Dormez Tranquille: Le Simili-Smart travaille à votre confort intellectuel

Depuis le début de l’année aux Etats-Unis se multiplient dans les salles de ciné des succès estampillés “smart”, qui n’en prennent pas moins leurs spectateurs pour des idiots. La plupart sont produits par la jeune société A24, mais pas uniquement. Petit guide pour rester éveillé.

Cet été aux US deux films qui se déroulent à Oakland (berceau de la contestation Black depuis plusieurs décennies) se proposent de porter le flambeau de l’après Black Lives Matters, un sujet pour le moins délicat mais qui n’en finit plus d’inspirer Hollywood (après Spike Lee et son Blakkklansman, on annonce The Hate you Give comme le gros choc de l’automne).

Le premier, Sorry To Bother You, (Attention Spoilers) que l’on peut traduire par ‘Excusez moi de vous déranger”, ne dérange, en vrai, rien ni personne. Le film raconte l’ascension d’un jeune Noir dans une boîte de telemarketing, qui apprend à utiliser sa “voix de blanc” pour s’en sortir - une belle idée, dont le film ne fait en vrai pas grand chose avant de se terminer sur une espèce de “prolétaires de tous les pays, unissez vous” - une espèce de Marxisme pour les Nuls. Les personnages sont tous caricaturaux et bâclés, les situations poussives et exagérées, la lecture politique lourdement manichéenne, superficielle et simpliste. Du prêt-à-penser, du pré-mâché facile à digérer pour internaute indigné. En revanche, les personnages sont tous ultra-lookés bien vintage comme dans un coffee-shop hipster, ils écoutent des vinyles sur des vieilles platines et le film semble prendre les filtres instagram pour des parti-pris de mise en scène. Le film cartonne.

Sorry to Bother You © Movieclips Trailers

Le second, Blindspotting, est autrement plus complexe. Il trouble les lignes de l’identité raciale, il dérange les certitudes de l’identité de classe. Il évoque dans toutes leur complexité la violence policière, le racisme, la gentrification, le déclassement. Il montre sans préjuger des blancs working class sans perspective qui se sentent plus black que certains blacks, et des Blacks qui aspirent à s’embourgeoiser sans renoncer à leurs origines ni s’y enfermer. Il traite de front la violence policière dont les Noirs sont les premières victimes, mais sait montrer qu’un flic blanc qui a tiré trop vite peut ne jamais se remettre de sa bavure. Bref, il ne caresse personne dans le sens du poil, n’enfonce aucune porte ouverte… Évidemment, Blindspotting fait trois fois moins d’entrée que Sorry to Bother You, le film (simili) smart de l’été.

Blindspotting © FilmsActu

 

Autre “succès surprise” de l’été: Sans Un Bruit est le dernier avatar de ce que les critiques et bloggers américains appellent “smart horror” - des films d’horreur “intelligents”, “psychologiques”… Comme si depuis toujours les meilleurs films d’horreur n’étaient pas précisément ceux qui sondent au plus profond de l’âme humaine, et attaquent de front les dérives de la modernité… Ils n’ont pas du voir The Haunted House de Robert Wise… ou entendre parler de Romero. Bref, Sans Un Bruit se vend sur un principe simple: un film d’horreur presque sans parole - les vilaines bébêtes envahisseuses ne supportent pas le bruit, alors tout se déroule en silence. Super. On se dit que l’on va avoir droit à un vrai travail sur la mise en scène, entre hommage et réinvention des chefs d’œuvre du muet. Que nenni! Le film multiplie les scènes lourdement démonstratives. La fille de la famille attaquée est sourde et muette. A plusieurs reprises, quand ses appareils auditifs, au volume maximal, produisent un effet larsen, les aliens se barrent en courant (ou explosent). A la fin, quand la tension est au max, le réal nous prend tellement pour des idiots qu’il en remet trois couches: la petite réalise que ses écouteurs peuvent la sauver: gros plan sur les notes du papa au tableau, gros plans sur les écouteurs qu’il avait laissés avant de mourir, flash back sur la petite qui se protège les oreilles, gros plan sur l’ampli avec le gros bouton de volume, montage sonore histoire qu’on entende bien à nouveau l’effet larsen, re-flash back sur la petite faisant fuir les bébêtes quand ses écouteurs sifflent, à nouveau les notes de Papa et les écouteurs sur la table… au cas où l’on n’aurait pas compris. Et l’idiotie n’est pas que formelle: l’idéologie du film est hyper rance, comme le montre Brody, le génial critique du New Yorker: à l’ère de Trump qui prétend redonner de la voix à la fameuse “majorité silencieuse”, réduite au silence par le “politiquement correct”, le film, précisément, redonne le pouvoir à une famille blanche et rurale réduite au silence par des monstres noirs et violents. Hyper smart.

