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Billet de blog 24 mars 2023

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De la Démocratie au Régime

A tort, la démocratie est assimilée au régime supposé permettre son épanouissement. Dans les faits, les deux s’opposent. La forte et durable mobilisation de citoyens depuis plusieurs mois et son renforcement face au mépris exprimé par le Président s’explique par la prise de conscience de cet apparent paradoxe.

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Dans son passionnant ouvrage « La contre-démocratie » (2006, Seuil), l’historien et sociologue Pierre Rosanvallon nous rappellait comment, notamment en France, les structures institutionnelles de gestion de la démocratie ont pris forme, à l’initiative des gouvernants et puissants, dans l’objectif premier de contenir les aspirations et initiatives populaires à penser et décider. Les nombreuses tentatives de gouvernement par le peuple, dont la Commune de Paris, ont d’ailleurs toutes, sans cesse et souvent dans la violence, été réprimées par les Etats et autres régimes démocratiques auto-proclamés.

Car, lorsque la France se pense et s’affirme en démocratie, il s’agit bien d’un discours, d’un ensemble de représentations et de croyances qui, sans jamais être portées à la critique, tendent en fait à circonscrire la dynamique démocratique aux structures instituées justement pour la juguler. Quelques exemples. La portée démocratique du système représentatif français, dans le cadre de la 5e République, se résume dans les faits et sous réserve d’inscription sur une liste électorale, à un bulletin de vote glissé dans l’urne tous les 5 ou 7 ans. Le vote consiste à exprimer une préférence parmi un panel de candidats auto-proclamés ou désignés de manière communautaire au sein de leurs organisations. À tous les stades de ce processus, qui pourtant symbolise le fondement démocratique de nos institutions, jamais les citoyens, pris comme ensemble hétérogène et constitutif d’un corps social, ne sont acteurs des choix opérés, qu’il s’agisse des candidats comme des idées et programmes. Aux échelles locales comme nationales, ce principe général prévaut et s’impose. Le cadre européen contraint d’ailleurs encore davantage la capacité des peuples à s’auto-organiser. Chacun a pu ressentir dans la sphère personnelle comme professionnelle ces moments paradoxaux où la décision prise par les institutions politiques, et de plus en plus, administratives, au nom du peuple ou de l’intérêt général, apparaît en fait opposée aux aspirations individuelles et collectives. Le référendum de 2005 sur le traité de Lisbonne illustre de manière caricaturale ce paradoxe : la décision institutionnelle fut inverse à celle exprimée par le peuple.

L’autoritarisme ferment de la violence

Nous pourrions multiplier les exemples. En cette période relativement inédite, le passage en force de la réforme des retraites s’oppose frontalement et violemment non seulement aux expressions populaires, dans la rue et les médias et réseaux sociaux, mais aussi aux expressions des institutions démocratiques elles-mêmes, dans les parlements et assemblées de représentants, jusqu’aux institutions européennes alertant sur la non-gradualité des répressions policières. Au-delà d’un pouvoir oligarchique des représentants institués, c’est donc un autoritarisme violent qui s’impose. Un autoritarisme institutionnel administratisé prétend donc incarner la démocratie : article 49-3 à l’assemblé, article 44-3 au Sénat, mépris gouvernemental pour tenter de gérer le conflit avec les organisations syndicales et les oppositions. Si elle est incarnée par un Président caricatural, sans pensée politique, fut-elle néolibérale, cette violence instituée est permise, voire inhérente au principe même de notre régime démocratique dont l’essence repose sur l’invisibilisation, et donc l’étouffement, de l’expression démocratique. Cela, le peuple le comprend et, face à violence actuelle de la farce, ne l’accepte plus. Ce qui tendait à être naturalisé est découvert sous un jour nouveau à la lumière froide des jeux institutionnels. Les efforts pour un mieux futur, les compromis par nécessité, les renoncements par pragmatisme, les arrangements par calcul, les sacrifices pour la survie dans un monde concurrentiel, ces petites goutes de mépris et de violence se sont accumulées en chacun de nous jusqu’au trop plein.

Quand la population fait peuple

Les mobilisations de masse, pacifiques ou non, les feux de poubelle et bris de vitrine, les militants radicaux et ados en manque d'expériences vitalisantes, sont avant tout des éruptions de colères, d’anxiétés, de traumatismes face à la violence institutionnelle et au mépris des actes et des discours. La rupture est extrêmement profonde entre une grande majorité de la population, de toutes conditions sociales et culturelles, et ce qui représente la démocratie instituée. Peut-être est-elle même définitive, absolue. Car l’âge de la retraite, sur le carburant, apparait comme une taxe supplémentaire sur l’espérance de chacun à vivre dignement. Trop, c’est trop. Trop, c’est mettre en regard ce projet de réforme et un ensemble plus vaste de contraintes et de violences accumulées, intégrées, incorporées jusqu’à ce qu’elles ne deviennent plus supportables. De moins en moins à perdre, de plus en plus à gagner. Parce que, au moins symboliquement, le recul de l’âge de la retraite est imposé dans un contexte de salaires volontairement bas, de pressions inédites sur les prestations sociales et le service public, et d’inflation économique grandissante, chacun se sent concerné et meurtri. Chacun, à sa manière, prend conscience de n’être pas seul, pas le seul à encaisser depuis des années, à croire et à être trahi, à espérer et à être déçu, à vouloir être considéré, pris en compte, aimé, et à être finalement violenté, y-compris à coups d’injures, de coups de matraques, de LBD, de lacrymos, de grenades… Voilà ce que génère un régime démocratique normatif et autoritaire, au sein duquel aucune déviance n’est tolérée. Et voilà que son expression paroxystique, catalysée par un « représentant » du vide et du mépris, fait (re)naître un peuple. Car un tel régime procède par atomisation, par désolidarisation, par individualisation et responsabilisation des vies de chacun. Mais lorsque chacun prend conscience de sa crédulité face à un artefact de démocratie, chacun devient un tout, chacun prend du même coup conscience de son appartenance au peuple. Violent par nécessité, ce peuple rétablit enfin ce qui fait démocratie : le conflit des idées et la recherche permanente des formes de sa possibilité.

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