Quand la Corrèze « s’agace »

En Corrèze, on ne dit pas « on se fâche » on dit « on s’agace ». Une dizaine d’engins de chantier d’Eurovia sont partis en fumée le 23 juin dernier. Ils préparaient un site de 26 hectares destinés à la production de tomates hors sol. Alors depuis, "ça s'agace".

Cinq heures du matin, le 23 juin dernier, sur la commune de Rosiers d’Égletons. Le gardien de l’usine d’incinération toute proche donne l’alerte. Arrivés sur place, les pompiers éteignent le feu qui a pris simultanément dans les moteurs d’une dizaine d’engins de chantier. Selon la gendarmerie, L’acte criminel ne fait aucun doute. L’enquête commence.Toutes informations confondues, des quotidiens La Montagne à l’Écho (tendance PCF), en passant par les régionales France Bleue et France 3, les médias rapportent la colère des autorités: l’emploi est menacé, on détruit l’outil de travail d’une entreprise familiale (Eurovia sous-traite à une entreprise de la Brive la Gaillarde voisine), il faut que ça cesse !

Certains lieux agro forestiers industriels de la Corrèze et de la Creuse voisine sont en effet particulièrement inflammables. Un site d’engraissement industriel de veaux se construit, le bâtiment flambe; des engins forestiers préparent l’approvisionnement d’une future « usine de pellets torréfiés »,  encore le feu. Les enquêtes sont toujours en cours. La question que tout le monde se pose : qu’elle mouche a donc piqué ces incendiaires?

 Pour Jacques FAUREL, aucun doute possible. Il écrit sur son compte Face book : « responsables mais pas coupables ? (…) Mrs Philippe REVEL et Pierre Calmette (…) vous avez au nom de votre syndicat (la Confédération Paysanne NDLR) sali le projet, menti effrontément, insinué auprès de toutes sortes de médias plus ou moins sérieux (…) à force d’occuper l’espace médiatique, certains esprits faibles ont cru en vos arguments pourtant grossiers (…) en jouant sur les peurs et les croyances de certains ‘réfugiés-en Limousin’, vous avez armé leur bras (…) pendant que les honnêtes gens dorment encore, une bande organisée, le bras armé de votre ‘opération démolition’ ont incendié …». Suit un exposé aussi peu fraternel entre agriculteurs des CV de nos deux « responsables mais pas coupables ? »: « agriculteur du pays d’Égletons en bout de course (…) croit qu’être rentier et travailler son lopin de terre en bio lui permet d’élever son expérience en modèle ». Jacques FAUREL est l’un des 3 agriculteurs porteurs du projet des serres à tomates.

Quelques followers lui emboitent le pas sur le même réseau social : « enculés d’agriculteurs fonctionnaires » tonne Lilian Thomas, « tant que les gens croiront ou auront la crainte de ces écolos bobos crados gauchos on n’en sortira pas »,poursuit Annie Lachassagne. Le Président du Conseil Départemental, Pascal COSTES, relaie  sans commentaire le texte de Jacques FAUREL sur son compte Face book. Les élus locaux, qui tous soutiennent le projet, s’agacent eux aussi. Ils dénoncent dans la presse des « moyens lâches et terroristes ». Le Président de la Chambre d’agriculture de la Corrèze, peut soupçonnable de sympathie pour la Confédération Paysanne, précise néanmoins : « … il est notamment inadmissible d’insinuer sans preuve que cet acte aurait pu être commis par d’autres agriculteurs …».

Mais pourquoi tant de haine? Après tout, ces investisseurs dans l’agro-foresto-business ne veulent que le bien du département, y développer l’emploi et la production locale, produire corrézien », comme d'autres veulent produire français. Quelques explications permettront peut-être d’éclairer notre lanterne.

Notons tout d’abord que les trois sites inflammables précités ont fait l’objet d’enquêtes publiques largement favorables. Depuis lors les opposants épuisent un à un leurs recours légaux malgré l’aide juridique de Corrèze environnement[1]. Peu de chance que la contestation légale aboutisse et cela crée peut-être quelques frustrations. Mais de là à s’enflammer.

1000 veaux élevés sous la mère

Prenons le premier cas, la ferme des 1000 veaux dans la Creuse aussi limousine. La région est réputée pour son veau élevé sous la mère. De nombreux panneaux aux bords des routes le signalent. Problème, il fallait semble t-il jusqu’à présent accélérer un peu le processus en envoyant les petits grossir plus rapidement en Italie, avant de revenir auprès de leur maman corrézienne. Ceci ne concerne pas bien entendu les quelques éleveurs qui engraissent 100% local, demandez à votre boucher.

