Un sens peut en cacher un autre. Quand un président ne sert pas l’État mais s'en sert

Depuis leur nomination, Macron et son gouvernement enchaînent les décisions qui, sans concertation et par des passages en force, remettent profondément en cause la plupart des secteurs et des modes d’organisation de notre société. Quel sens donner à cette manière de gouverner ?

Si certains y voient une forme de gouvernance active et audacieuse, ou encore « disruptive », rendue nécessaire par l’urgence de réformes structurelles, l’on peut s’interroger sur leur pertinence, ou plutôt sur leur sens dans le contexte contemporain. Pour cela, nous proposons d’inverser le prisme d’analyse, de construction de sens, pour mettre en évidence un vicieux malentendu. Et si, plutôt que de servir l’État fut-ce sous un paradigme néolibéral exacerbé, notre président se servait de l’État comme moyen absolu pour, simplement et exclusivement, transférer les richesses au capital ?

Responsable de l’État, le président est supposé mettre en œuvre les moyens qui, sous le paradigme d’une idéologie partagée totalement ou en partie par son gouvernement, conduiront au maintien de l’État et au renforcement de son influence intérieure comme extérieure. La constitution actuelle lui confère pour cela des pouvoirs étendus.

Convaincu par les vertus du système capitaliste, un président libéral oeuvrerait ainsi avec l’objectif de soutenir l’entrepreneuriat et l’activité économique ; la vigueur de nos entreprises constituerait la condition du développement optimal de l’ensemble de la société faisant Etat. Et dans cet objectif, les moyens mis en oeuvre consisteraient en la dérégulation de tout mode d’organisation susceptible de faire obstacle à ce projet. L’on serait tenté de percevoir, de donner sens à l’action de Macron, selon ce schéma. Assouplir la réglementation du travail, rapprocher l’éducation du marché, optimiser la gestion de services publics, favoriser la rémunération du capital, réduire la contribution publique aux assurances chômage, santé ou retraite au profit du secteur privé… toutes ces mesures pourraient être considérées comme les moyens nécessaires à la mise en œuvre optimisée du libéralisme, sa concrétisation absolue.

Accélérer la destruction de l’État pour assoir l’hégémonie des intérêts privés

Cependant, le sens de l’action de ce président pourrait être tout autre. En inversant le prisme de la fin et des moyens, qu’observons-nous ? Si la fonction de Président à laquelle a accédé Macron n’avait pas pour sens de servir l’État par davantage de libéralisme, mais à l’inverse, de servir le libéralisme par l’accélération de la destruction de l’État ? Les réformes et toute l’action gouvernementale constitueraient sous ce prisme les moyens nécessaires à une certaine forme absolue du capitalisme, au dépens éventuel de l’État (et nous ne parlons même pas ici des individus, des citoyens par lesquels s’incarne l’État). Présider la France constituerait alors la nécessaire condition à la libéralisation absolue de l’organisation sociale. L’État ne serait plus le sujet de la gouvernance, mais son objet, une ressource, même essentielle, dans un processus qui a pour finalité la concentration de toujours plus de richesses dans moins en moins de mains.

Il s’agit là d’une forme d’industrialisation de l’action politique. Comme une quelconque ressource, l’État est intégré dans un processus qui vise autre chose que l’État, dans un process néo-libéral de transfert au marché de l’ensemble des relations socio-économiques. Sous ce paradigme, le job du président consiste alors à optimiser les performances de l’Etat-Ressource au sein de ce process de transfert de valeurs vers le marché capitaliste.

Et pour cela, tous les moyens sont bons, peu importent les conditions de leur mise en oeuvre puisque l’État n’existe plus en tant que tel. Réformes sur ordonnances, fausses-vérités légitimées par les médias de masse, discours consensuels et insignifiants, ministres transparents et sans libre arbitre, violences administratives et policières, affirmation d’une justice de classe… tout cela ne doit plus être perçu comme autant de dérives, d’excès, de défauts d’un système fragile mais garant de notre cohésion, d’un Etat incarné. Ces faits qui font notre quotidien depuis près de deux ans doivent en revanche être considérés comme autant d’oeuvres à la reconfiguration de l’Etat-Ressource afin qu’il permette d’optimiser le processus de transfert des richesses vers les acteurs dominants du capital.

