Les études récentes en éthologie nous enseignent que les animaux sont capables de compter jusqu’à 3 voire 4 amis, mais pas plus, après on dit « beaucoup ». Le principe d'exclusion de Pauli et la vitesse d'un potentiel d'action neuronal expliquent largement de nos jours pourquoi. Cet article ne traite pas de neuroscience mais se veut plus historiographique et a pour but d'apporter des éléments aux thèses que l'écriture est apparue dans l'histoire après les mathématiques, celles-ci étant au départ commerciales et de partage de territoires, et intimement liées aux différents ressentis des poids, mesures, palper, odeurs, couleur et goûts..
A propos du chiffre 1 : son origine est attestée depuis le paléolithique. Il y a au moins 20 000 ans, Un n’était qu’une entaille sur un os.
Un homme avait entaillé un morceau d’os 60 fois et bien régulièrement sur une de ses faces, puis 60 autres entailles sur une autre face, et plusieurs groupes d’entailles en nombres identiques sur la troisième face de l’os. Ce qui prouve que cet homme était capable de compter. Pourquoi comptait-il en base 60 ? Des considérations astrologiques ou des considérations anatomiques (60 est un factoriel du nombre de phalanges contenues sur l’ensemble des 4 derniers doigts de la main gauche) peuvent apporter des éléments de réponse à cette question. Toujours est-il que ce simple fait éthologique suffit à donner la variation de puissance entre l’esprit humain et l’esprit animal.
Au début du 4ème millénaire, en pays de Sumer, le Un devient un jeton censé représenter une équité marchande stable que l’on peut multiplier par des ajouts. On remarque que cette structure de pensée est inverse de celle de Pythagore. Pour avoir quatre fois la dose on donne 4 unités d’Une dose. Dès lors les échanges cessent de se faire aux bornes des satisfactions des besoins et des désirs pour être encadrées dans un idéalisme mathématique individuel, singulier et égalitaire, multipliable mais non plus collectif ni équitable. Lorsqu’il s’agit d’avoir un avis impartial on lève les yeux et on se réfère au nombre d’étoiles avant de se référer aux constellations, c’est-à-dire à la quantité d’étoiles plutôt qu’à leur topos, qu’aux formes qu’elles dessinent entre elles. L’utilisation de jetons pour les unités ouvrira le champ de la soustraction, ce qui ne pouvait être fait une fois l’entaille préhistorique accomplie sur le bâton d’os. La marchandisation au juste prix, avec reste en retour, devient possible et logique, et tout le monde est content. On commence à concevoir, en plus de l’addition et de la soustraction, la multiplication et donc la division avec ses notions de dividendes, de diviseurs, de quotient et de reste. L’arithmétique est née et les tables d’addition en sont l’expression symbolique.
Par opposition, les aborigènes d’Australie n’ont jamais connu cette première révolution numérique. Chez eux le chiffre 4 comme tous les autres portent le même nom qui est « beaucoup ». Chez eux les journées ne sont pas comptées en heures mais par rapport à la position du soleil. Les distances ne sont pas comptées en mètres mais traduites en chants ancestraux. Pour aller d’ici à là c’est le temps de chanter l’hymne à tel ancien. Pas besoin de mathématiques dans ces conditions, mais excellentes performances tout de même.
Le concept de l’utilisation du jeton pour désigner l’unité a fait que l’on utilisa des cailloux, qu’on appelle calculs, ou graves. Ces termes ont donné le terme « calcul » pour désigner l’arithmétique et la gravité pour désigner la force du Monde. Notez au passage la symbolique linguistique du mot gravité.