Sans Un Bruit © AuCiné

 

Deadpool 2 est comme son prédécesseur vendu comme le film de super-héros “smart”, et en a tous les défauts “simili smart” : il est incapable de se libérer des “conventions” du genre qu’il est censé moquer. Exemple 1: dans une de ses répliques “méta”, censées démontrer sa “smartness” et installer la connivence avec le public “smart”, Deadpool se moque de la fâcheuse tendance des films de X-men à jouer le parallèle entre la persécution des mutants et l’oppression des minorités, sexuelles et ethniques. Sauf que Deadpool 2  a précisément pour argument principal d’aller libérer un ado mutant des griffes d’une organisation qui cherche à le “guérir” – et qui a tous les aspects des centres controversés de “traitement” de l’homosexualité. Exemple 2: l’ado mutant explique que, dans un film de superhéros classique, il ne serait pas super héros, parce qu’il est obèse et que, wink wink, les castings de hollywood font toujours dans les clichés. Pas de gros superhéros. On appelle ça le “typecasting” et c’est l’objet de la blague “smart”. Sauf que le vilain patron de l’organisation qui cherche à le guérir, joué par l’excellent Eddie Marsan, est un pur “typecast” hollywoodien: il est petit, gros, poilu, chauve, il a un nez pointu, il est ringard et a une voix de crécelle… Et à bien réfléchir, l’ado obèse lui même est un “typecast”: encore un obèse pour représenter un ado torturé, frustré et colérique qu’il faut remettre dans le droit chemin. Pourquoi pas un ado beau gosse et charmeur, à la manière du Patrick Bateman d’American Psycho? Et je ne parle même pas de la métaphore christique qui court tout au long du film, autre gros cliché du genre auquel le film n’échappe pas… Brian Singer avait lui, au moins, dans son Superman, l’élégance de l’assumer pleinement.

 

Deadpool 2 © 20th Century Fox

Mais sur le net, impossible de dénoncer l’hypocrisie du film sans passer pour un abruti: c’est qu’on n’a pas compris. Le très smart magazine Wired publiait d’ailleurs avant la sortie du film la liste des 15 bédés à lire avant d’aller le voir. Si t’as pas bachoter, pas la peine de la ramener. Richard Brody, toujours lui, s’est d’ailleurs attiré la foudre des aboyeurs de Twitter pour avoir osé critiquer le Infinity Wars des Avengers, au prétexte que le film n’était qu’une gigantesque bande annonce pour les épisodes à venir, et n’existait qu’en référence aux épisodes passés - et dont la seule audace, qui consiste à tuer tous ses héros à la fin, n’en est pas une, puisque tous les fans savent qu’ils reviendront par la suite… Selon Brody, le film abandonne au passage ce qui fait l’intelligence cinématographique: le sens du temps et de l’espace, de la construction au sein d’une unité narrative. Dans le simili-smart, l’hyper-texte tient lieu de profondeur. 

 

Le bon filon d'A24

Le phénomène n’est pas nouveau. Déjà le festival Sundance était devenu une espèce de “label” de films indépendants tous sur le même moule . Mais il prend de l’ampleur depuis que la société A24 s’est positionnée sur le filon et enchaîne les succès (The Lobster, the Killing of a Sacred Deer, 20th Century Women, Moonlight, The Disaster Artist…) avec des films certifiés “hipster-friendly”, produits à la chaîne tous dans un emballage “smart et branché” - mais dont la plupart ne font pas bouger la moindre ligne. Parfois, ça vise juste: Moonlight est en effet un film sensible, qui fait le portrait rare d’un jeune gay black - mais, en pleine explosion du hip hop gay post-Frank Ocean, et avec une abondance de filtres instagram et de ralentis grosse ficelle, et le bon gros cliché du gamin frêle qui se transforme en monsieur muscle pour vaincre sa fragilité, le film est il aussi “smart” qu’il voudrait l’être?… Quitte à faire évoluer la représentation des blacks, et des gays, à l’écran, le Lafayette de True Blood était autrement plus complexe et surprenant.

Pareil pour Ladybird: le film, multi-primé, enchaîne les clichés du film indé sur la petite adolescente trop intelligente pour son entourage de banlieue de province, avec toutes les cautions de la branchitude,… Les dialogues, plein de clins d’œil certifiés simili-smart, ne font qu’enfoncer les portes ouvertes: les portables c’est pas bien, les sportifs sont cons, les bourgeois sont soûlants et les gens sont conformistes et vivement que je me barre à la fac. Sur exactement le même sujet (les derniers jours avant la fac d’une lycéenne de province), Colombus, passé totalement inaperçu, disposait lui d’un vrai sens de l’espace (savoir filmer une ville), décalait le regard par le biais d’un discours sur l’architecture, montrait plus qu’il n’énonçait, savait créer la surprise et déjouer les attentes.

