Condorcet.

 Condorcet incarne une figure de l’intellectuel en révolution « par la pensée, le verbe, les actes, jamais par le sang », affirmait le ministre de la culture de l’époque, Jack Lang, en 1989 lors de la « panthéonisation » – la « panthéonade » selon le néologisme que Régis Debray a forgé par dérision, sans viser celle de Condorcet en particulier - Le message est important, on y reviendra.

Mathématicien, philosophe, encyclopédiste, éduqué par les jésuites, Marie-Jean-Antoine-Nicolas Caritat, Marquis de Condorcet, est né en 1743. Il est issu d'ancienne noblesse. Secrétaire perpétuel de l'Académie royale des sciences, il est élu à l'académie française en 1782. Perpétuel et immortel, il est découvert mort dans sa cellule le 29 mars 1794, à Bourg-Egalité (Bourg-la-Reine), inhumé en fosse commune. En 1989, il est transféré au Panthéon, en compagnie de l'abbé Baptiste-Henri, comte (d'Empire) Grégoire (1750-1831)  et de Gaspard Monge (1746-1818) comte (d'Empire) de Péluse.

Si Gaspard Monge a fondé Polytechnique, Condorcet et Grégoire bâtirent deux projets d'éducation nationale, celui de l'abbé Grégoire et de Lepeletier de Saint-Fargeau étant présenté  à la Convention par Robespierre. Ainsi, entre autres symboles, le Président Mitterrand rendait hommage à l'éducation par la désignation de ces impétrants. Car en cinquième république, c'est le président qui décide ce genre de chose,  comme sous Napoléon, on ne sait en vertu de quel texte, alors que précédemment et entre-temps, c'était l'assemblée nationale.

Deux conditions objectives doivent être préalablement réunies à l'accès au Temple : la nationalité française de l'impétrant et qu'au moins une partie de ses restes soit disponible. Inhumé en fosse commune, le transfert de Condorcet ne fut donc que symbolique.

« …par la pensée, le verbe, les actes, jamais par le sang » : la célébration de Condorcet qui avait commencé dès Thermidor, par la publication post mortem d'un de ses ouvrages, accompagna l'inflexion droitière de la convention, l'affirmation du libéralisme, le rejet de la Sans-culotterie, la construction de la « Légende noire » de Robespierre.

Nous y voilà. Au fil des années, la célébration du marquis accompagnera l’ascension de la doctrine libérale, et s'il devient une référence historique du parti socialiste, c'est que le libéralisme économique a alors totalement convaincu les membres de ce parti. Disciple de Turgot,  instruit aux Lumières, noble mais républicain, Condorcet permet d'évoquer la Révolution, mais celle de 1789, celle des droits de l’homme, des propriétaires, de la bourgeoisie libérale,  pas celle de 1793, celle des droits de l’homme, du droit à l’insurrection, du droit au bonheur.

Républicain, il moquait avec ironie savoureuse, la nécessité d’un monarque, évoquée par les contre-révolutionnaires, mais aussi par de nombreux révolutionnaires tels Barnave, monarchiens et feuillants : « Mon roi ira à la messe, se mettra à genoux dans les moments convenables. Il fera ses pâques suivant le rite national, et on aura besoin de faire en sorte que cette partie de la mécanique royale, de même que celle du grand  aumônier, se détachent, afin de pouvoir en substituer une autre, dans le cas d’un changement de religion. Il soutiendra aussi bien qu’un autre roi, une conversation avec ses grands officiers. Un chambellan automate lui présentera sa chemise, un grand maître de la garde-robe lui mettra le col. Mon roi sanctionnera les décrets à la pluralité des voix de son conseil ; il signera les ordres que ses ministres lui présenteront. Si l’on décide qu’il est de l’essence de la monarchie qu’un roi choisisse ses ministres et renvoie ses ministres, comme on sait qu’en suivant la saine politique, il doit toujours se déterminer d’après le vœux du parti qui a la majorité dans la législature, et que le président en est un des chefs, il est aisé d’imaginer une mécanique au moyen de laquelle le roi recevra la liste des ministres de la main du président de la quinzaine, avec un air de tête plein de grâce et de majesté.

Si quelqu’un doutait de la possibilité de cette machine, il n’aurait qu’à supposer madame de Maintenon à la place du président, et le cordon qui fait jouer l’automate royal, attaché de manière un peu différente : alors il aurait l’histoire des trente dernières années du règne glorieux de Louis XIV. (…)

Il existe depuis longtemps, chez plusieurs nations, des rois héréditaires ; qu’on en lise l’histoire, et qu’on ose dire ensuite qu’elles, n’auraient pas beaucoup gagné à suivre ma méthode. Mon roi ne serait pas dangereux pour la liberté, et cependant, en le réparant avec soin, il serait éternel, ce qui est encore plus beau que d’être héréditaire. On pourrait même le déclarer inviolable sans injustice, et le dire infaillible sans absurdité. »

 

Théoricien des droits de l'homme, attaché au principe d'égalité (y compris des sexes, idée peu défendue à l’époque), mais à l’ombre du droit sacré à la propriété, promouvant l'éducation, il est de la révolution des propriétaires, qui aurait volontiers pactisé avec l'aristocratie, propriétaire également, qui promeut le vote censitaire, qui amalgame propriété et liberté, qui n'hésite pas une seconde à choisir la propriété contre le droit à l'existence quand ces deux droits s'affronteront. Les débats préalables à la rédaction de la constitution de 1793 verront ainsi les deux thèses s'opposer :

 

Condorcet (Gironde) : « Le droit de propriété consiste en ce que tout homme est le maître de disposer à son gré de ses biens, de ses capitaux, de ses revenus et de son industrie ».

