«L’Attente» de Catherine Charrier, revisitons les femmes

«L’Attente» de Catherine Charrier (Editions Kero) est un livre rare. Une langue précise et précieuse, sans préciosité. Une intelligence sensible, qui dans un même élan brasse l’intime et le monde, l’art et l’âme, la chair et l’idéal. Et surtout, une remise à plat radicale du féminin d’épinal, une réponse un peu dure à deux questions clé: où sont les hommes, et, comment vont les femmes?

«L’Attente» de Catherine Charrier (Editions Kero) est un livre rare. Une langue précise et précieuse, sans préciosité. Une intelligence sensible, qui dans un même élan brasse l’intime et le monde, l’art et l’âme, la chair et l’idéal. Et surtout, une remise à plat radicale du féminin d’épinal, une réponse un peu dure à deux questions clé: où sont les hommes, et, comment vont les femmes?

Certes, Catherine Charrier n’est pas Virginie Despentes. Pourtant, sous ses airs de romance classique (une femme, son mari, son amant), L’Attente est presque aussi punk. La mise à mort est plus subtile. Nulle cavalcade meurtrière et vengeresse ici,  nul essaim de lesbiennes dopées à la testostérone – ni même d’apologies d’un amour à la fois libre et tarifé, la pute pitbull pharmaco-cyborg comme avenir de la femme. Non. L’attente est en apparence bien sage, fleurie, jolie, gentiment sexy, comme les robes de Marie, son héroïne. La mise à mort est plus discrète, donc, mais tout aussi violente. Une femme, ses rêves d’amour de jeune fille, son idéal de couple, de vie, d’épanouissement, et ce qu’il en reste. Ce qu’il en restera après le passage d’un bulldozer inexorable qui s’appelle la vie. Ce qu’il en restera quand les hommes et leurs faiblesses seront passés par là.

Il y a une voix dans l’attente, qui vous prend par la main, et vous fait vibrer avec elle. Dynamique, vitale, gourmande, curieuse, sensible, sensuelle. Cultivée aussi, très. Précise, toujours. Et jouisseuse, au delà des corps (le corps est bien là), jouisseuse de la langue et des mots. Sans embonpoint, sans emphase ni pathos, sans affectation, un vrai plaisir de la prose bien faite. Une denrée rare de nos jours.

Et puis il y a une bascule dans l’Attente, un point de rupture inattendu, soudain. Plus rien ne tient, plus rien ne va. L’émotion est brute, violente, sans concession. Tout s’effondre.

C’est qu’il y a un regard dans l’Attente. Acéré. Lucide. Ambitieux. L’époque y passe. Le couple, l’entreprise, la famille, la liberté, la mode, l’amour, le divorce. Les hommes « modernes ». Les femmes d’aujourd’hui.

Et c’est là que l’Attente gagne une ampleur surprenante, inespérée. Inattendue. Marie est une femme libre, indépendante, talentueuse, une battante, un vrai requin des affaires. Elle mène sa barque, elle sait ce qu’elle veut. Elle l’obtient toujours. Fille des sixties, elle a construit de toutes pièces le féminin contemporain. C’est la femme multi-tâches, mère, épouse, business-woman, amante, petite fille, copine, artiste. C’est la femme qui a du inventer une nouvelle manière d’être, hors des carcans du genre, mais sans jamais s’en pouvoir défaire vraiment. Et avec elle, toute une génération. Mais l’Attente dresse un constat quasi houellebecquien de cette émancipation, alarmant et lucide. Comment rester libre quand on rêve d’amour ? Comment renoncer sans se perdre ? Comment négocier l’idéal avec le réel, l’ambition avec le possible, la volonté avec celle de l’autre – l’attente avec son but? Tout ça pour quoi ? Que reste-t-il de nos amours, comme chantait Trenet. Et pourquoi les hommes n’ont ils pas su s’adapter ? Etre à la hauteur de leur genre et des attentes qu’ils suscitaient ?

On y découvre une femme comme on a rarement vue. A la fois entière et en manque, libre et liée, guerrière et fragile, rêveuse et lucide, manipulatrice et manipulée. Maîtresse, des hommes et de son destin, et soumise, aux mêmes.

La littérature est masculine, trop.

L’Attente, c’était peut-être cela : une vraie voix de femme qui ne serait pas que féminine, et qui revisiterait le féminin, non comme un continent noir, mais comme le plat pays de Brel. Limpide et lucide et surprenant. On y bâtit des cathédrales en y rêvant de montagnes, on y suit les canaux embrumés du désir, on y attend le frémissement lumineux de Juillet. Mais surtout on l’écoute tenir, on l’écoute vouloir, on l’écoute chanter, on l’écoute craquer. On comprend, derrière le genre, le Je derrière la femme, le Moi derrière la robe, l’être brut, façonné de rêves et d’actions, de chair, de désir et de paroles, qui avance, bascule, trébuche et repart, coûte que coûte, pour écrire sa ligne, tracer son chemin, faire entendre sa voix.

L’Attente vous prend, et ne vous lâche plus.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.