Je suis un salaud : je suis contre le mariage homo!

Eh oui, j'ai un drôle de problème. Je me suis levé un matin et on demandait à la radio : êtes-vous pour ou contre le mariage homosexuel? Alors, évidemment, il a fallu que je me mette à réfléchir et à avoir un avis. Pire même, j'avais un avis entendu (avec moi-même) et là, paf, la triste vérité me sautait à la figure : je me suis rendu compte que j'étais un salaud. J'étais contre.

Eh oui, j'ai un drôle de problème. Je me suis levé un matin et on demandait à la radio : êtes-vous pour ou contre le mariage homosexuel? Alors, évidemment, il a fallu que je me mette à réfléchir et à avoir un avis. Pire même, j'avais un avis entendu (avec moi-même) et là, paf, la triste vérité me sautait à la figure : je me suis rendu compte que j'étais un salaud. J'étais contre.

En fait, au début, je ne savais pas que j'en étais un. Mais, après, quand j'ai entendu ce qu'on disait des opposants, il a fallu que je me rende à l'évidence, en parlant de moi, on décrivait un ignoble. Un homme qui n'aime pas les autres. Qui ne les aime pas parce qu'il ne peut pas les comprendre et qui s'en fait une image terrible. Qui en a peur. Sans doute d'ailleurs parce que je dois être un refoulé incapable de comprendre le sens de l'histoire et d'ouvrir son cœur au beau projet d'offrir à tous les mêmes droits. Un salaud, je vous dis, pire, un malade.

Alors, bien sûr, au début, cela m'a un peu étonné. Que je ne sois pas blanc bleu, je m'en doutais. Mais un salaud… Là, j'avais du mal à me faire à l'idée. Mal penser, comme cela, est-ce que cela se soigne au moins? Peut-être qu'il existe déjà des petits centres de rééducations, du genre "homophobes anonymes qui se soignent"?

L'ennui, c'est que je suis gravement atteint. J'ai beau réfléchir, me remettre en question : je crois que je suis incurable. Au degré où j'en suis, irrattrapable, peut-être qu'il vaudrait mieux, alors, m'interdire de parler, de diffuser ainsi insidieusement le poison de ma maladie. C'est que ca s'attrape, il paraît! Enfin, ca doit bien s'attraper, puisqu'on prend tant de soin à circonscrire ce mal.

Pourtant, je me suis dit qu'à tout prendre il fallait plutôt vous expliquer les choses comme je les vois. Je vous préviens, ca va forcément vous choquer, puisque je suis un peu dérangé et que je vais donc tenir des paroles dures à entendre pour les gens sains d'esprit. C'est la règle.

Tenez, je vais bien commencer : je crois que la plupart des gens sont des imbéciles qui réfléchissent à coup d'émotions et de bons sentiments, au point qu'ils ne savent plus reconnaître ni élaborer une argumentation rationnelle et logique. Vous avouerez qu'il y a là tout de même de la part d'un fou une accusation folle. Mais en un sens, c'est une démence qui trouve sa cohérence. Ceci dit, je n'ai rien de personnel contre ces gens ; je les aime bien, même. Et j'aimerai qu'ils pensent comme moi. Alors je me mets à parler, à argumenter. Oui, j'essaie d'argumenter avec les gens dont je pense qu'ils ne comprennent rien à l'argumentation… quand je vous dis que j'ai l'esprit dérangé.

J'applique alors la méthode qui me semble la meilleure. Je me suis laissé dire qu'elle était même fort ancienne.

Lorsqu'à propos d'un sujet, on veut défendre sa position contre celle des autres, il convient de le faire en deux temps : tout d'abord l'on réfute les arguments adverses; puis on développe les siens propres.

Pour opérer la réfutation, on peut employer la réduction à l'absurde. Et, à cette fin, le moyen le plus simple est de procéder par analogie.

Cela consiste à isoler le type d'arguments qui nous sont opposés et à montrer que celui-ci, s'il était valable, pourrait servir tout aussi bien à prouver une position insoutenable, une absurdité. On en conclut alors, évidemment, que ces arguments ne sont pas, par eux-mêmes, démonstratifs.

C'est le moyen le plus simple – mais comme vous le voyez, il passe par des détours, et il est donc également le plus mal compris. L'interlocuteur risque fort de s'écrier que notre absurdité n'a rien à voir dans l'affaire et qu'il y a là un amalgame tout à fait stupide, voire insultant. On ne peut pas demander, évidemment, à l'imbécile, de comprendre les discours trop raffinés. Il est plus à l'aise dans l'indignation.

 

Ainsi, pour revenir sur le mariage homosexuel, je constate que tous les arguments qui sont utilisés en sa faveur pourraient aussi bien servir à démontrer la nécessité d'admettre le mariage polygame. Je n'y peux rien, c'est ainsi. Et si l'on prend alors l'exemple de la polygamie, c'est précisément parce que l'on estime que même les homosexuels, à qui l'on s'adresse en particulier, sont contre (et non pas, comme pensent les idiots, parce qu'on les assimile à des polygames).

Mais ces arguments sont-ils vraiment valables pour la polygamie? Qu'on en juge.

