Lettre d’un fainéant à un terroriste

Très cher, je prends mon courage à deux mains pour vous demander par la présente de cesser de perturber ma difficile quiétude. Je suis en effet fainéant. Du moins, loin d’être inactif, je ne souhaite pas m’épuiser au travail. Vous ne me contredirez pas sur ce point, c’est bien par ce biais que vous concevez la fainéantise. Non, le travail ne m’intéresse pas. Plus précisément, le travail comme tâche à accomplir sans en comprendre le sens, dans une organisation sur laquelle je n’ai aucune prise et pour une rémunération qui couvre à peine ce qu’il me coûte, non, merci ;). Nous serons d’accord sur ce point, je pense, vous non plus n’acceptez pas cela. Mais voilà, je ne suis pas issu d’une lignée qui m’a légué un confortable patrimoine m’autorisant à l’oisiveté, et je ne rêve ni de Rollex ni de yacht, ni de défiscalisation ni de pute de luxe. Et puis, si j’ai plein de choses à prouver, à moi-même comme aux autres, elles relèvent plus de mon humanité que de l’obésité de mon compte en banque ou du pouvoir d’asservir les autres.

Bref, je suis un bon fainéant. Au point même que je suis désormais (en grande partie grâce à vous, je l’avoue) profondément convaincu de la vanité d’une quelconque forme de travail que je pourrais accomplir. Les fruits de mes efforts seront récoltés par les cent plus riches (je parle ici de vos idéologues) qui me rendront encore plus dépendants d’eux. Et je ne m’appesantirai pas sur l’influence néfaste de ce travail sur ma condition humaine ! Je les fais quand mes courses et ma cuisine ? Je m’occupe quand de mes enfants? Comment je pollue moins en devant aller bosser tous les jours ? Et comme le dit Didier Super, « C’est à cause de qui qu’il n’y a plus de boulot ? Des gens qui bossent ». Non merci, donc. Vraiment, sans façon.

J’en viens à l’objet de cette missive : vous demander de cesser de me terroriser. Cela devient insupportable et me rend extrêmement irritable, ce qui est incompatible avec ma condition car m’incite à envisager d’agir radicalement. Oui, vous me terrorisez. Petit rappel : le code pénal définit le terrorisme comme « une entreprise individuelle ou collective ayant pour but de troubler gravement l'ordre public par l'intimidation ou la terreur » (je me réfère ici au « Projet de loi relatif à la lutte contre le terrorisme et portant dispositions diverses relatives à la sécurité et aux contrôles frontaliers » disponible sur le site du Sénat). L’ordre public, c’est « le bon ordre, la sécurité, la salubrité et la tranquillité publiques » ; nous y voilà : la tranquillité… Vous conviendrez que l’ensemble de votre action et vos discours relèvent bien du terrorisme tel que défini ci-dessus. A titre personnel comme avec l’aide des équipes que vous avez constituées de manière autoritaire, vous multipliez les actes d’intimidation et de terreur à un rythme tel qu’il devient urgent d’en freiner la marche ! Que de troubles à l’ordre public dans vos dénis absolus d’une gouvernance démocratique ! Les « ordonnances », avouez que c’est quand même un peu autoritaire, non ? Et comment voulez-vous que j’envisage de travailler quand pour seul contrat vous m’imposez de me plier aux desiderata d’employeurs que je ne verrai jamais et dont je ne comprends que trop les ambitions spéculatives ? Et je dois avouer que « m’auto-entreprendre », j’ai du mal à m’y mettre, d’autant que ça compromet gravement mes congés payés. Disons que ça sent quand même bien le trouble à l’ordre public cette histoire, non ? Il est où le pacte social, le principe de solidarité, le sens collectif, le projet commun ? Chacun sa gueule, c’est pas ça qui va assurer ma « tranquillité » ! D’autant que si vous gériez une boite comme vous gérez le pays, on ne serait pas loin de la liquidation et du plan social, ça c’est tout vu ! Pas très « ordre public », tout ça quand même, ni même « salubrité » au vu de tous ces gens que vous laissez sans ressources ni logement décent...

Et la sécurité ? Ah, alors là, c’est le pompon, si vous me permettez cette trivialité… Croyez-vous vraiment que vos ordonnances, vos bidouilles fiscales en faveur des plus riches, votre inaction totale contre l’évasion et l’optimisation fiscale, vos cadeaux aux banques (vous savez bien comment ça marche, hein? ;) ), vos bradages des fleurons industriels et de tous les services publics, l’impunité judiciaire de vos frères d’armes, garantissent ma sécurité ? Je pouffe ! Et encore, vous essayez de faire ça en loucedé, pas du spectaculaire. Et sur ces coups-là, j’admets que si ça me terrorise, c’est que je l’ai bien cherché en regardant autre chose que TF1 (désolé, c’est pas dans mon bouquet de chaînes Free, sais pas pourquoi…).

Mais là où vous me terrorisez vraiment et sans vous emmerder de faux-semblants, c’est avec votre armée de policiers et de CRS. Entre les robocops et les « infiltrés dans la société civile », entre les caméras vidéo et les big data, ça devient vraiment flippant de savoir qu’autant de flingues et d’armes létales circulent et font des ravages (vous pétez les scores, sur ce point). D’autant qu’ils ne contrôlent pas très bien leurs nerfs vos petits soldats, et avouez qu’on est quand même plus près du maintien de l’ordre militaire que de celui de l’ordre public, avec la bonne dose de machisme et de parler vulgaire qui va avec. Je vous rappelle qu’il y a aussi plein de fachos, de racistes, d’arnaqueurs du fisc et de troubleurs à l’ordre public autour de moi, et je ne peux que constater que leur tranquillité est préservée, à ceux-là.

Bref, je vais vous épargner une interminable liste à la Prévert, je crois que vous voyez clairement de quoi je parle. Et en bon fainéant, j’avoue que je fatigue rien qu’à y penser… Et puis j’ai encore plein de trucs à faire avec mes amis, ma famille, mes voisins, histoire de rendre notre quotidien moins plombé par vos incivilités et vos troubles à l’ordre public.

Mais, pas par pitié car je doute qu’en terroriste bien formaté vous soyez capable d’en éprouver, plutôt par avertissement que vous pourriez vous prendre un Patriot Act plein les dents si vous continuez à nous terroriser comme ça, please Stop ! Vous acharner comme vous le faites, non seulement c’est criminel, mais c’est surtout pitoyable, même pour un terroriste lâche au point d’essayer de faire croire qu’il détruit tout pour le bien commun. Oui, moi aussi, j’ai lu Schumpeter (j’ai le temps, je bosse pas !) : même si ses théories n’ont jamais été vérifiées, il avait au moins la décence, lui, de parler aussi de création. Je finis là-dessus. La création, pour info, cher amateur des belles lettres, c’est un « acte consistant à produire et à former un être ou une chose qui n'existait pas auparavant ». Avec votre dictature des riches vieille comme le monde moderne et de plus en plus arrogante, avouez que vous en êtes bien loin, de la création.

Sans oser vous accuser de fainéantise, je sais que brasser du vent vous occupe à temps plein. Aussi je n’espère pas de réponse de votre part ; vos actes parlent déjà pour vous.

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