"C'est la rue qui a abattu les nazis" Jean-Luc Mélenchon. Onzième épisode.

Pierre Dac ("Les Français parlent aux Français" de "Radio Londres" répond aux attaques de Philippe Henriot, la voix de la collaboration, "La voix d'or" à" Radio Paris". Juif et Français-libre, il était attaqué sur sa nationalité.Il avait popularisé le slogan chanté: "Radio-Paris ment, Radio-Paris ment, Radio-Paris est allemand" (Jean Oberlé). Le titre est : "Bagatelles sur un tombeau".

"La guerre des ondes : Pierre Dac face à Philippe Henriot"  Mêmes sources.

 

"Monsieur Henriot s'obstine.

Monsieur Henriot est buté.

Monsieur Henriot ne veut pas, absolument pas parler des Allemands.

Je l'en ai pourtant maintes fois prié, tant par le texte que par la chanson, en paroles et musique. Peine perdue et rien à faire.

Je ne me suis attiré que des réponses pas du tout aimables et pas du tout agréables, ce qui est tout de même bien étonnant et bien surprenant, étant donné que je l'en ai toujours prié bien poliment et bien gentiment, et qui, de surcroît - de surcroît de Lorraine, naturellement - ne satisfait pour autant en rien notre légitime curiosité en ce qui concerne la question des Allemands.

En bref, en vérité, en réalité et en résumé, pas question des Allemands.

C'est entendu, Monsieur Henriot, en vertu de votre théorie raciale nationale-socialiste, et de vos principes de même ordre, en tant que Juif, je ne suis pas Français.

A défaut de francisque et de crois gammée, j'ai corrompu l'esprit de la France avec "L'Os à moelle" et la "Course au Trésor".

Par la suite, je me suis vendu aux Anglais, aux Américains et aux Soviétiques, et pendant que j'y étais, je me suis également vendu aux Chinois, aux Esquimaux et aux Kurdes.

Il n’empêche que tout ça ne résout pas pour autant la question : la question des Allemands.

Certes, nous savons que voue êtes surchargés de travail et que, de ce fait, vous ne pouvez pas vous occuper de tout, mais tout de même, je suis persuadé que les Français seraient intéresses au plus haut degré si, à vos moments perdus - qui, ainsi, ne le seraient pas pour tout le monde - vous vouliez bien prendre la peine de traiter des problèmes suivants, dont je vous fait ci-après la nomenclature, histoire de faciliter votre tâche et de vous rafraîchir la mémoire.

1. Le problème de la déportation, de l'univers concentrationnaire et du traitement des déportés.

2. Le problème des prisonniers et des assujettis au STO.

3. Le statut actuel de l'Alsace-Lorraine et l'incorporation forcée des Alsaciens-Lorrains dans l'armée allemande.

4. Les réquisitions allemandes et la participation des autorités d'occupation dans l'organisation du marché noir.

5. Le fonctionnement de la Gestapo en territoire français et, en particulier, ses méthodes d'interrogatoires.

6. Les déclarations du Führer dans "Mein Kampf" concernant l'anéantissement de la France.

Peut-être, Monsieur henriot, me répondrez-vous que je m'occupe de ce qui ne ma regarde pas. Et, ce disant, vous serez logique et conséquent avec vous-même, puisque, dans le laïus que vous m'avez tout récemment consacré vous vous écriez notamment : "Mais où nous atteignons les cimes du comique, c'est quand notre Dac prend la défense de la France ! La France qu'est-ce que cela peut bien signifier pour lui ?"

Eh bien ! Monsieur Henriot, sans pour autant vouloir engager une vaine polémique, je vais vous le dire ce que cela signifie pour moi, la France.

Laissez moi vous rappeler, en passant, que mes parents, mes grands-parents, et d'autres avant eux, sont originaire du pays d'Alsace dont vous avez peut-être, par hasard, entendu parlé, et en particulier de la charmante et riante petite ville de Niederbronn, dans le Bas-Rhin.

C'est un beau pays, l'Alsace, Monsieur Henriot, où, depuis toujours, on sais ce que cela signifie, la France, et aussi ce que cela signifie, l'Allemagne.

Des campagnes napoléoniennes, en passant par celle de Crimée, d'Algérie, de 1870-71;., de 14-18, jusqu'à ce jour, on a dans ma famille, moi y compris - j'en porte personnellement les traces dans ma chair et les insignes à ma boutonnière - lourdement payé l'impôt de la souffrance, des larmes et du sang.

Voilà, Monsieur Henriot, ce que cela signifie pour moi, le France. Alors, pourquoi ne pas dire ce que signifie pour vous, l'Allemagne ?

Un dernier détail. Puisque vous avez si obligeamment, et si complaisamment cité au cours de votre laïus me concernant, les nom et prénom de mon père et de ma mère, laissez-moi vous dire que vous en avez oublié un : celui de mon frère.

Je vais vous dire où vous pourrez le trouver.

Si, d'aventure, vos pas vous conduisent du côté du cimetière Montparnasse, entrez par la porte de la rue Froidevaux, tournez à gauche dans l'allée, et à la sixième rangée arrêtez-vous devant la dixième tombe. C'est là que reposent les restes de ce qui fut un beau, un brave et joyeux garçon, fauché par un obus allemand, le 8 octobre 18

915, aux attaques de Champagne.

C'était mon frère.

Sur la modeste pierre tombale, sous ses nom, prénom et le numéro de son régiment, on lit cette simple inscription :

MORT POUR LA FRANCE A L'AGE DE 28 ANS.

Voilà, Monsieur Henriot, je le répète, ce que cela signifie pour moi, la France.

Sur votre tombe, si toutefois vous en avez une, il y aura aussi une inscription. 

Elle sera ainsi libellée :

PHILIPPE HENRIOT MORT POUR HITLER FUSILLE PAR LES FRANCAIS.

Bonne nuit, Monsieur Henriot. Et dormez bien, si vous le pouvez."

 

Pierre Dac.

"BAGATELLES SUR UN TOMBEAU"

(éditorial prononcé à la BBC le 11 mai 1944).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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