Etat d'urgences : la violence au quotidien

L'état d'urgence est en passe d'être inscrit dans les principes fondateurs de notre organisation sociale, au motif d'une inévitable et fondamentale lutte contre le "terrorisme". L'urgence devient donc la norme. Mais quelle est précisément cette urgence ? Quelles formes de terrorisme vise-t-elle, matériellement et symboliquement ? Qui en sont les principales victimes ?

S'agit-il de lutter, désormais durablement, contre des agressions qui, bien que contestables ou condamnables, s'apparentent moins à des dangers matériellement massifs qu'à des expressions symboliquement violentes de fractures profondes ? S'agit-il d'une réaction, instituée par l’État, contre un ensemble hétérogène et diffus de menaces, qualifiées de terroristes ? L'usage hégémonique de cette qualification pour tout acte ou événement susceptible de constituer une menace pour l'État mérite que l'on s'attarde sur la représentation de notre société qu'il recouvre.

Le terrorisme relève d'une stratégie qui, quelles qu'en soient les finalités, s'appuie sur l'alimentation d'un climat de terreur. Davantage que l'éventuelle revendication qui motive cette stratégie, le terrorisme est avant tout une question de méthode, voire de perception, de jugement de cette méthode au regard de principes et modes d'organisation sociale admis comme normes. Au terrorisme s'associe la notion de violence. Mobiliser le concept de terrorisme psychologise le politique : au-delà de faits dont certains causent des victimes humaines, c'est finalement le caractère acceptable ou inacceptable au regard d'une norme qui est en œuvre. Ainsi, un même fait violent sera, selon qu'il intervient en temps de guerre ou non, admis comme « normal » ou qualifié de « terroriste ».

L’État symboliquement victime et matériellement acteur de la terreur

Les attentats, individuels ou collectifs, ont sans cesse, bien que sous des formes distinctes, marqué l'histoire moderne de l'humanité. Dans la période 1970-2000, le nombre annuel moyen d'attentats en France avoisinait la centaine (260 en 1996), contre une quarantaine entre 2012 et 2015. Statistiquement, les victimes sont relativement peu nombreuses, notamment au regard d'autres types de risques communément admis. Malgré une forte poussée depuis 2012, la France reste peu touchée au regard d'autres pays : 75 % des 51 000 attentats recensés entre 2012 et 2015 ont touché des pays musulmans. Seuls 3 % des attentats terroristes, majoritairement sans victimes, concernent l'Occident1.

Symboliquement, en revanche, elles constituent bien évidemment des chocs, en cela qu'elles mettent en cause, déstabilisent, menacent un équilibre social communément admis. La terreur porte ce double visage matériel (les victimes et le risque d'en devenir une) et symbolique (la signification que nous portons à ces actes au regard d'un ensemble complexe de valeurs par lequel nous construisons notre rapport au monde).

Cette dualité est fondamentale car elle induit un brouillage du registre, un élargissement du spectre par lequel nous, individus, concevons le périmètre de l'action terroriste. Ce phénomène en rencontre un autre, celui de l'unité nationale, de ce qui fait lien dans ce pays et que l'Etat prétend incarner. Et lorsque la matérialité et la symbolique du terrorisme, profondément traumatisantes pour les individus, interpénètre celles de l’État, l'exigence survient de poser en permanence les frontières. Or, nous constatons quotidiennement que, parfois loin d'actions violentes, irrationnelles et meurtrières, toute perception de menace à l'équilibre structurel et symbolique de l’État est désormais susceptible d'être qualifiée de terroriste. Le terrorisme n'est pas l'affaire de la loi (le meurtre l'est), mais celle de la morale (à partir de quand une violence ne devient plus acceptable par la collectivité et par l'Etat ?).

Depuis Tarnac, Sivens ou Notre-Dame des Landes, depuis Charlie Hebdo et l' « hyper-casher », depuis les Nuit Debout et les manifestations contre la Loi Travail, la France vivrait en effet sous la menace permanente du terrorisme… Dans les faits, sous des formes extrêmement hétérogènes dont certaines sont tout à fait conformes à la Loi et d'autres constitutives de délits majeurs, un nombre croissant de « fuites », de fissures, menacent l'assise hégémonique de l’État. La lutte contemporaine contre le terrorisme constitue donc une réaction institutionnelle à tout acte jugé comme constitutif d'une menace envers l’État, envers un ensemble de normes qui ont été instituées en modèle social. Pourtant, les mesures prises dans le cadre d'un « Etat d'urgence » ont, dans les faits, montré peu d'effets sur ces « menaces terroristes » externes, qui se caractérisent par leur imprévisibilité et une innovation permanente de leurs conditions d'émergence et d'action. D'autres types de menaces envers l'Etat, notamment d'origine interne et sociale, seraient-ils davantage visés par ces mesures elles-mêmes terrorisantes et liberticides ?

La terreur socio-économique du quotidien ou l'individu marchandise

En effet, depuis les années 2010, les discours institutionnels énoncés par les responsables politiques et les médias de masse étendent largement le périmètre du terrorisme. Il s'est ainsi progressivement constitué un ensemble fortement hétérogène de faits sociaux jugés violents et inacceptables. Mais ce processus par lequel l'Etat brandit l'argument du terrorisme pour justifier des mesures autrement injustifiables renvoie nécessairement à l'hégémonie de l'idéologie capitaliste (le terrorisme y est incorporé comme instrument contemporain de contrôle des masses) et la gestion néo-libérale du pays. De « victime » du terrorisme, l’État devient lui-même générateur de terreur, une terreur dont les dimensions matérielles sont extrêmement prégnantes sur la vie quotidienne. Ici, l'exigence du maintien de l’État prime de manière absolue sur les aspirations et dynamiques sociales.

