Non, la politique n'est pas un jeu !

L’expression de politique spectacle, sans doute issue du fameux essai de Guy Debord, La Société du Spectacle (1967), est toujours à la mode en période électorale. Et si, plutôt que de se contenter de cette critique simpliste, on arrêtait de prendre la politique pour un jeu ? Les résultats de l’élection législative, particulièrement l’abstention, posent la question.

« Tous des clowns », « la scène politique », « le jeu politique » ; peut-être de façon inconsciente, cette association de la politique et du spectacle s’observe limpidement dans les mots. Les experts de la politique comme les citoyens les moins convaincus, tous utilisent ces expressions théâtrales du jeu, de l’acteur, du scénario. Les plus critiques iront jusqu’à être persuadés que les hommes politiques ne sont qu’une marionnette d’intérêts cachés, et voilà que l’on retrouve les plus sceptiques qui clament haut et fort leur lucidité et leur révolte face à cette mise en scène, cette mascarade.

Le triste spectacle politique ?

Le point commun de toutes ces analyses, et c’est ce que révèle cette brève parenthèse lexicale, c’est la notion de spectacle. La politique ne serait qu’un jeu, qu’une représentation dont les citoyens sont les millions de spectateurs. Cette affirmation, on aurait bien du mal à la contredire, surtout après l’année électorale que nous venons de vivre.  La campagne a été qualifiée de rocambolesque, au scénario improbable, et nous a tenu en haleine pendant des mois. Nous nous délectons des jeux politiques, des coups bas, des trahisons, des alliances et des joutes verbales. Grâce à nos écrans de télévision ou de portable, nous scrutons le moindre détail de l’action, toujours aux aguets d’un éventuel rebondissement ou d’un indice que nous laisserait un acteur sur la suite de l’intrigue. La politique devient alors presque un outil cathartique, un feuilleton dont les épisodes s’enchaînent, où les tragédies frappent aveuglément et où les hommes politiques s’entrechoquent violemment. Qui ne se reconnaît pas dans cette description du spectacle politique ? Nous l’avouons d’ailleurs peu volontiers, mais il est commun de donner son vote en fonction du jeu des différents acteurs : celui-là nous semble honnête, celui-ci nous semble compétent ; en voilà un qui est jeune et donc dynamique, en voici un qui est plus âgé et donc expérimenté. Si je poussais encore cette comparaison jusque dans ses dernières limites, le jeu démocratique serait presque une télé-réalité, où le candidat le plus convaincant dans le rôle de président serait le vainqueur incontesté. Une comparaison qui ne nous apparaît pas si absconde quand on se souvient que Donald Trump était, avant d’être Président, hôte d’une émission de télé-réalité.

Une telle analyse soulève pourtant des contestations, pas tant pour elle-même que pour ce qu’elle implique. En effet, si l’on s’avoue que la politique est un spectacle, est-ce que la politique n’est qu’un spectacle ? N’y-a-t-il pas là quelque chose de plus important qu’une simple pièce qui se joue, comme l’avenir de notre société ? C’est qu’en effet la politique a un enjeu bien particulier : le pouvoir. Être choisi par un peuple-public pour jouer le rôle du représentant, c’est non seulement pouvoir monter sur la scène, mais aussi en retour de pouvoir manipuler les spectateurs. En effet, et pour continuer notre métaphore, tout spectateur de théâtre ou de cinéma est manipulé par la pièce ou le film qu’il regarde. C’est le ressort de bien des rebondissements dont Hollywood a le secret, et l’on se délecte de la surprise ainsi provoquée. De la même manière, l’homme politique a un véritable pouvoir. Le pouvoir symbolique, expression chère à Pierre Bourdieu, est d’ailleurs aussi important que le pouvoir réel (exécutif ou législatif, par exemple). On s’en persuadera facilement ; ce n’est pas parce qu’il possède les codes nucléaires que l’on respecte le Président de la République, mais bien parce qu’il est Président de la République et qu’il incarne l’Etat, la nation, le peuple, tout autant de notions abstraites et fortement symboliques. Il semble donc clair que quand nous affirmons que la politique est un spectacle, elle garde cela de particulier qu’elle a pour enjeu un pouvoir immense.

