La monnaie ? Mais ça n'existe pas dans le Réel

Une Ferrari, une belle petite pépée, le dernier album des ZZ-Top, une piscine, des bagues aux doigts, un survêt, un tube d'aspirine, une photo d'Marilyn, 2 kilos de pâtes, du beurre... Toutes ces choses sont Réelles, même si certaines sont inutiles. Mais l'argent lui c'est de la foutaise !

J'étais jeune externe en réanimation, j'étais pas du tout sur de moi devant les pathologies impressionnantes qui passaient dans le service. Des malades avec des tuyaux de partout, des perfusions aux solutés encore étranges pour moi, une agitation du personnel qui vous donne le tournis et vous impressionne par le professionnalisme déployé. 
L'hôpital est une bonne école...

Il y avait ce malade, pas très vieux, je dirai la cinquantaine, qui me regarde avec des yeux apeurés.
Il me prend le bras et m'oblige à me pencher sur lui. Il a quelque chose à me dire, alors je l'écoute :
"Si vous me sauvez je vous donne toute ma fortune"
T'imagines la pression psychologique qu'il te met là le bonhomme ?
Ma première pensée a été "Vade Retro Satanas, de quoi tu me mêles ?"
Le type bourré de tunes me promet de devenir pauvre si je lui sauve la vie ?
Disons de manière absurde que j'ai le pouvoir de lui sauver la vie ; je le fais, il est content et retrouve son énergie d'enfant, mais au lieu de refaire sa vie la continue ! Que faut-il comprendre ici ?

D'abord je n'ai pas le pouvoir de guérison, mais seulement celui de soigner et après avoir bossé pendant 10 ans pour commencer à peine a y arriver en ce jour d'été où nous sommes dans cette anecdote. 
Une charité bien ordonnée commence par la sienne certes dans l'ordre de telles choses, mais l'important est la valeur de cette charité ! 
J'avais assisté à l'hospitalisation de cet individu le matin même dans le hall d'enregistrement. Je l'avais vu grimacer de suffisance devant un pauvre être qui semblait en errance aux portes de l'hôpital et duquel il exigeait par son intimidation un droit de préséance.
Une demie-journée plus tard voilà que la Providence me fait rencontrer ce Midas réincarné au seuil de sa révélation ultime : "l'argent ne vaut rien" *.

*Je pourrais facilement développer "de manière nucléaire et subjective" en évoquant le fait que cet individu est un escroc de premier choix car regardez il vient de s'apercevoir que tout son argent ne vaut rien et il veut me le donner en change de la Vie. Allons plus loin : la vie c'est comme les vases communiquant, si je dois lui donner de la Vie je dois m'en retirer... vous commencez à voir le mythe de Faust se pointer à la porte ?).

Ne voilà-t-il pas qu'à cet instant une silhouette passe comme flottante au dessus du sol, de l'autre côté de la vitre translucide qui sépare la chambre du couloir, et l'ombre ténue portée sur la chambre l'embrasse en une seconde de suspension... C'était le pauvre erre qui se rappelait à mon souvenir et venait en m'avertissant de la présence du Mal m'ôter tout malheureux désir de convoitise.**

** Alors certes les confrères que je dénonce vont dans leur habituelle hystérie paranoïde me demander après avoir fantasmer sur ma personne que je pratique de la médecine illégale. Je vous assure qu'ils n'en sont plus à quelques (milliers d') injures près !!!
Je leur répondrai cette fois, mais cette fois-ci seulement, que s'ils sont capables d'accepter la fortune de leur patient qui agonise, contre la promesse de guérison, c'est que ce sont sont eux les escrocs ; que ma pensée et mes actes prouvent le contraire ; et que pour un officier, dénoncer sur suspicion c'est soit refaire à nouveau (pléonasme volontaire) l'affaire Dreyfus, soit, dans la dimension psychique, valider encore (et toujours) la thèse connue dès la maternelle résumée dans la locution : "celui qui le dit est celui qui l'est".
Ces comportements non confraternels sont facilement analysables pour un robot, suivez mon regard...
Ils se situent souvent en dessous de la ceinture et particulièrement dans la région périnéale... 

