Migrants : Pourvu qu'on ne trouve pas des cadavres pendus aux arbres

Je ne suis ni journaliste ni militante, j’ai 30 ans. Je vais vous parler de mon ressenti, de mes pensées, de ce que j’ai vu à Calais, sans grands mots ni belles phrases.

J’ai passé deux semaines à Calais fin novembre et début décembre 2017. Je ne connaissais rien à la situation, je m’y suis rendu après avoir entendu que des associations cherchaient des bénévoles pour distribuer des petits déjeuners et des repas.


Pour simplifier la situation (certains d’entre vous la connaisse, d’autres n’en ont jamais entendu parler) 800 migrants, mineurs pour une grande partie, tentent de survivre en attendant de passer en Angleterre. Survivre sans tentes, sans cabanes. Avec un manteau et un sac de couchage éventuellement, si ces maigres biens subsistent aux nombreuses confiscations et détériorations, voire destructions des CRS. Les CRS sont, aux dires des associations, 450 en ce moment.
Je ne vais pas faire un dessin des distributions de repas. Si le soleil est au rendez-vous, ça va, c’est supportable pour les bénévoles. Sourires, rires, échanges fraternels, discutions animeront la distrib’… Si la pluie, le froid, la grêle ou la neige transit les migrants, il est bien difficile de n’avoir à offrir que du thé chaud et un morceau de pain puis de les laisser là, seuls, entre la zone industrielle et la forêt où ils se cachent. Ils nous le racontent, et nous le voyons souvent, les CRS les traquent de nuit comme de jour, éteignent les feux à l’extincteur ou à coup de pompes, brûlent les sacs de couchage, les vêtements, gazent en pleine nuit ces personnes sans défenses. Bref, ils les harcèlent physiquement et psychologiquement, en continu. Et ils ne font qu’appliquer les ordres que donne la hiérarchie. Comment dormir en laissant ces gens dans cette situation ?


Puis j’ai fait mon chemin parmi les migrants, je me suis fait des amis. Avant d’être des migrants ce sont des êtres humains comme tout le monde. Nurah vient d’Erythrée. Je lui demande pourquoi il a quitté son pays : « Pour éviter le service militaire, qui peut durer à vie ! A l’armée en Erythrée vous êtes maltraité ou torturé, vous travaillez dur, on vous envoie à la guerre en Ethiopie et vous n’êtes pas payés. » En gros vous êtes esclave ou chair à fusil. Plus tard je vérifierai ses dires en lisant le rapport alarmant sur la situation en Erythrée rendu par Amnesty Internationale. Alarmant.


Mais aujourd’hui il fait beau et j’ai proposé à Nurah de lui payer une carte téléphonique pour qu’il puisse joindre sa famille. Sa maman en particulier, à qui il n’a pas parlé depuis 4 mois et qu’il n’a pas vue depuis 1 an et demi. Il se confie, en anglais : « Je suis resté 3 mois dans un centre d’hébergement en Allemagne en attendant une réponse à ma demande d’asile. Ils n’ont pas accepté, j’ai dû m’enfuir. Mais s’ils avaient accepté je n’aurais pas pu rester dans ce pays. Les gens sont si méchants là-bas, si racistes. Quand on entre dans un magasin ils disent « scheisse (merde) », j’avais envie de pleurer tout le temps, c’est tellement difficile… » Nurah n’ose pas entrer dans le bureau de tabac, il ne sait pas si il peut. Il parle encore : « Je veux aller en Angleterre mais je sais que c’est dur là-bas. Il faut faire attention en marchant dans la rue, on peut vous attraper par derrière et vous trainer dans un coin pour vous frapper. » Maintenant au chaud dans un café, il cesse de parler, regarde les gens à sa droite et semble gêné. Qu’est-ce qu’il y a ? « Ils me regardent, je pense qu’ils parlent sur moi. » Nurah ne peut pas cacher sa couleur de peau, et par la même occasion le fait qu’il est un être humain illégal. Un peu comme le jour où j’ai patienté dans la file d’attente avec les migrants pour manger un repas chaud, j’étais blanche dans une file de noirs, cela faisait « intrus » et tout le monde aurait pu rire. On m’a simplement sourit…


