politique et idéologique qui pourrait durer tant que, structurellement, ne sont pas mises en place (et pas seulement promises ou envisagées) des modalités nouvelles de gestion des rapports de force entre acteurs de la société. La revendication est une exigence de moyens nouveaux d’exercice de la démocratie, et non de mesures sporadiques qui atténueraient à la marge les effets d’un système dominant jugé inacceptable. La créativité du président-manager est ici à l’épreuve.

La question du dénouement de la « crise » des « gilets jaunes », de ses formes de « guerre civile », est donc celle du « comment ». Ce ne sont pas des réductions de taxes qui sont attendues, mais de nouvelles instances de débat public, de nouveaux espaces publics pour, ensemble et en acceptant les diversités, construire dynamiquement un projet sociétal dans lequel la gestion des conflits ne serait pas pensée en mise en invisibilité de l’autre ou négation des différences par la violence, mais au contraire en moteur essentiel d’une intelligence collective. Sans s’y réduire, ce processus démocratique inclut des phénomènes de lutte de classes, mais non pas pour que l’une étouffe l’autre. L’enjeu est d’instaurer un rapport de forces qui rende possible que le système démocratique actuel soit en mesure d’organiser les conditions de sa propre disparition, ou du moins de sa mutation profonde. Le projet est libéral et libertaire : si l’on admet que le marché, qui est lui aussi régi par des rapports de forces, s’auto-régule et que les institutions sont des obstacles à son dynamisme, la même croyance ne peut-elle pas s’appliquer à nos sociétés ?

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