#mariagepourtous, la «civilisation» qui vient

En ces temps de crise, et face à la violence de l’opposition, il n’était pas évident de défendre l’importance et l’urgence de la réforme égalitaire qui ouvre le droit de se marier aux couples de même sexe. Ce genre de combat semble toujours déplacé face à l’urgence matérielle de la lutte contre le chômage ou la pauvreté. Pourtant, le gouvernement Hollande a bien fait de tenir son cap envers et contre tout.

En ces temps de crise, et face à la violence de l’opposition, il n’était pas évident de défendre l’importance et l’urgence de la réforme égalitaire qui ouvre le droit de se marier aux couples de même sexe. Ce genre de combat semble toujours déplacé face à l’urgence matérielle de la lutte contre le chômage ou la pauvreté. Pourtant, le gouvernement Hollande a bien fait de tenir son cap envers et contre tout. Historiquement, et face à une France consanguine et sclérosée, il dessine un projet de société ouverte, qui pourrait bien être, au mieux la seule vraie solution à la crise, au pire la seule dignité qu’il nous reste…

Il y a deux manières de lire les mois de conflits qui ont mené au vote d’hier.

La plus étroite c’est l’affrontement entre des intérêts communautaires : les homos d’un côté, et la revendication surprenante de leur droit à une institution que beaucoup considèrent comme dépassée, et les cathos de l’autre (avec le soutien de quelques laïcs et d’autres religions), attachés à préserver on ne sait trop quoi (une vision biblique de la famille ? non, les familles bibliques sont beaucoup plus variées – et perturbées - que ça ; le mariage ? non plus, il est depuis longtemps tellement désacralisé qu’il ne veut plus rien dire pour la plupart des hétéros, même mariés (allo ?  le taux de divorce ? l’infidélité ? les sites spécialisés pour les rencontres « extra-conjugales » réservés aux femmes mariées ?… non mais allo quoi…) ; les enfants alors ? raté, ce ne sont pas des homos qui les enferment dans des caves, les battent à une fréquence incroyable, voire même les congèlent tout crus…)…

La plus large, la « bigger picture », c’est de comprendre que ce qui se joue dans ce vote, et dans la résistance qu’il provoque, c’est beaucoup plus que le droit des LGBT, comme le rappelaient les discours à la Bastille le dimanche 21 avril.

Ce qui se joue, c’est un véritable projet de société, fondé sur l’ouverture et la liberté, la circulation et l’échange, l’acceptation de la différence et de l’enrichissement qui en résulte. Ce qui se joue, au delà des questions sur la légitimité des institutions républicaines, c’est une vision du progrès, et de la manière de le réaliser. Ce qui se joue, c’est l’opposition entre une France consanguine, sclérosée, peureuse et figée d’un côté, et une France ouverte à une nouvelle énergie, qui embrasse le présent pour accueillir l’avenir.

Eric Fassin, dans sa tribune du Monde du 23 avril (qu'on peut lire ici http://www.lemonde.fr/idees/article/2013/04/22/perversion-homophobe-de-la-democratie_3164401_3232.html)  a brillamment démontré que la Manif pour tous est dans la droite continuité de « l’identité nationale » corollaire de l’ultra-libéralisme, du droit du sang, de la défense de l’autorité de l’Eglise sur celle de la nation – j’ajouterai, d’une vision anthropomorphique de la nature (comme dans les films de Disney Nature), qui pourtant ne connaît que très peu le modèle « un papa une maman », mais qui justifie tout le courant de la sociobiologie, elle même référence théorique de plus en plus forte de l’ultralibéralisme (vous savez, alpha males, survie du plus fort, etc…).

Ceux qui ont rejoint la manifpourtous défendent une vision idéalisée d’une France du passé, consanguine non seulement parce que Boutin, mais aussi parce que fondée sur l’entre-soi, le copinage, le clientélisme, les conflits d’intérêts, (lire à ce sujet « Sarkozy, le Président des Riches » de Pinçon Charlot), la fermeture à l’autre. Sclérosée parce que figée sur le vieux modèle patriarcal, paternaliste et autoritaire, incapable d’entrevoir les autres modèles de développement, tant économiques que familiaux, sociétaux et individuels – alors même que tous les jours ce vieil ordre fatigué nous montrent les preuves de son échec, et de ses effets catastrophiques – sur les sociétés, l’économie, la géopolitique et les individus.