La destruction comme seul acte de création

Sous ce paradigme, le sens de l’action politique n’est plus à chercher dans une forme renouvelée de l’État, aussi libérale puisse-t-elle nous apparaître. Ce sens est celui du mépris absolu de la notion d’État. Nous pourrons toujours construire ce sens dans la recherche de cohérence parmi la diversité des actions de ce président et de son fidèle gouvernement. Ces actions sont gouvernées par la seule obsession d’optimiser l’Etat-Ressource pour le marché ; les analyses d’experts et autres discours médiatiques se chargent d’auto-justifier leur pertinence au regard d’un mythe sociétal que nous construisons collectivement. Mais cette construction relève d’une chimère, d’une méprise dont nous nous complaisons car elle nous évite d’envisager le pire. Car, ce que produit Macron depuis deux ans, ce n’est déjà plus un monde libéral et concurrentiel, une société de crise, consensuelle derrière les exigences du nationalisme, du protectionnisme et de la rigueur économique. Ces deux années n’ont produit que destruction. Une destruction généralisée, sans autre projet de reconstruction de l’État. Schumpeter a pu écrire que la création impliquait la destruction1; jamais la destruction pour elle-même n’a constitué une moindre amorce de création. Depuis deux ans, l’État est détruit de toutes parts, réduit à une ressource de pouvoir mise au profit des intérêts des groupes financiers et capitalistiques. Ce sont d’ailleurs ces mêmes acteurs internationaux qui ont permis à ce banquier sans grand talent visionnaire mais qui, tel un rottweiler, ne lâche jamais sa proie, d’accéder à la fonction omnipotente de « Chef d’État sous la Vème ». Nous nous méprenons sur l’intrigue qui se joue. Là où nous tentons de voir et comprendre un président de la République, Macron joue le rôle du lobbyiste acharné. Obsessionnel, monomaniaque, son jeu se déroule sans conscience sociale, sans culture politique, sans interaction avec le reste du monde, sans créativité, sans rythme même. Dans cette intrigue de « L’État-Ressource au service du capital », l’issue la plus rapide et la plus brutale sera la meilleure.

Ceci explique que Macron n’a aucune ambition politique, même pas celle d’une ré-élection en 2022, sauf à ce qu’un nouveau mandat au plus haut niveau apparaisse nécessaire à l’achèvement de son projet. A part la fumeuse théorie du « ruissellement », jamais un projet politique cohérent n’a été formulé par ce président et son gouvernement. Aucun journaliste ou analyste semble, à ce jour, avoir été en mesure de caractériser les bases idéologiques, stratégiques, politiques qui donnent sens au flux accéléré de réformes irréfléchies. C’est que l’enjeu de Macron-Président est ailleurs. En bon parasite, une fois qu’il aura tiré de l’État toutes les ressources qu’il en attend, il se détachera de sa proie. Aussi soudainement qu’il s’y est accolé. Mais il laissera un Etat moribond. Pour cela, simplement, il est de notre devoir de clamer son illégitimité et d’user de tous les moyens pour contrer sa gouvernance autoritaire et destructrice. Non, et au-delà de toute idéologie politique, la France n’est pas gouvernée de manière démocratique. L’autoritarisme, la violence physique et symbolique, le déni et l’étouffement de toute pensée : voilà bien dans la France de 2020 les ferments d’un possible fascisme2.

 

1J. A. Schumpeter, Capitalisme, socialisme et démocratie, Payot, 1990 (1947), p 116.

2U. Palheta, La possibilité du fascisme. France, la trajectoire du désastre, La Découverte, 2018, 270 p.

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