Trump 2016: L'internationale Boubour (Bourgeois Bourrin) se porte bien

Lettre d'Amérique, où l'élection de Donald Trump à la Présidence signe, hélas, la domination mondiale annoncée des Bourgeois Bourrins - et témoigne du mépris et de l'aveuglement dangereux d'une grande partie de la "gauche" démocrate.

On va dire que je fais du placement de produit. Mais je ne fais que du placement d’idée. L’élection de Donald Trump à la présidence de la première puissance mondiale signe la victoire par K.O. de l’idéologie Boubour, ou bourgeois-bourrin, dont je dessinais les contours dès 2013 sur Mediapart puis dans un livre paru en mars cette année chez Lemieux Editeur. Trump et son « Money buys pussy » y figurait en bonne place parmi les exemples de ce qui n‘aurait pu être qu’une analyse amusante d’un phénomène naissant. Pourtant, les boubours se portent mieux que jamais et s’apprêtent a dominer le monde.

 

De San Francisco où j’écris, la victoire de Trump a des allures de gueule de bois généralisée. San Francisco, la capitale gay-bobo-techno ou « hipster central », comme vous vous voudrez. San Francisco où il est autorisé de se balader nu, où depuis plus de 50 ans s’invente un monde où chacun est libre de faire ce qui lui plait et de vivre comme il l’entend, où la libération sexuelle accompagne l’innovation technologique et sociale. San Francisco où les chantres de « l’économie de partage » et de la post-humanité promettent un monde « débarrassé » des travailleurs, en refusant obstinément de faire face aux conséquences désastreuses pour « le reste des humains ». San Francisco où les sans-abris campent en nombre dans les rues et les maisons se vendent pour plusieurs millions, tandis que les gays « historiques » se voient un à un contraints de s’exiler de l’autre coté de la baie par l’inflation liée à l’invasion des « techies » de la Silicon valley. San Francisco où personne dans les conversations ne semblait prendre Trump au sérieux, coupable d’un mépris aveugle pour ce qu’on peine à appeler la classe ouvrière de l’ancien monde, incapable de la moindre remise en cause, et incapable, jusqu’à cette victoire cinglante, d’imaginer que quiconque équipé d’un cerveau puisse voter pour un tel charlatan. 

Il suffisait pourtant de sortir de cette bulle "idéale-libérale" pour se rendre compte de l’étendue des dégâts, de s’aventurer hors des villes « cools » (et généralement côtières) pour constater que la croissance et l’innovation des dernières années sont littéralement « passées au dessus » des fameux « fly-over states », abandonnés à la misère et au désarroi. Et pas besoin pour trouver des « Trumpsters » d’aller se perdre dans l’Amerique « redneck » et caricaturalement « bas-du-front ». Explorant en Juillet, pour raisons professionnelles, villes et campagnes du Massachussets et de Pennsylvanie , cette Amérique des pères fondateurs, fière et éduquée, qui a participé à la « grandeur » U.S. d’après-guerre, j’ai traversé des quartiers entiers totalement abandonnés et délabrés, au point d’évoquer à mes yeux les quartiers les plus pauvres de l’Asie du Sud-Est où j’ai vécu dans les années 90. Partout les panneaux « Trump Pence » ornaient les gazons des maisons en ruine, où en plein après-midi de semaine des familles entières et visiblement misérables semblaient oublier le temps en regardant passer les voitures. Pas un seul panneau pour Clinton. Il était trop facile de s’offusquer d’un Trump usant de l’obsolète expression « Tiers Monde » pour décrire ces quartiers, en refusant de voir la réelle misère qu’elle voulait désigner. La riche Amérique industrielle n’y était plus qu’un souvenir, pourtant encore à vif, accroché aux grilles rouillées et aux murs délavés des parcs et bâtiments d’usine désertés.

 