Derrière la famille papamaman, c’est aussi le capitalisme de papamaman, la nation de papamaman qu’ils défendent – ceux là mêmes qui ne fonctionnent plus. Mais ils défendent aussi la nation contre la république, ce pouvoir du peuple qu’ils n’ont jamais accepté (ben non, le papa du modèle n’aime pas trop qu’on discute ses ordres), cette nostalgie d’une France royaliste et catholique qui a avalé de travers les mots laïcité, liberté, fraternité mais surtout égalité.

Ca tombe bien parce que cette société qu’ils défendent, la grande machine économique mondiale travaille chaque jour à nous l’imposer, broyant sur son passage les droits des travailleurs mais aussi les droits des Etats. Monsieur Titan l’a bien fait comprendre dans sa lettre à Montebourg : tous au diapason, sinon on se casse. Au moment où le pouvoir est en train de basculer du côté de la Chine, on est en mesure de s’inquiéter de ce qu’il adviendra des droits de l’homme si celle-ci étend son influence et accroît son « soft power », comme l’on fait les Etats Unis depuis 60 ans, sans changer son attitude vis à vis des libertés. Déjà nos dirigeants de droite regardent affamés son merveilleux modèle de société. Déjà on nous fait comprendre que bon, c’était bien beau la liberté, l’égalité, la solidarité, mais va falloir se réveiller parce que ça peut plus durer. Il n’est pas très loin, le monde dystopique et inquiétant du merveilleux roman  « Super Sad True Love Story » de Gary Shteyngart, où la lecture, le sens critique et la liberté sont de vieilles reliques dans une société Samsung-isée, tous jeunes, beaux, intelligents, productifs, connectés et surveillés forever.

Alors en face, ce qui se joue dans cette loi d’égalité, c’est notre résistance et notre dignité.

Au pire, c’est tout ce qui nous reste. Si l’on considère que l’on n’a plus aucun pouvoir sur notre destin économique, au moins l’on peut se dire que la démocratie nous sert encore à cela, ou pire, qu’elle mourra dans la dignité : défendre jusqu’au bout les droits des minorités, défendre jusqu’au bout des concepts aussi ringards que l’égalité. C’est bien là la dernière ligne de fracture idéologique, puisque personne n’ose contredire l’impératif libéral de croissance et de réductions des dépenses (en attendant que d’autres se réveillent…) Quitte à se faire racheter par la Chine et le Qatar, autant leur montrer jusqu’au bout qu’on est un pays dans lequel l’égalité à encore un sens. Dans lequel il n’y a ni Chariah, ni Pêché mortel. Dans lequel chacun est libre de décider de son destin, car il a le droit de le faire. Dans lequel tout le monde a les mêmes droits, pas juste les plus forts comme le voudrait « la loi naturelle ». Alors bien sûr, il faudrait aller plus loin, il faudrait se calmer sur les roms, il faudrait vraiment lutter contre le racisme et l’exclusion, mais au moins c’est un premier geste fort.

Au mieux, c’est peut être l’affirmation non seulement d’une autre France, métissée, ouverte et tolérante, laïque et républicaine, mais aussi le dessin d’un nouveau projet pour l’avenir. Si la sociobiologie s’acharne à nous justifier l’ultra-libéralisme comme un ordre naturel, d’autres scientifiques découvrent dans la nature d’autres modèles qui tirent leur richesse du croisement, de l’hybridation, de l’échange, de l’ouverture et de l’entraide. Les approches éco-systémiques montrent que les organisations les plus fortes sont celles qui se soucient du bénéfice de chacun et non de quelques uns. Celles aussi qui s'ouvrent à l'hybridation. Les économistes et les experts du management sont tous d’accord : les modèles paternalistes, autoritaires, verticaux, exclusifs et fermés ont tous montré leurs limites, sont tous voués à l’échec. Les multiples crises financières qui frappent l’Europe sont toutes le fruit d’un aveuglement de ce système, d’un refus de s’ouvrir à de nouvelles manières de penser, de compter, d’évaluer.

Notre seule voie de survie est le chemin du métissage, de l’ouverture, de l’entraide, de l’hybridation créative, de l’économie solidaire. Un mélange entre créolisation et « care », pour reprendre des mots à la mode. Être ensemble, tout simplement.

On ne s’en sortira pas à reproduire les modèles du passé. On ne pourra plus rebâtir une industrie saine sur les mêmes bases. Il faudra repenser de nouvelles économies plus ouvertes et solidaires, créatives et hybrides. Une nouvelle économie trans-genre.

C’est peut-être cela la civilisation qui vient, après le mariage…

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