La révolution libérale transcendée

Une fracture sépare de manière radicale les "pro" et "anti" nouvelle Loi sur le travail. Ni les positionnements politiques, ni même les conflits générationnels ne suffisent à caractériser des dynamiques sociales nouvelles, dont quelques caractéristiques permettent d'y voir une transcendance de l'idéologie libérale de la part de jeunes - et moins jeunes.

"Nous n'avons pas bien communiqué". "Les jeunes sont de vieux conservateurs". "Ils préfèrent l'immobilisme à une réforme nécessaire". En substance, le projet de loi sur le travail de M. El Khomri et du gouvernement Hollande serait une évidence dont une part des citoyens, notamment ceux à qui elle serait prioritairement destinée, ne mesurerait pas l'urgence de mesures aussi vitales que "naturelles".

Certes, sur le web comme dans la rue, des millions de citoyens prennent position pour le rejet complet de ce projet de loi, dont l'esprit n'est jamais exposé, au profit des seules dimensions techniques qui régiraient notre vie sociale et économique. Les arguments diffèrent. Mais ne peut-on voir dans ces expressions la rupture entre deux modèles de société, voire deux idéologies, deux manières de construire le réel ? Une part de notre société, qui inclut notamment la majorité des détenteurs de pouvoirs de décision (responsables politiques, élus, chefs de petites et grandes entreprises, représentants d'institutions et de syndicats, etc.), ne conteste pas le principe d'une réforme du code du travail, quel que soit son degré de dérégulation. Une autre part, où se situent notamment une majorité de "jeunes", diplômés ou non, mais avec un faible pouvoir d'action directe sur notre modèle de société, semble estimer qu'une telle loi n'est ni nécessaire ni même souhaitable, quel qu'en soit son contenu. Forme paroxystique d'un libéralisme social qui a constitué leur cadre de référence depuis leur naissance, le comportement de ces "jeunes" (et d'autres qui ne le sont déjà plus) qui rejettent la loi semble marquer la consécration d'un modèle de société construit sur la dérégulation, l'adaptation et l'art du discours. Plutôt qu'une loi sans esprit, préférons un esprit sans loi.

L'utopie d'une société sans promesses

Cette part  croissante de notre société ne doute évidemment plus de la croissance exponentielle du taux de chômage, bien que ce prétendu indicateur de notre santé soit quotidiennement et massivement martelé. Rappelons-nous juste le State of the World Forum organisé à San Francisco en 1995 par la Fondation Gorbatchev : les 500 plus influents dirigeants de ce monde libéral y admettaient que 20% de la population suffirait, à l'horizon 2050, pour maintenir un certain "ordre mondial". Que peut signifier l'emploi salarié pour eux dont les parents et semblables soufrent de devoir s'adapter en permanence à des exigences du marché du travail dont les fruits se nomment précarité, aliénation, soif de consommation ou burn-out ? Pour eux à qui l'on refuse même des stages non rémunérés ? Comment assumer, alors que l'on est encore soi-même en construction, la complexité administrative et psychologique d'un auto-entrepreneuriat qui, derrière un discours d'émancipation, a pour première fonction de libérer les entreprises de tout engagement social vis à vis de ses collaborateurs ou ressources créatives ? Pourquoi s'impliquer dans un contrat social dont les clauses, notamment celles protectrices du citoyen à tous ses âges, sont en permanence revues à la baisse ? Que faire d'une administration qui régit une part croissante de la vie publique et privée ? Qu'attendre d'une prétendue culture de l'innovation dont les principaux effets résident dans la concentration accrue des capitaux et des pouvoirs ? En quoi les migrations seraient un problème ? La liste de tels clivages est longue, au point de n'offrir aujourd'hui plus aucun point de contact.

Cette part de notre société a abandonné toute forme d'ambition, a intégré dans son essence même la précarité, l'opportunisme et l'auto-subsistance. Il ne s'agit là ni de régression, ni encore moins d'abrutissement. Il ne s'agit là ni de choc générationnel, ni même d'une rupture politique. Il s'agirait plutôt d'une transcendance de l'idéologie libérale qui a guidé le développement de notre société depuis cinquante ans. Carrière, réussite sociale, famille, développement, croissance, compétitivité, nation... ces termes structurent nos discours et nos pensées mais ne portent plus aucune signifiance. Depuis quelques années, peut-être du fait d'une crise économico-financière instaurée en norme, peut-être simplement dans le cours des choses, ils sont des millions à chercher ailleurs ces sens, à retrouver leurs sens dans des formes certainement pas nouvelles et encore mois innovantes, mais des formes souples, instinctives, actives et pragmatiques. Les idéologies ont vécu; le braconnage est devenu un mode de pensée, un mode d'action.

Pas une révolution numérique, mais une rupture communicationnelle

Ce ne sont pas les réseaux sociaux qui bouleversent les modalités de notre vivre-ensemble. Comme les plateformes de mobilisation collective, ils ne sont que des outils, pour le moment opportuns, dont se saisissent des citoyens qui ont déjà franchi le cap de cette transcendance. Le décloisonnement, l'action dans la cause et non dans la communion, une gestion hyper-morcelée et hyper-active du temps et de l'espace, la polyvalence et l'acquisition permanente de connaissances hybrides sont quelques-unes des caractéristiques de cette part croissante de notre société et qui pourrait en être bientôt la figure principale.

Dans les médias ou aux tribunes, professionnels ou relais d'opinions semblent peiner à voir ces nouveaux citoyens autrement que depuis leur propre posture. L'exercice s'avère en effet complexe pour ces observateurs aguerris d'allier l'énonciation des valeurs et symboles par lesquels ils se sont construits et la lecture de faits sociaux au prisme de valeurs a priori irrationnelles dans ces mêmes cadres symboliques.

Plus qu'une fracture générationnelle, nous vivons donc une rupture communicationnelle de fond, une profonde mutation de l'action individuelle et citoyenne liée à la perte de sens et à sa reconstruction. Le mythe de la dérégulation absolue aurait-il trouvé à s'incarner, à prendre chair, dans une société que la loi abandonne, fil à fil, et que la politique ne nourrit plus ? Cela sonnerait le glas des idéologies, des systèmes, des partis et des hiérarchies qui laisseraient place à une vivacité sociale nouvelle, à une hybridation permanente des formes d'action, à une gestion molle des rapports de force qui ne pourraient être institués mais se constitueraient à chaque cristallisation d'intérêts. Au fond, ce qui s'annoncerait alors est une société de passions hautes, où l'impulsivité serait nourrie de nombreuses expériences et connaissance, une société de contradictions assumées mais heureuses, de temporalités imbriquées et perméables, d'individus non institués mais instituants au jour le jour. Sous des formes multiples et en mutation permanente, ces citoyens font société. Ils la structurent par leur action dégagée de l'hypocrisie et de la rigidité de modèles dépassés.

Déjà, le monde échappe à ceux qui le gouvernent. Le processus est irréversible. Le changement, c'est déjà maintenant.

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