Germe alors dans l’esprit entrepreneurial agricole une idée de bon sens : engraissons corrézien ! Finis les transports par camion. Gagnons un maillon supplémentaire dans la chaîne de valeur dirait la patronne du FMI. Même Élise Lucet n’aurait rien à redire.

Mais pour avoir la taille industrielle critique, comme pour la ferme des 1000 vaches dans la Somme, il faut dépasser le seuil légal des 400 têtes. Un recours judiciaire bloque l’autorisation préfectorale. Bon Prince avec sa région préférée, François Hollande fera passer le seuil à 800 avant de partir. La construction peut démarrer.

Il faut aussi trouver le débouché à ces milliers de tonnes de viande. Intermarché - nous favorisons les producteurs locaux- se met sur les rangs. Il garantit prix d’achat et volume minimums ; il sera donc LE client. Éleveur, je te tiens par les cornes.

Restait à nourrir la famille nombreuse. Sans production locale suffisante disponible, on fera venir. Si le veau ne va pas à la nourriture, la nourriture viendra au veau. La paille aussi peut-être, puisque nous exportons la paille en Allemagne pour des méthaniseurs grand format avant de constater une pénurie locale, comblée par des importations et des subventions ? Mais arrêtons de tout mélanger car ça gâche le produit.

Pouvant regarder de pas trop loin sa maman, le veau limousin est sauvé par l’agro industrie alliée à la grande distribution. Tout est bien qui finit bien. Certainement déçus, certains « esprits faibles » se sont agacés en jouant avec leurs allumettes.

110 000 tonnes de bois en poussière

On le sait, en France et aussi en Corrèze, le bois pousse plus vite qu’on ne l’utilise. On sait aussi que tout projet industriel qui mettra fin à ce scandale et cochera les bonnes cases du développement durable sera soutenu en plus haut lieu.

Nous voilà donc en Haute Corrèze, sur le Plateau[2] encore boisé où les souches arrachées de résineux Douglas s’entassent. Car, voyez vous, il y 40-50 ans, sur les landes devenus inexploitées suite à l’exode rural, on a massivement subventionné la plantation de cet arbre miracle durable comme le châtaignier, accessible à l'abattage mécanisé et à fort rendement en sciage.

Petit problème, les arbres venus à maturité une fois abattus en coupe rase – tous en même temps pour bien laisser les sols raviner et faire chuter les cours du bois –  ne peuvent être remplacés que par les enfants, sur le sol acidifié par leurs parents, sauf à laisser pourrir les souches sur place pour laisser le temps au sol de se ré amender. Vous imaginez le temps perdu. Il faut replanter, quitte à épandre des engrais chimiques sur les sols appauvris. 

Alors, le cerveau fertile d’un certain Pierre-Henri Gaudriot se met en marche. Là haut à Bugeat, existe un site idéal, concédé il y a plusieurs années à un autre porteur de projet local qui devait y construire une usine pour recycler les pneus usagés. Il est parti avec les subventions en laissant le stock de pneus. Le site est disponible. Nous sommes à quelques centaines de mètres de la fameuse « gare à bois » SNCF de Bugeat, une idée généreuse soutenue par Jacques Chirac en son temps pour évacuer les bois tombés suite à la grande tempête de1999. Une voie de chemin de fer parfaitement entretenue mais qui n’aurait vu, dit-on sur place, passer qu’un seul train en 20 ans. Une ressource locale inutilisée, les souches, un trop plein de bois sur pied, une gare sous utilisée et un terrain vacant. Restent à trouver le bon produit, son débouché et surtout cocher la case carbone.

Pour le produit, ce sera le « pellet torréfié », le même que celui que vous mettez dans votre poêle, mais encore plus sec et donc en principe à fort pouvoir calorifique. Une sorte de charbon de bois qui serait fabriqué en broyant les fameuses souches et en y ajoutant quelques dizaines de milliers de tonnes de bois. 110 000 tonnes par an, amenées par 2 000 camions, pour produire 40 000 tonnes de pellets. Pour le débouché, il suffit d’écrire au dossier qu’on a le marché de la CPCU[3] parisienne qui chercherait à remplacer une partie du charbon qu’elle utilise par un combustible moins contesté. Pour le bilan carbone, il suffit de déclarer que le pellet sera livré par train à Paris. Qui a visé les contrats d’approvisionnement de la CPCU? Qui a vérifié que toutes les centrales à charbon parisiennes sont bien raccordées à la fameuse gare de Bugeat.