De fait, pour chaque citoyen, les formes de terreur abondent au quotidien, pour certaines intégrées, normalisées, mais néanmoins toujours vécues comme des violences faites à soi ou à l'autre du fait d'un « système », de phénomènes sur lesquels personne n'aurait de prise. L'impossibilité présumée d'en désigner un auteur ou une cause renforce le sentiment de terreur tout en dégageant toute institution de toute responsabilité. Une liste non exhaustive : le chômage et l'inaccessibilité à un emploi stable, les alertes incessantes et souvent menaçantes d'un conseiller clientèle jamais croisé mais inquiet du découvert de cent euros le dix du mois, les policiers, gendarmes et autres CRS équipés pour le combat, aux mitraillettes et regards menaçants, le vigile omniprésent qui examine les sacs et soupçonne de vol, les mendiants jeunes et vieux, les bancs publics équipés anti-squatteurs, les charges de CRS sans raison et sans distinction, pour fait de manifestation, l'impunité de politiciens et hommes d'influence, même lorsque leurs délits et crimes sont reconnus, le discours culpabilisant sur la responsabilité du peuple dans une crise qui voit s'enrichir toujours davantage une poignée de dominants, les JT, l'acharnement contre des personnes « migrantes », les décisions politiques prises au déni de la diversité des opinions, le PV de stationnement pour dix minutes de dépassement, la police omniprésente et autoritaire qui veille scrupuleusement à l'ordre public mais n'est d'aucun secours, les courriers automatiques et les boites vocales, l'hégémonie de la logique administrative la plus stupide sur tout service public, etc. De la plus insignifiante à la plus fondamentale, chacune de ces petites terreurs et violences matérielles et symboliques nourrit la peur d'agir, le risque de se mobiliser, le danger de se rassembler, la vanité de penser. Le citoyen en est réduit à sa fonction la plus industriellement rationnelle : celle de s'insérer dans des processus sociaux et économiques conçus par et pour l'Etat et le capitalisme. Sous une multitude de formes, les individus en sont réduits à l'état de matière première pour la production de richesses dont ils ne bénéficient qu'à la marge.

Paradoxalement, la terreur d’État alimente sa contestation violente

Cette violence du quotidien, généralisée au point qu'elle s'intègre à chaque moment de nos vies et deviendrait presque « normale », cette violence constitue la plus grande des terreurs qui pèse sur la plupart des citoyens. Contre elle, pourtant, aucun plan d'urgence, aucun Etat d'Urgence, pas de mesure d'exception. Au contraire, les discours et projets de loi dé-régulateurs semblent conforter toujours davantage cette dynamique de terreur ambiante, sensible par les plus nombreux d'entre-nous et menaçante pour d'autres qui s'en estiment encore peu concernés. Si une chose unit les Français, voire les Européens, c'est certainement cette terreur permanente.

Mais, si la soumission en constitue une réponse courante, les prises de conscience et initiatives se multiplient depuis quelques années : en l'absence toujours confirmée de quelque espoir qui les rendraient acceptables (la chimère du plein emploi comme celle de la sécurité), ces terreurs du quotidien deviennent alors, ici et là, des terreaux de contestation et de refondation sociale. Pour l’État centralisateur et idéologiquement voué au capitalisme, ces réactions, réflexes de survie ou tentatives de renouveau démocratique, sont inacceptables. Ainsi, le moindre fait divers susceptible d'être symboliquement interprété comme une faille du paradigme néo-libéral et ploutocratique doit nécessairement être rendu soit invisible (bavures et violences policières, racisme et intolérance, misère socio-économique et appauvrissement culturel, etc.), soit érigé en acte terroriste (rejet du discours de propagande d'une élite élue, expériences alternatives au marché, action désespérée même si condamnable d'un individu isolé, etc.).

Cette stigmatisation constitue en elle-même une violence, organisée et d'une forme nouvelle, un affront difficilement supportable à tous ceux qui, sans nécessairement prétendre incarner LA solution, cherchent à expérimenter d'autres formes du vivre-ensemble que celle imposée par les dominants. Progressivement, cette répression par la terreur de toute initiative voire de tout soupçon de déviance au regard de l'idéologie dominante génère frustration et colère. Si la soumission, même complice, peut limiter ces fuites à court terme, elle ne peut que couver une révolte violente à son tour. Dernier exemple traumatisant en date : le libéralisme absolu d'En Marche, dont l'unique objectif semble de mettre « en marché » la société française, tant l’État multiplie les preuves de son inscription volontariste dans l'intégration croissante du capitalisme et la marchandisation de toute forme de relation sociale. Les modalités de gouvernance qui s'instaurent foulent violemment tout principe de fonctionnement démocratique de notre société. L'ambition économique et la gestion financière y compensent l'absence de tout projet politique.

En cherchant à étouffer toute forme alternative ou émergente par la terreur et la violence, qu'il déclare condamner fermement lorsqu'elles émergent hors de lui, l’État français crée, finalement, les conditions de sa propre désintégration. Ce n'est qu'une histoire de temps. Pour nous, qui avons le temps car ne sommes pas élus ou temporairement mandatés, celui-ci de la « convergence » a commencé. Les actes de violence envers les dominants (ils l'ont d'ailleurs compris) et leurs représentants se multiplieront ; ces actes deviennent désormais les seuls moyens d'expression des droits individuels à la différence, au respect de l'autre et au désir du vivre-ensemble, droits dont nous n'admettrons jamais de nous dispenser. La terreur est un boomerang.

1Source : Global Terrorism Database – https://www.start.umd.edu/gtd/. Consulté le 17 juin 2017.

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