Ce constat simple est une véritable charnière entre deux visions très critiques de la politique. La première, je l’évoquais toute à l’heure, est presque complotiste : le pouvoir utiliserait le spectacle pour se masquer, et ainsi cacher le véritable exercice du pouvoir derrière quelques artifices de communication. Bien que je ne sois pas certain que cette pensée soit si absurde, ce serait trop s’écarter de mon objectif que de développer cette idée. La seconde, est plutôt critique et traduit un certain désespoir : comment peut-on se contenter d’un spectacle quand c’est le pouvoir de notre société qui est en jeu ? Quand la politique dépasse et domine le politique, quand le spectacle d’une campagne cache les enjeux d’une société, ce désespoir et cette colère sont légitimes.

 C’est peut-être comme cela que l’on peut d’ailleurs interpréter le succès des mouvements nouveaux, comme celui d’Emmanuel Macron ou de Jean-Luc Mélenchon, qui ont su capitaliser sur quelques axes à très long terme, par exemple le progrès et l’environnement. Pourtant, et il ne faut pas se méprendre sur ce point, l’atout principal de ces hommes politiques reste leur communication et leur image. L’adjectif « tribun » est sans doute celui qui revient le plus pour qualifier Jean-Luc Mélenchon, et c’est grâce à cela qu’il est fait remarquer. Pour reprendre le fil de la métaphore, il s’est attiré l’attention du public grâce à un jeu d’acteur particulièrement rare : celui de l’orateur. Loin d’être suffisants, ces sursauts renforcent au contraire le spectacle politique, en lui ajoutant du suspens et des rebondissements.

Prendre conscience de l'importance de la vie politique

Pourtant, il me semble fondamental de dépasser ce constat de la politique spectacle. Chaque fois que l’on formule cette critique, nous oublions l’importance fondamentale de la politique : le devenir de nos sociétés. C’est une tâche exceptionnelle, formidable par le défi qu’elle présente. Un défi environnemental, économique, sociétal ; les défis d’égalité, d’éducation ou de logement. Quand nous ne prenons pas les affaires de notre pays au sérieux, nous nous bandons les yeux pour ignorer la difficulté de la réalité. La clé, c’est de se rendre compte de l’enjeu du pouvoir : il ne s’agit pas d’élire un Président de la République, il s’agit de redéfinir un contrat social. C’est sans doute parce que le pouvoir de nos élus est abstrait, vague, incertain, quasi fantomatique que l’on doute de son existence et que l’on applique une grille de lecture simpliste, celle du spectacle. L’opacité de nos institutions, de ce qu’elles peuvent ou ne peuvent pas faire, nous rend bien incapable de juger qui ferait un « bon » ou un « mauvais » député, un bon président. C’est bien pour cela que l’on se résigne à juger par la capacité à s’agiter, à communiquer, bref sur les apparences.

Pour se confronter aux défis de notre époque, nous devons donc nous détacher de cette notion de politique spectacle. Non, la politique n’est pas un jeu. C’est notre contrat social qui s’y joue, aussi bien aux élections qu’en dehors. Si cette prise de conscience commence à avoir lieu, elle est cependant toujours contrecarrée par les excès des candidats, les impératifs du spectacle.  Cessons d’être spectateurs de la politique, et devenons-en acteurs, en décidant demain quelles doivent être nos combats, et reconstruisons des formations politiques de conviction et d’engagement. L’idéologie a cela de constructif qu’elle a tendance à écarter les individus pour se concentrer sur les idées, et c’est peut-être un outil qui nous manque aujourd’hui. Une autre piste de front sera évidemment les médias, qui ont le devoir de partager des analyses partisanes plutôt que de prétendre à une objectivité brute. En acceptant d’être subjectif, en défendant des idées qui ne plairont sans doute pas à tout le monde, il évite de produire des propos vides et des analyses sans objet. Il tombe alors dans l’admiration naïve alors qu’il devrait être dans l’analyse critique, et il ne fait que braquer des projecteurs sur la scène.  

 Ce n’est qu’en définissant la priorité principale de notre époque que nous pourrons être capables de proposer de nouvelles idées et de juger les hommes politiques sur la force de leurs propositions et non l’apparence de leurs discours. Evidemment, nous ne nous séparerons jamais d’une part de spectacle, puisqu’il faut toujours que la forme et le fond soit profondément associés, mais enfin, il y aura du fond, du politique plutôt que de la politique.

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