Les collectivités locales applaudissent, l’ADEME valide techniquement, le Préfet de l'époque signe l’autorisation[4], le terrain est mis à disposition et les premières subventions (on parle de plusieurs millions d’€uros) versées, avant d’attendre les derniers recours judiciaires.

La filière bois, même officielle (CRPF) et industrielle (bois énergie), donne un avis défavorable : aberration écologique et économique, conflit d’usage avec le bois énergie, manque de fiabilité d’un monteur de dossiers déjà bien connu de nos services[5]. Le projet semble à l’arrêt, mais le Ministre François de Rugis a salué l’initiative lors de sa dernière visite sur place. Sans attendre le résultat prochain des recours de l’association non à la montagne pellets, des esprits faibles ont encore frappé.

5000 tonnes de tomates sur laine de roche

Nous le savons tous, la tomate française souffre d’un risque de grand remplacement par la migrante industrielle espagnole notamment, élevée justement par les migrants marocains finalement utiles et pas si chers. Pourquoi ne serions nous pas capables d’en faire autant, ici, chez nous, en Corrèze. Encore du bon sens.

Sur une emprise totale de 26 hectares, cédés pour 40 000 euros par la collectivité, dont 8 hectares de serres pour la culture hors sol sur laine de roche, le projet de Rosiers d’Égletons (11 millions d’€uros) est officiellement lancé. Objectif, 4 à 5000 tonnes chaque année, été comme hiver. De quoi alimenter les stocks des Paysans de Rougeline. La SAS de Marmande commercialisera la production. En surproduction récurrente, on a vu récemment sur nos chaînes de télévision qu’elle détruit des centaines de tonnes par jour en ce mois de juin 2019, faute de clients.

Quinze CDI promis et quelques dizaines d’emplois saisonniers, Il n’en faut pas plus pour enthousiasmer nos décideurs locaux. Promis juré, ce seront des emplois locaux, peu qualifiés pour satisfaire un marché de l’emploi supposé demandeur. Comme l’illustre la filière bois industrielle toute proche : faute de candidatures, elle emploie déjà des travailleurs détachés européens. Quant aux exilés et migrants extra européens qui ne demandent qu’à travailler, puisque la préfecture de Corrèze leur distribue généreusement ses OQTF[6], ils ne sont pas concernés, ils ne sont d’ailleurs pas corréziens.

Ces travailleurs sous serres, par 35° à l’ombre en été, seront chauffés en hiver, comme les tomates. La préservation de la zone humide nous est garantie, ainsi que l’arrosage par récupération de 90 000 M3 d’eaux de pluies. Les investissements et subventions des collectivités sont au rendez-vous. Après tout, nos impôts sont là pour aider l’industrie, comme chez Ford ou Alsthom ou tout simplement sous forme de CICE.

Les porteurs de projet affirment n’avoir pas demandé un label bio tant le projet d’éco serres est en lui même une garantie suffisante, oubliant de dire que, de toute manière, ce label ne concerne pas les cultures hors sol.

Le projet est financièrement bouclé depuis longtemps, puisque le dossier a été validé il y a longtemps par nos autorités. Surprise, un  financement participatif au taux de 4% vient de recueillir la somme de 400 000 €uros sur la plateforme MiiMOSA. Une plateforme toute paysanne avec ses partenaires Carrefour, Danone, Groupama, le Crédit Agricole Charente Périgord, Blédina, les Chambres d’Agriculture France. Les banques hésitaient–elles à suivre pour justifier d’emprunter l’argent à un tel taux? Le maraichage de tomates est-il devenu tout à coup si rentable qu’il puisse servir de tels intérêts?

Après l’incendie du 23 juin, les travaux vont rapidement reprendre. La Corrèze pourra s’enorgueillir, à 600 mètres d’altitude avec -10° en hiver, de financer la surproduction chronique de tomates sans goût ni odeur, à faible valeur nutritive. Comme le disait en substance un industriel de la tomate hors sol dans une récente émission d’Élise Lucet, c’est ce que demande le marché. Pas de quoi s’agacer.

[1]Corrèze environnement fait partie des associations du réseau de France Nature Environnement

[2]Il s’agit du Plateau de Millevaches lieu historique de résistance à tous les pouvoirs depuis des siècles.

[3]Compagnie Parisienne de Chauffage Urbain.

[4]En off, il avouera aux opposants qu’il n’a pas eu le choix suite à un ordre ‘venu d’en haut’.

[5]Tout simplement taper le nom du porteur de projet sur votre moteur de recherche

[6]Obligations de Quitter le Territoire Français.

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