En effet, "de nombreuses personnes vivent déjà comme cela; la société a changé, il faut en prendre acte" et "ce qui compte, avant tout, c'est leur amour : qui sommes-nous pour les juger, eux et leur manière de mener leur vie sexuelle?" Il faut leur reconnaitre le droit au mariage puisque "le mariage est un droit pour tous", "le droit ne doit pas faire de discrimination sur le critère de la vie sexuelle, qui relève d'un choix privé" et, évidemment, "la loi n'obligera personne à se marier".

D'ailleurs, les opposants au mariage plural "restent, en réalité, enfermés dans une image rancie du mariage, issue sans doute du vieux modèle catholique et bourgeois qui sacralisaient la bonne moralité ou même simplement l'utilité sociale" de la monogamie. Alors qu'en fait, "tout cela, comme tout modèle familiale, n'est que le fruit d'une évolution historique, soumise donc aux évolutions nécessitées par l'histoire".

Et puis, surtout, ces opposants "sont des idiots ou des lâches, des petits hommes, que la différence terrorise au fond; lorsque ce n'est pas le ressentiment qui les fait parler : ils aimeraient bien le faire aussi, mais ils n'osent pas alors ils veulent que ce soit interdit pour tous!"

Je ne crois pas qu'il y ait d'autres arguments en faveur du mariage homosexuel. On voit qu'ils peuvent tous être utilisés pour défendre le mariage polygame. De deux choses l'une, donc : soit ces arguments sont valables, et ils le sont dans les deux cas; soit ils ne sont pas valables dans le second, mais ils ne le sont pas non plus alors, puisque ce sont les mêmes, dans le premier.

Si l'on nous objecte que la pratique polygame est discriminatoire envers l'un des sexes, nous pourrions montrer qu'il en va de même, par définition, pourrait-on dire, pour la pratique homosexuelle; et si l'on nous rétorque encore que la polygamie repose sur une contrainte culturelle ou sociale, nous répondrons que cela ne saurait être le cas de toutes les pratiques polygames. Il y a à ce propos une série américaine tout à fait étonnante qui s'intitule Big Love et qui montre, entre autre chose, comment l'on peut désirer librement vivre ainsi. Par ailleurs, nous pourrions aussi répondre que la pratique homosexuelle elle-même peut avoir des raisons sociales ou culturelles. Et si l'on nous affirmait que l'homosexualité est une tendance naturelle, la réponse tiendrait en deux temps : si c'est une tendance naturelle, il n'est donc pas nécessaire de réclamer que les jeunes puissent tout "essayer" pour "choisir" ensuite. Il suffit de suivre la nature. Mais même en admettant, ce qui est peut-être le cas, qu'il s'agisse d'une tendance naturelle, il est bien possible qu'il existe aussi chez certaines personnes une tendance naturelle à ne pas pouvoir se satisfaire d'une relation à la fois. Et il ne va pas de soi que l'on doive toujours se soumettre aux tendances naturelles.

De sorte que, là encore, chaque argument peut servir aussi bien à défendre le mariage polygame. La seule différence, pour le moment, que nous puissions noter est que le lobby polygame est moins efficace que le lobby gay pour faire entendre ces arguments. Mais il n'y a pas de raisons qu'il ne finisse par y arriver. Surtout si le principe de ces arguments a déjà été accepté une fois.

 

Comme vous le voyez, j'ai un avis fort tranché. Je le crois finement argumenté (mais un salaud qui se juge, c'est seulement un salaud qui n'a décidément peur de rien) et j'en ai vraiment assez de la logorrhée qu'on entend continuellement sur les diverses ondes, qui ne témoigne en réalité que d'une chose : l'extrême indigence intellectuelle où nous en sommes arrivés. Ce bourrage de crâne continuel finirait presque par me faire croire qu'il n'y a pas de pensée cohérente possible sur le sujet, qu'il n'y a même plus de cohérence nulle part, en fait, puisqu'il n'y a plus de différences entre les choses, plus de différences entre homme et femme, plus de différence entre homosexuel et hétérosexuel, plus de différences entre normal et anormal.

Ainsi donc le mariage homo est normal et ce sont les autorités de l'Eglise, et ce sont aussi les gens comme moi, qui sommes des abrutis finis, sans aucun doute et qui sommes donc anormaux. Tout va bien.

 

Après avoir montré l'insuffisance des arguments présentés pour le mariage homosexuel, il serait encore possible d'achever la réfutation en montrant les conséquences problématiques ou absurdes qui résulteraient de son acceptation, notamment à propos de la question de la filiation, qui est, quoi que l'on en dise parfois (mais de moins en moins – car l'évidence est là) tout à fait liée. Et il me resterait enfin pour être complet sur le sujet à passer à la phase positive de la démonstration sur la définition réelle du mariage qui implique l'union de deux personnes de sexe différent.  Mon billet est déjà long; mais il serait possible de le faire facilement par des arguments directs, de type naturaliste. Je sais bien, cependant, que mes opposants n'aiment pas que l'on invoque un quelconque "ordre naturel" (dont ils utilisent pourtant une ressemblance). Heureusement, il y a les approches scientifiques. Alors on pourrait invoquer des arguments de type anthropologique, psychologique et "civilisationnel".

Je les développerai peut-être plus tard, donc, si vous ne me jugez finalement pas si fou que ça. Mais si, après avoir lu mon billet, vous considérez encore qu'il n'y a pas de débat rationnel sur le sujet, qu'il n'y a pas d'argumentation rationnelle contre cette extension du nom de mariage, alors, en effet, je dois être définitivement atteint…

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