 

« Cette formulation est au cœur du conflit qui oppose les projets girondin et montagnard. Elle est reprise dans l’article 17 de la Déclaration du 22 avril 1793 dite girondine. Contre ce texte, Robespierre rédige le projet de Déclaration qu’il présente le 24 avril 1793 en l’introduisant par une critique de cette conception de la propriété » (Yannick Bosc) : 

 

 Robespierre : « En définissant la liberté le premier des biens de l’homme, le plus sacré des droits qu’il tient de la nature, vous avez dit avec raison qu’elle avait pour borne les droits d’autrui : pourquoi n’avez-vous pas appliqué ce principe à la propriété, qui est une institution sociale ? Comme si les lois éternelles de la nature étaient moins inviolables que les conventions des hommes. Vous avez multiplié les articles pour assurer la plus grande liberté à l’exercice de la propriété, et vous n’avez pas dit un seul mot pour en déterminer le caractère légitime ; de manière que votre Déclaration paraît faite, non pour les hommes, mais pour les riches, pour les accapareurs, pour les agioteurs et pour les tyrans »

 

Condorcet écrit également que « l’intérêt particulier de chacun tend naturellement à se confondre avec l’intérêt commun », et s’étonne de « la prétendue opposition d’intérêt entre les riches et les pauvres ». Il écrira un texte intitulé  « Que toutes les classes de la société n’ont qu’un même intérêt », en juin 1793. Cette perception d’unité ne serait pas immédiate, mais révélée par l’instruction. (Comme celle apportée par « Condorcet Formation », également ?)

 

Sa fin se précipitera lorsqu’après avoir défendu les 29 girondins mis en accusation après une lutte féroce entre notables girondins (alliés aux royalistes à Lyon) et Commune de Paris, sans-culottes, Montagne, il critiquera sévèrement la constitution de 1793. La Plaine abandonne la Gironde et rallie la Montagne. Guerres et révoltes mettent la république en danger. La justice d’exception est accentuée, le maximum est décidé. Un virage à gauche est pris. Un décret de mise en accusation est voté contre Condorcet le 8 juillet 1793. Il se cache quelques mois, puis est arrêté et emprisonné. Il est retrouvé mort dans sa cellule deux jours plus tard, le 28 mars 1793.

 

Pour Jules Michelet, il est le dernier des philosophes du XVIII ème siècle. Fidèle aux Lumières, rationaliste et progressiste, il ne cesse de promouvoir la priorité de l’instruction générale.  Il forme encore les élus du parti socialiste (Condorcet Formation).

Modéré, comme la plupart des girondins, il plaçait la propriété au rang d’ « inviolable et sacrée ». Alors qu’en 1793, la nouvelle déclaration considère l’égalité comme le premier des droits. C’est là le point de rupture le plus symbolique entre révolutionnaires que l’on peut qualifier de modérés, de propriétaires, ceux qui voulaient que la révolution s’arrête là (mais il y avait la guerre, les guerres), et ceux qui voulaient poursuivre.

L’esclavage n’était toujours pas aboli (il le fut par le gouvernement révolutionnaire, sous la Terreur), mais contenait en substance  la contradiction entre propriété et égalité.

 

Le parti socialiste s’en prévaut toujours. La majorité socialiste du Conseil de Paris a refusé d’attribuer le nom de Robespierre à une rue de la capitale. Ce n’était pas là une décision  étonnante.

Le conflit entre la propriété et le droit à l’existence est toujours d’actualité.

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Bibliographie de Condorcet : Du calcul intégral (1765), Lettres d'un théologien à l'auteur du Dictionnaire des trois siècles (1774), Réflexions sur la jurisprudence universelle (1775), Collaboration à la partie Mathématiques de l'Encyclopédie méthodique (1784-1789), Vie de Turgot (1786), De l'influence de la révolution d'Amérique sur l'Europe (1786), Essai sur la constitution et les fonctions des assemblées provinciales (1788), Sur l'admission des femmes au droit de cité (1790), Cinq Mémoires sur l'instruction publique (1791-1792), Sur la nécessité d'établir en France une constitution nouvelle (1793), Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain (posthume, 1795).

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Sources : Bibliothèque de l’Assemblée nationale. Wikipédia. Athéisme - L’homme debout. Les annales de la révolution française. Hérodote. Cours de Samuel Guicheteau. Yannick Bosc : « Liberté et propriété. Sur l’économie politique et le républicanisme de Condorcet. »

 

 

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