Il était trop facile aussi de considérer les Trumpsters comme des abrutis barbares et illettrés, en fermant les yeux sur la souffrance d’une population violemment déclassée. J’ai passé cet été une semaine, pour des raisons sans rapport avec l’élection, chez un couple de Trumpsters dans le Massachussetts. J’ai découvert deux sexagénaires honnêtes, charmants, le cœur sur la main, totalement hypnotisés par Fox News et les sites d’information alternatifs comme Breitbart – tous les autres médias sont à la solde de l’élite libérale, toutes les théories du complot sont vraies - et totalement abandonnés par le « rêve américain » auquel ils ont cru, et participé. Lui est fils d’immigrés grecs, ancien représentant de la « grande » Amérique aux Jeux Olympiques dans les années 60. Il compense sa petite taille par une musculature imposante pour son âge, un Dogue allemand plus grand que lui et une Corvette rouge vintage aux sièges déchirés… Elle est une ancienne hôtesse de l’air de Delta Airlines, blonde et jolie. Ils n’ont pas d’armes chez eux, n’ont rien contre les noirs ou les arabes, les juifs ou les gays. Ils ont trimé toute leur vie, ont chacun survécu à un cancer en se battant avec un systeme de santé qui semblait privilégier les portoricains "fraichement débarqués", et par conséquent moins légitimes, à leurs yeux, à bénéficier de ces avantages sociaux. Ils vivent petitement aujourd’hui dans leur maison isolée au milieu des collines boisées, loin d’un centre-ville vidé par les « strip malls », ces longues avenues où les enseignes de grande distribution et de junk food se reproduisent à l’infini d’une autoroute à l’autre. L’essentiel de l’emploi est là – vendeur ou manageur interchangeable dans des magasins interchangeables qui vendent des marchandises interchangeables produites à l’étranger… Ils ont assisté à l’effondrement de cette Amérique pimpante des sixties que Donald promet de ressusciter. Ils se sentent totalement désemparés, désarmés face à cette nouvelle société liquide et fluide et cette économie dématérialisée, face à un monde qu’ils ne comprennent pas et que Fox News prétend leur expliquer. Selon eux, l'Amérique de la grande époque a été "castrée". On a beau leur répéter que c’est Reagan qui a commencé à détricoter le tissu social et économique, que c’est Bush qui a ruiné l’Amérique, que c’est le capitalisme financier dérégulé qui a précipité la chute de 2008, rien, et surtout pas « crooked Hilary » ne peut les sortir de leur enchantement : Trump le macho, Trump le male alpha, un président « qui en a », un « bâtisseur » plutôt qu’un beau-parleur (si seulement ils savaient…)  qui va ruer dans les brancards d’un système qui les a abandonnés. Ils étaient démocrates, avant. Ils affirment que Kennedy aujourd’hui serait républicain, plutôt que solidaire d’Obama et Hilary qui ont trahi l’Amérique qu’ils ont aimé et veulent voir renaitre. D’ailleurs, la victoire de Trump n’est pas la victoire des Républicains – c’est la victoire d’un outsider, hors système. Repli sur soi et machisme, immobilisme et nostalgie, déguisés en dynamisme, rupture et modernité – la formule Boubour par excellence.

Mais c’est précisément d’avoir refusé la véritable remise en cause du système par Bernie Sanders qui aura précipité la chute des Démocrates. Trop installées dans leur confort et leurs certitudes, trop occupées à s’émerveiller de cet « après-monde » inventé par les classes créatives, enivrées de leur talent et leur audace (Ah ! Jay-Z et Beyoncé sont avec nous ! Ah les blagues de Jimmy Fallon ! Ah les séries provocs de Netflix !) les "élites"* libérales ont semblé croire un temps que cela suffirait, avec une dose de libertés sociales (Ah ! fumer des joints !), à faire accepter et oublier aux « pauvres » (les petits salariés du tertiaire, puisqu’il n’y a plus pratiquement plus d’ouvriers, les chômeurs, etc.) leur condition sans verticalité. En gros, tant qu’on les divertit avec de la drogue et du sexe et qu’on leur donne l’illusion de leur liberté, on peut continuer à les sous-payer dans des jobs de merde - au lieu de proposer une véritable alternative à un système pourtant de toute évidence cassé.

 

L’erreur serait de fermer encore plus les yeux sur les causes de la catastrophe, de crier haro sur l’escroc et de dénoncer l’infamie et l’ignorance de ses électeurs, sans en profiter pour un minimum d’introspection. Ce n’est pas parce que la solution est idiote que le problème n’existe pas. En France il nous reste quelques mois pour affronter la réalité sans angélisme ni naïveté, ne plus fermer les yeux sur la nécessité d’une remise en cause radicale des institutions en place – et mieux comprendre l’alternative boubour qui nous menace, afin de mieux la neutraliser.

 

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http://www.lemieux-editeur.fr/Anthropologie-du-boubour.html

 

PS: on annonce que Breitbart, le site "alternatif" conspirationniste qui a grandement participé à la victoire de Trump, va ouvrir une antenne à Paris (comme si on n'avait pas déjà assez de Quenelle Plus et autres Dieudonneries...)... Le Web et la désinformation en ligne sont les principales sources d'énergie de la vague Boubour, comme je l'expliquais dans mon livre. On ne dira jamais assez le danger de cette victoire de l'opinion sur les faits, ce détriquotage systematique de la réalité, qui ont toujours pour but, in fine, d'accabler "les juifs et les pédés" de tous les maux... On commence tout juste à le réaliser: la victoire de Trump, c'est la victoire du conspirationnisme. Plus que jamais l'information indépendante et vérifiée est la sauvegarde de notre démocratie.

* élites: comme "peuple", que j'ai volontairement évité d'utiliser ici (voir mon billet précédent), le terme est délicat à employer... Disons que ces élections ont semblé confirmer une forme d'homogénéité de pensée de tout une tranche de population aisée (sans nécessairement etre milliardaire), éduquée, cosmopolite et urbaine - homogénéité particulièrement frappante aux US, mais cela pourrait faire l'objet d'un autre billet (ou d 'une relecture de Tocqueville ;-))

 

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