Imaginez que vous êtes un marchand d’amphores et que vous deviez livrer votre production d’amphores. Le compte à livrer est « homothétié » par le nombre de jetons mis dans une petite bourse scellée et livrée en même temps que la marchandise. Si bien que même si le receveur ne sait pas compter, il pourra mettre Un jeton sur chaque amphore et constater qu’il y a autant de jetons que d’amphores. De même on peut concevoir une base, disons de 60, qui fait qu’au bout de 60 jetons dans la bourse celle-ci est marquée et on commence à remplir une deuxième bourse. Le nombre total de bourses multiplié par 60 donne le nombre total de jetons et donc le nombre total d’amphores. S’il reste des jetons me direz-vous ? On les sacrifie aux Dieux par exemple, ou l’on s’en fait un capital. Sinon un matheux qui passe par là inventera la modulation ou la décimale.
Un jour un génie remplace le jeton par une encoche cunéiforme sur une tablette d’argile comme le faisait son ancêtre au paléolithique lorsqu’il entaillait son bout d’os. Sauf que toutes les 60 entailles il fait un rond et tous les 6 ronds il fait un carré. Dans la suite il conceptualise des opérateurs qui lui permettront de faire des calculs simples et il pourra inventer le boulier. L’arithmétique est géniale pour les rapports humains. La première écriture n’était donc que des comptes mathématiques. La prose ne viendra que bien plus tard et ne sera qu’une tentative pour réduire à l’entendement et à la raison le savoir intuitif et celui de l’imaginaire, mais pour l’heure (nous sommes à la fin du IVème millénaire avant JC), cette écriture, cette prose des nombres sur tablette, permettait de débloquer des schémas explicatifs pour faire de bons échanges matériels, car l’entendement par l’oralité et même la symbolique ou l’imaginaire ne pouvaient pas produire de schémas explicatifs satisfaisants pour échanger du matériel. L’oralité permet d’échanger sans compter sur des schémas explicatifs seulement si ces derniers sont communs et innés (les fameux archétypes de Jung ou les schèmes que ceux-ci soient kantien ou non). Dans ce cas les échanges peuvent être hors du champ de l’entendement mais néanmoins admissibles voire nécessaires, comme peuvent l’être le rire, le cri, le chant oral, le sifflement, les rythmes frappés, les consonances plus ou moins syntaxiques, mais aussi les contes, enfin tout ce que l’on appelle le discours commun, ou si on préfère le langage. Mais l’oralité ne restait d’aucun secours dans la recherche d’un équilibre marchand entre deux comptoirs éloignés n’utilisant pas le même langage. C’est à cette époque que les discussions sur les gouts et les couleurs pouvaient aboutir, par effet papillon, à des vendettas familiales. Considérons dans un autre registre que ces lois du Talion auront fait l’objet de régulation avec les premiers codes comme le Code Hammourabi ou son antérieur celui de Sargon.
Réflexion : L’écriture est donc une invention du commerce pour le commerce, comme le sera plus tard la monnaie qu’on conviendra de fixer sur la quantité d’or naturel pour lui donner une valeur marchande et non d’usage. L’écriture est donc par essence un produit du commerce. C’est une réalité dans la juste mesure où, étant matérielle, et donc écrite sur support matériel, (que ce support soit un os, une tablette, un papyrus, un parchemin de cuir, un codex, un imprimé, une peinture typographique ou quelconque, un graphe, une image analogique ou numérique, magnétique, électronique ou sonore), elle ne convient pas à l’imaginaire, ni à la symbolique. Si donc l’imaginaire et la symbolique ne peuvent être transmises qu’avec l’aide (supplémentaire) de l’oralité, le théâtre (le mime étant aussi un théâtre, bien que muet, il « parle ») devient le noble moyen d’expression et de transmission du savoir, lequel, si l’on comprend bien ne peut donc pas être limité au seul entendement du Réel mais doit être teinté d’imaginaire, d’intuition et dominé par la raison (cette dernière pouvant être pure ou pratique). Le théâtre paradoxalement, si on l’intègre bien, c’est-à-dire si on fait exemption du scénario, correspond à la pensée discursive hindouiste (qui procède par raisonnements successifs contrairement à l’intuitif). Y rajouter un scénario, c’est déjà l’écrire et le rendre accessible au commun, au conventionné.
FIN
Tiré de l'essai "Reconfiguration", de l'auteur - aux éditions PAPANE - section sur Pythagore