J’ai quitté Calais en faisant un crochet par chez mes parents avant de rentrer chez moi. Devant la situation que je leur ai rapportée, mes parents ne comprenaient pas. Ils n’y croyaient pas. Mon père s’indignait : « Mais si c’est vrai ce que tu dis, autant les tuer tout de suite ! C’est quoi ces conneries ? C’est ça Macron ? C’est n’importe quoi ! » Et pourtant je les ai vus les CRS, une vingtaine, à 19 heures, balayer la forêt et détruire le peu de biens nécessaires à la survie de ces gens. Mes parents étaient plutôt à gauche lors des présidentiels, mais des amis proches ont soutenu activement la candidature de Macron, ces amis hébergent actuellement 3 migrants mineurs en demande d’asile. Ne sont-ils pas un peu déçus de leur président pour qui ils se sont tellement battus ? Où sont-ils plutôt dégoutés ? Je ne leur ai pas demandé. Je repense à une bénévole qui s’indignait sur le sort des afghans renvoyés dans leurs pays, et à une mort certaine. Elle disait « C’est extrême, mais autant les tuer ici, on gagnerait de l’argent, du temps et de l’énergie. On le sait qu’ils se feront tuer dans leur pays ! »


Je suis toujours en contact avec Nurah et ses amis. Je prends des nouvelles presque tous les jours. Parfois je vogue au gré de facebook et y lis des articles d’actualité. Si Nurah trouve un coin de wifi quelque part dans les rues, il s’assied à même le sol glacé et prend quelques minutes pour m’écrire. Cette nuit du 21 décembre c’est ce qu’il se passe, je lis des articles, il m’écrit en parallèle. Un article de juillet 2017 remonte à la surface du réseau social : Le député européen bulgare Angel Dzhambazki propose d’euthanasier les Roms […]. La directrice du Réseau d’organismes européens roms, Gabriela Hrabanova déclare voir une tendance, à travers toute l’Europe, où les déclarations publiques contre les Roms sont devenues la norme… Je fais le lien dans ma tête entre les Roms et les migrants. Au moins ce député a le mérite de dire ce qu’il pense, sans passer par quatre chemins. Il est 2 heures du matin, Nurah m’écrit : « J’ai pu dormir dans une maison durant 3 jours, mais on m’a dit que je ne pouvais pas rester plus. Pour le plan grand-froid, ils ont ouvert un bâtiment durant une semaine, mais c’est fini, il ne fait plus assez froid. Mais nous sommes beaucoup à avoir peur d’y aller, peur qu’ils nous contrôlent ou nous envoient dans un autre pays. » Je lui demande comment il va. « Je ne sais pas, je me sens vide. Je me sens si mal parce que hier ils sont venus, ils nous ont gazé et ont gazé les sacs de couchage. Ils nous ordonnaient de partir. Je déteste les humains en ce moment, je déteste ce monde, je ne sais plus ce que je dis. J’essaye de dormir dans la forêt. Nous n’aurions jamais dû venir ici, c’était une mauvaise idée. Je suis tellement stupide. » Je tente de le réconforter, pas évident par Messenger. Il continue : « Nous voulions la liberté, mais les gouvernements et les gens d’Europe se moquent de nous et nous détestent. Pourquoi ? Je ne sais pas, mais c’est ainsi. Trop de gens se sont suicidés en Allemagne (2 personnes) à cause de cela, et au Danemark (3 personnes dont une fille, dit-il). Je ne sais pas ce qu’on va dire à leurs familles, surtout à leurs mères… Ça me fait si mal… », il joint des smiley en pleurs à ses messages… Je tombe sur un article qui parlent de trois chevaux maltraités : Ils semblent abandonnés sur un terrain de quelques ares […] sans abri pour se protéger de la pluie et nourris à minima. Une villageoise s’exprime : « Je n’en dors plus, c’est insupportable de les savoir dans ces conditions. » Combien de personnes ne dorment plus ? à la Roya, à Calais, dans toute la France ? Les journaux titraient ces derniers jours Pourvu qu’on ne trouve pas de cadavres à la fonte des neiges, je rajoute : pourvu que le cynisme des autorités françaises ne poussent pas les migrants vers la folie et le suicide. Pourvu qu’on ne trouve pas des cadavres pendus aux arbres des forêts françaises. J’ai peur. Ouvrir des bâtiments durant une semaine pour le plan grand-froid, et les gazer dès le lendemain lorsque la température a pris un degré supplémentaire.


Voilà où nous en sommes en cette fin 2017. Le cynisme est là, comment en sortir ? S’il reste un peu d’humanité dans le cœur de nos dirigeants, cessez cette situation s’il vous plaît. Joyeuses fêtes à tous.


Léna, le 21/12/2017

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