Columbus © e-cinema
 

 

Les studios ont compris que le “smart” est un positionnement marketing comme un autre, avec un public déterminé et des codes préétablis, dont il suffit de dérouler le cahier des charges pour que ça marche. Comme le Canada Dry avec l’alcool, ça a la couleur, l’odeur et le goût du smart, sans le smart: la référence au lieu de l’intelligence, la surface plutôt que la profondeur, l’entre-soi plutôt que l’ouverture, l’évidence plutôt que la pensée en mouvement.

 

Les Oscars adoubent le simili-smart

Et ça n’est qu’un début: Les Oscars, qui ont déjà tendance à confondre académisme et créativité, viennent d’annoncer qu’ils créaient une nouvelle catégorie pour les films “populaires”, instaurant de facto la frontière entre les films smart, à prendre au sérieux, et les films “pour le peuple”. Les chances de voir un jour émerger, par exemple un nouvel Hitchcock (qui n’a jamais eu à choisir entre intelligence et divertissement, créativité et popularité, et qui s’autorisait même l’audace de secouer les stéréotypes de genre en faisant de la blonde fashion de Fenêtre sur Cour une héroïne courageuse), se réduisent à néant.

Ethan Hawke, petit chouchou du cinéma indé, a enfoncé le clou récemment dans une interview au New York Times: il a expliqué que selon lui, il y avait d’un côté les “grands films”, le cinéma sérieux (qui à ses yeux, doit être “réalistes”), et de l’autre, les “fantaisies” comme les films de super-héros. C’est faire preuve d’une rare ignorance quant à l’histoire du cinéma: l’inventivité formelle d’un Nosferatu, la folie visionnaire d’un Métropolis, la radicalité politique d’un Romero ou d’un Carpenter. Richard Brody l’a souligné dans la réponse à Ethan Hawke publiée cette semaine: c’est bien souvent dans les films “de genre”, et dans le cinéma populaire, que s’invente le vrai “smart” - la créativité et la profondeur, l’intelligence et le mouvement.

Ethan Hawke cherche désespérément à être pris au sérieux. Son dernier film, First Reformed (Sur le Chemin de la Rédemption), produit par A24 et réalisé par Paul Shrader (le scénariste de Taxi Driver) est un pur produit simili smart, et aurait bien fait de s’inspirer l’énergie radicale de son illustre prédecesseur - ou d’un Carpenter. Le film est sobre, austère, sombre et précis: un pasteur vaguement dépressif découvre les preuves indiscutables de l’apocalypse climatique plantétaire qui nous attend. Sa congrégation étant financée par une entreprise polluante, on cherche à l’empêcher de prendre la parole sur le sujet. Il décide alors de faire sauter son église lors d’un grand rassemblement. Mais (ATTENTION SPOILER) le film renonce à la dernière minute à sa radicalité avec un Deus Ex Machina digne de Disney: la jolie fille dont il est amoureux vient lui faire un bisou et hop, tout est réglé! Il lui fallait juste un peu d’amour. Les preuves de la catastrophe, son désespoir, le sort des activistes militants, la corruption de la paroisse, des politiques et de l’entreprise, tout ça passe à la trappe et on n’en fera rien, chacun rentre chez soi tranquille, l’amour a triomphé! Mais on repart content et fier parce qu’on a vu un film sérieux et (simili) smart

First Reformed © FilmsActu

C’est ça le simili smart: une “intelligence” de surface, immobile, satisfaite d’elle-même et satisfaisante, flatteuse, qui renforce chacun dans ses certitudes. Chacun reste bien à sa place, assigné à résidence par la nouvelle orthodoxie identitaire, celle des algorithmes et des big data, des jurys populaires sur twitter et des pensées en 280 signes.

L’intelligence elle-même, de toutes façons, n’est plus d’actualité : on nous explique ici qu’elle n’est qu’une invention de l’occident impérialiste servant à justifier la violence de la domination coloniale

A l’heure des fake news et de l’intelligence artificielle, le simili-smart cherche à nous rassurer en nous éloignant toujours plus des autres et de nous mêmes : une intelligence en miroir et en circuit fermé, alors que l’intelligence (et le cinéma) consiste à ouvrir le regard et savoir faire sens du monde qui nous entoure.

 

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