SIMILI-SMART 2: En vérité, Black Panther ne change rien.

A l'occasion de son arrivée ce weekend sur Netflix, retour sur la révolution "décaféinée" du film que les fans voient comme le summum du radicalisme black power: avoir un casting "all-black" n'excuse pas de recycler de vieux clichés sans inspiration surtout si c'est pour ne rien en faire.

D'abord une mise au point: je me définis comme un cinéphile old school qui aime aussi bien les films grand public que les indépendants, autant Judd Apatow et Spielberg que Bergman ou Herzog (ou Dwayne Johnson et Kevin Hart). En d'autres termes je n'ai rien contre les films de super héros quand ils sont bons (même si j'en ai un peu marre de l'emprise Marvel sur Hollywood). J'ai grandi dans les 80s, fan des X-Men. J'ai donc abordé le film sans aucun rejet a priori. Au contraire.


Ensuite, seconde mise au point. La révolution qu'on nous vend sur l'affiche est mensongère: il y a déjà eu des super-héros Noirs. Sans remonter jusqu'à Shaft et la Blaxploitation, on a eu il y a 20 ans Blade, qui était un héros badass à souhait, dont le deuxième volet des aventures, réalisé par un certain Guillermo Del Toro, est un pur chef d'oeuvre du genre.
Surtout, dans le genre "Black Empowerment" et symboles forts de réaffirmation d'une fierté Noire américaine, le précédent film de Ryan Cooger (le réal de Black Panther) était autrement plus puissant: Creed, le dernier de la série des Rocky, voyait le héros de Stallone, l'un des plus éminents symboles du rêve américain, passer le flambeau à un gamin Black, fils de son adversaire de l'époque, Apollo Creed. Le film était politique, puissant, inspiré, vivant. J'ai pleuré.


Il n'y a pas de révolution narrative non plus: Black Panther n'est qu'une tragédie grecque tout ce qu'il y a plus de classique, jouée par des Noirs qui forcent l'accent "africain" qu'ils n'ont pas en civil.


Dans le genre vraiment subversif, il y avait par exemple il y a vingt ans l'étrange film "Fièvre à Colombus" de John Singleton, le real "hot" a l'époque de "Boyz in the Hood", un film un peu raté et mal marketé (les studios avaient essayé de le vendre comme une réplique de l'hilarant How High de Method Man et Redman, alors que c'est tout sauf une comédie) mais dont le discours radical est d'une étonnante actualité. Allez vérifier, passez outre les scènes cheezy à la MTV, et prenez dans la face une grosse claque.

 

Mais mon vrai problème avec Black Panther, c'est précisément son manque d'inspiration, et son incapacité autant a réinventer le genre qu'à renouveler la représentation des Noirs, et pire encore de l'Afrique, à l écran. Alors tant pis, vous m'accuserez de "whitesplaining" si vous voulez, mais Black Panther est un film malhonnête et faux cul. Simili Smart.

 

Le Roi Lion vs Kendrick Lamar

Il n'y a qu'à voir le sort qui est fait à la musique de Kendrick Lamar. Les producteurs semblent lui faire tellement peu confiance pour porter le film qu'ils se contentent de balancer quelques beats reconnaissables ici et là (histoire de dire au public "vous voyez, on est au top de la "wokitude"* urbaine et black") mais dès que les enjeux dramatiques deviennent trop importants, dès que les scènes de combat "contractuelles" reprennent le dessus, ils se rabattent sur les bonnes vieilles recettes des orchestres symphoniques Hollywoodiens à la John Williams, la bonne vieille soupe reconnaissable les yeux fermés qui accompagne les blockbusters depuis le milieu des 70s. Et pour renforcer le côté couleur locale, on accompagne certaines scènes de percussions "tribales", bongos et djembe et compagnie, parce que, c'est bien connu, rien ne fait plus africain qu'un bon gros djembe. Et puis on passe a la vitesse supérieure de l'insulte et du cliché en balançant, sur des longs travelling aériens de faune sauvage galopant dans la savane, un "déchirant" chant traditionnel très "Roi Lion", dans une langue que personne ne comprend ni n'identifie mais à ce stade là on s'en fout parce que "ça fait africain": "yaaaaa n'gelen'gele nia oué ngela ouéya". Voila voila.

