La Politique du Sorite

Etudier l'histoire de la philosophie procure des plaisirs étranges.J'ai toujours beaucoup aimé les détours de la logique et je fus pris, depuis longtemps, d'une grande, et bizarre, affection pour les anciens sceptiques.

Etudier l'histoire de la philosophie procure des plaisirs étranges.

J'ai toujours beaucoup aimé les détours de la logique et je fus pris, depuis longtemps, d'une grande, et bizarre, affection pour les anciens sceptiques.

Il s'agit d'une espèce de philosophes bien particulière : ils s'efforcent de montrer qu'on ne peut rien connaître avec certitude, que l'on ne peut faire de science d'aucune réalité. On le voit, ils défendaient une position bien radicale. Et, en matière de pensée, j'aime ces positions très différentes des miennes et qui obligent à réfléchir à la frontière de nos évidences.

Ces philosophes ont développé toute une batterie d'argument sur les différents aspects de la connaissance et ont parfois repris des considérations développées par d'autres.

Tel est le cas du paradoxe du Sorite. Mis en place par Eubulide de Milet, ce paradoxe peut être utilisé afin de montrer, au moins, l'apparente inadéquation de nos raisonnements pour comprendre le réel.

Ainsi, rien ne semble plus simple à comprendre qu'un tas de sable. Car qu'est-ce qu'un tas (sôros, en grec) sinon l'accumulation de grains?

Seulement voilà, demande Eubulide, à partir de quel moment une somme de grain fait-elle un tas?

Un seul grain ne fait pas un tas. Tout le monde sera sans doute d'accord avec cela.

Mais ajouter un seul grain à ce grain ne fait pas un tas de sable non plus. Cela fait seulement deux petits grains. Et si l'on rajoute un grain, ce n'est encore que 3 petits grains.

Bref, ajouter un grain ne permet pas vraiment de changer les choses et de passer d'un non-tas à un tas. Un grain, c'est une trop petite chose.

Et puisque ajouter un grain ne suffit jamais, il sera toujours impossible de faire un tas : le tas de sable n'existe pas.

Mais on peut renverser le paradoxe.

Nous avons un tas de sable. Enlever un grain ne suffit pas à faire que ce ne soit plus un tas. C'est trop négligeable, un grain, ça ne va pas changer fondamentalement les choses, c'est-à-dire notre tas.

Et donc, par récurrence, on peut conclure qu'en enlevant un grain, puis un grain, puis un grain, etc. pour les mêmes raisons, nous aurons toujours notre tas de sable. Et notre tas est toujours là quelque soit le nombre de grains que vous enlevez.

Evidemment, la conclusion de ce raisonnement nous surprend. On le voit contraire à la réalité. Mais, disent les sceptiques, il est logique. Sinon, dites-nous donc, à partir de combien de grains ajoutés un tas commence-t-il  à exister? Et à partir de combien de grains ôtés, le tas cesse-t-il d'être un tas? On ne peut évidemment répondre à cette question.

 

Je trouve cet argument astucieux et amusant. Comme beaucoup d'entre vous, cependant, je ne l'ai jamais pris très au sérieux tant il se dénonce lui-même par sa contradiction avec la réalité. Je ne voyais donc pas vraiment son actualité ni même son intérêt au-dehors de l'étude des paradoxes logiques.

 

Seulement voilà, il y a quelques semaines, alors que j'écoutais quelques considérations d'actualité, cet argument m'est revenu et je me suis rendu compte que nous appliquions très fréquemment, sans nous en rendre bien compte, la politique du sorite.

En effet, lorsqu'il s'agit de savoir quelle conséquence un petit changement aura pour la société, on s'appuie sur sa petitesse pour dire qu'il n'en aura pas. Par exemple, faut-il autoriser une minute de plus de violence à la télévision? Allons, ce n'est pas une minute de plus qui changera vraiment les choses! Ce n'est pas une minute qui fera de nos spectacles un "tas" de violence, tout de même! Soyons sérieux.

Nous pourrions dire la même chose de la manière dont la société se sexualise ou se libéralise, etc.. Toujours, cela se fait suivant la politique du sorite.

Ensuite, on constate que la société va mal : il y a de l'insécurité, de la concurrence sauvage, etc..

On en cherche les causes. On essaie d'en isoler une. Par exemple, la violence de nombreux jeux vidéo. Mais aussitôt le sorite intervient. Pourquoi voulez-vous contrôler la violence de ces jeux? De toute façon, ce n'est qu'une petite chose dans la violence générale de la société. Et si vous enleviez ce "grain" de violence, vous auriez toujours un "tas" de violence, cela ne changera rien.

Et tout se passe ainsi, de sorte que nous créons des "tas" sans nous en rendre compte, que nous nous étonnons ensuite d'être encombrés de ces "tas" mais que nous nous refusons d'en enlever de simples "grains".

De sorte que les problèmes restent.

Seulement voilà, la question d'Eubulide demeure : à quel moment le tas se constitue-t-il? Quand cesse-t-il d'exister? Il n'y a pas de réponse précise possible à cette question. Et pourtant, dans les faits, le tas finit par se produire en ajoutant les grains et il finit par disparaître en les enlevant.

Il n'y a pas de réponse précise. Nous devons donc lui substituer une précision arbitraire. Poser arbitrairement des limites à partir desquels nous déclarons qu'il ne faut plus ajouter un seul grain ou à partir duquel il faut enlever même un seul grain.

Mais, de nos jours, nous répugnons à toute précision arbitraire, parce que l'arbitraire est perçu comme contraire à notre liberté individuelle. Or si nous refusons cet arbitraire, nous nous condamnons à voir les tas continuer à grossir.

Car ce qui est certain, c'est qu'aucun raisonnement du sorite n'a jamais empêché un tas de sable d'apparaître!

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