Pitoyable, quand l'orgueil s'effondre apparaît la misère humaine. Attention cela peut donner la nausée...
Rappelons nous que dans un combat à mort la fuite est déshonorante car on meurt à bout de souffle et sans dignité, ce qui n'est pas bon pour le karma... Le vrai problème avec l'argent c'est que quand tu l'aimes tu as peur de le perdre, de mourir, et la peur fait de ta vie un avant goût de l'enfer. 
Quand t'es pauvre tu t'en fous de mourir, au contraire t'as même envie que ça arrive vite. 

L'argent n'a que la valeur que l'on veut bien lui donner.
C'est pourquoi on peut faire tourner la planche à billet, ou pas, selon la politique du banquier.
L'argent c'est de la politique. Avant 1973 semble-t-il c'était du concret car indexé sur l'or, mais cela semble la préhistoire.
Le patron, tu lui donnes ton temps, ton énergie, ta famille (puisque tu dois la quitter pour aller au boulot), mais aussi ton argent (ton patron te paye ton essence, ta bouffe, ton oxygène que bientôt il faudra acheter en bouteille pressurisée, etc).
Non, lui te donne des bouts de papiers bien joliment colorés. Des sortes... d'assignats. 
Imagines que dans la nuit ton patron, avec ses amis, travaillent à déclencher une inflation de ouf, en quelques heures. Le lendemain ta paye du mois ne te sert à peine qu'à acheter le quart d'une baguette que de surcroît que tu vas être obligé de vendre pour aller bosser ! 
Au bout d'un moment ton conjoint se fait la malle, c'est sur. (La dessus tu aurais plutôt de la chance, lol).
T'es content avec ton boulot ?
Ton patron c'est sur qu'il est content, mais il ne te le dit pas. Il te dit le contraire et que tu doit être plus performant.
Maintenant que t'es célibataire il va te proposer une promotion. Tu bosses deux fois plus pour deux fois moins, et toi tu acceptes parce que tu as peur de la solitude.
Bon dans ton enfer un jour un t'aperçoit que ta copine elle s'est barrée pour aller vivre avec ton patron.
T'as tout gagné l'ami. 
Faute à qui ? A l'argent ? Ça n'existe pas dans le réel l'argent !
Tout ce qui existe ce sont la selle sur laquelle t'es assis, le pédalier que tu actionnes avec tes pieds, une barre pour poser tes mains, et un écran devant toi sur lequel se reflète ton avatar hyper moche qui fait du vélo sur une route sans forme. Ne pas oublier de regarder le compteur de gain en haut à droite, lui aussi est réel. 

C'est cela la condition du travailleur.

La monnaie, l'argent, cela n'existe pas dans le sens où cela ne représente rien, ni une Ferrari, ni une belle petite pépée, ni le dernier album des ZZ-Top, ni une piscine, ni des bagues aux doigts, un survêt, un oeuf dur, 2 kilos de pâtes, du beurre... 
Peut-être un peu de beurre, mais t'as pensé aux épinards ?

Diogène qui n'était pas cynique mais de Cinoque se plaignait à juste titre en prononçant ces mots : "Ah pourquoi n'a-t-il pas plu à Dieu d'avoir le pouvoir de soulager sa faim en se frottant le ventre, comme on peut le faire avec son sexe pour soulager une envie soudaine ?"
Le patron répondra au nom de Dieu pour nous : "pour que tu travailles afin de te payer...... ton quart de baguette quotidien"

L'argent c'est la création du Néolithique avec en plus la création de sociétés palatines et constitution de la classe dirigeante, pas encore aristocratique. Cela viendra avec l'oisiveté. La scolastique on appelle ça. Pas le saut à l'élastique, quoi que...

L'argent est l'algorithme de base des sociétés capitalistes. Pas du tout réel mais hautement performatif.

Le patient je l'ai quitté sans même lui parler. Quoi répondre ? N'importe qu'elle réponse aurait eu un effet plus désastreux que mon silence. Lui laissant l'espoir que je sois sourde.

 

 FIN -

 

 

 

... A propos de la photo de Marilyn dans le Châpo, c'est la photo qui est réelle pas "la Marilyn". Confère Miro avec une certaine "Pipe".

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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