Mais tout le film est comme ça. Il ne fait que recycler les pires clichés colonialistes sur l'Afrique, jugés habituellement impardonnables, mais la comme le real et tous les acteurs sont noirs, ca passe... Ca ne serait pas grave si c'était pour mieux les retourner, mais non, on n'en décolle jamais. Ce n'est pas assez de devoir voir tous les plus grands et les meilleurs acteurs Blacks du moment, dont la plupart n'ont aucun accent au civil,  obligés d'imiter l'accent "africain" pour faire couleur locale (roulement de r et et voyelles prononcées) dans ce qu'on imagine être peut-être un hommage a leur grand mere et ses poulets frits - qui peut-être elle-même n'a jamais eu un accent aussi marqué...  Le pauvre Forest Whitaker en sorcier "africain"... Et la grande Angela Basset dans son n-ième rôle d'incorruptible et fière reine Black (admirez-la plutôt dans American Horror Story, là au moins elle est impeccable)... Il faut en plus supporter des costumes traditionnels et des danses (le rebond de pecs et haussement d'épaules est un grand classique) tout ce qu'il y a de plus caricatural dans une grande célébration d'une Afrique tribale fantasmée qui n'a rien à envier à celle que fantasmaient les colons et le très critiqué Tarzan. "Mais il y a la ville, la capitale de Wakanga" me direz vous... on n'en a vu des urbanismes utopiques et innovants au cinéma... mais là? On ne décolle pas du grand patchwork architectural commun à toutes les mégapoles des pays "en développement"... le manque d'inspiration est tel qu'on reconnait ici et là les buildings qui ont servi de modèles aux maquettistes... là un projet immobilier "vert" célèbre à.... Montpellier!! Là, les twin towers de Kuala Lumpur... Tu parles d'une révolution... Et si les Wakangais sont si avancés, pourquoi toutes ces petites ruelles de marché très "tiers-monde", ces paniers tressés à la main, ces enseignes peintes artisanales comme dans n'importe quelle capitale africaine ? Pourquoi ce côté bordélique et chaotique à la Blade Runner que l'on retrouve dans toutes les mégapoles aussi bien existantes que créées pour le cinéma? Je comprends bien pourquoi - la modernité cohabite avec la tradition, blablabla... mais qu'on ne vienne pas me raconter que c'est "révolutionnaire" ou que ca change quoi que ce soit à la representation de l"Afrique.

 

Science vs. Sorcellerie

Toute l'arnaque du film tient dans un échange entre la soeur du héros, experte en haute technologie, qui est à Black Panther ce que Q est à Bond (dans une autre scene, le clin d'oeil est évident). Le blanc qu'elle appelle pour se moquer "le colon" (pour faire plaisir à un public qui a envie de voir tout Blanc comme un colon?) s'étonne d'être guéri si vite d'une blessure grave. Elle lui montre fièrement tous les appareils de son Laboratoire Hi-Tech et lui annonce que c'est "la technologie, et non la magie" (comme il a du penser avec son cerveau de colon) qui l'a sauvé. Bien, on se dit qu'on tient là un truc, c'est enfin le moment où on va renverser les clichés. Mais non!! Quelques scènes plus tard, c'est bien la magie sorciero-chamanique de l'herbe-coeur (accompagnée des chants ngélé-ngélé et les djembés sus-mentionnés) qui va sauver notre héros et le ramener d'entre les morts!! Là, on est bien dans le cliché colonialiste le plus grossier, celui là meme que la petite soeur espérait déjouer avec son labo high-tech. Les scénaristes en ont décidé autrement. Dans Black Panther, l'Afrique n'échappe jamais à son destin d'Afrique.

Passons sur ce pays imaginaire Africain richissime en Vibranium et à l'avancée de toutes les technologies, qui laissent depuis des décennies (des siècles? Le scenario n'est pas très clair) ses voisins dans la misère la plus crasse... jusqu'au réveil du héros. Passons sur le fait qu'on a sucré au passage l'homosexualité d'un des personnages clé de la BD, parce que... on ne sait pas trop bien pourquoi au juste, sauf à tomber dans d'autres clichés sur une Afrique forcément homophobe, perpétués souvent d'ailleurs par ceux-la mêmes qui veulent la défendre... Passons sur le message soit disant avant-gardiste (mais qui fait consensus dans les milieux de l'aide internationale depuis des décennies maintenant) de la nécessité de favoriser ce qu'on appelait à une époque l'aide Sud-Sud. Passons sur le fait que tout cela se passe aux Nations-Unies, parce que bon, quand même, l'Occident n'a pas tout faux sur toute la ligne.

Le pire à mon sens c'est que moi je trouvais bien plus sympathique le gamin du ghetto de Oakland, le "black véner'", cousin du Black Panther, qui veut utiliser son pouvoir (et les armes) afin de renverser l'ordre Blanc dans le monde... Là au moins on avait un vrai truc, un vrai sujet. Ca c'était une vraie "revolution" à la hauteur de celle promise par les marketeurs du film sur l'affiche, en ligne directe avec l'héritage des ... Black Panthers, les vrais, pas ceux de Marvel! ça au moins ça avait des balls. Mais à la place on a ce type insipide qui reste bien sage dans son siège des Nations Unies et accepte enfin d'aider ses voisins. Disney veut que vous dormiez tranquille, vous pouvez continuer à faire de beaux rêves d'une Afrique Lion King. La révolution des Black Panther n'aura pas lieu.

* être "woke" est le terme à la mode aux USA dans la communauté Black US pour désigner l'éveil de conscience anti-discrimation et contre le racisme systémique des US, dans la foulée des Black Lives Matter.

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