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Billet de blog 12 janvier 2026

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La répression des agriculteurs porte atteinte à l'État de droit !

Face aux mobilisations agricoles, le gouvernement privilégie une méthode répressive. Cette réponse interroge le respect des libertés publiques et traduit un affaiblissement de notre État de droit.

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Alors que les agriculteurs français et européens se mobilisent depuis plusieurs semaines, nous observons le durcissement de la réponse étatique. Le 9 janvier dernier, un point de bascule a été atteint après l’arrestation injustifiée de deux porte-parole de la confédération paysanne, Thomas Gibert et Stéphane Galais. 

Avant toute chose, il faut rappeler que la liberté de manifestation est un droit constitutionnel et protégé au niveau européen. Pour le Conseil d’État, elle est une condition de la démocratie et l’une des garanties du respect des autres droits fondamentaux. Dès lors, y porter atteinte revient nécessairement à compromettre l’État de droit.  

En Ariège, début décembre, lors de la mobilisation contre l’abattage d’un cheptel de 200 bêtes partiellement touché par la dermatose nodulaire contagieuse, les images parlent d’elles-mêmes : gaz lacrymogènes tirés depuis un hélicoptère, matraquages, tirs de LBD blessant un agriculteur, gaz lacrymogènes répandus dans une ferme. Cette réponse policière choque d'autant plus qu'il s'agissait de l’une des toutes premières mobilisations agricoles contre l’abattage. À Bruxelles, quelques jours plus tard, des agriculteurs opposés à l’accord de libre-échange avec le MERCOSUR sont également violemment dispersés par les forces de l’ordre. Les vidéos ont largement été relayées. À Auch, le 27 décembre dernier, trois agents de police mettaient en joue un agriculteur alors qu’il aspergeait de lisier la façade d’un journal. Ces violences auraient pu avoir de graves conséquences. Elles annonçaient déjà un choix politique : celui de la répression plutôt que du dialogue, celui de l’endiguement plutôt que de l’écoute.  

Le deuxième acte de cette stratégie a été l’utilisation de la désinformation pour légitimer la violence de l’État. Au lendemain des évènements d’Ariège, Annie Genevard, ministre de l’agriculture, justifiait les opérations de police en évoquant la présence de militants « d’ultra-gauche » munis « d’armes de guerres » et niait la présence d’un hélicoptère sur place. Les images montrent pourtant l'appareil et les gaz qui en tombent. Quant aux militants armés, Thomas Gibert, porte-parole de la confédération paysanne, dément « On était une immense majorité de paysans et de paysannes. Il y avait quelques citoyens en soutien mais qui ne se référaient clairement pas à ce qui a été dit ». Mais ce n’est pas la première fois que, sous la présidence Macron, l’État manipule l’information pour délégitimer l’action militante. En 2017, Christophe Castaner, alors ministre de l’intérieur, affirmait que des gilets-jaunes avaient « attaqué » la Pitié-Salpêtrière avant de revenir sur ses propos publiquement. En mai 2024, le gouvernement affirmait que Sciences Po avait été « mis à feu et à sang » par les manifestants propalestiniens, ce qui fût également démenti. Il convient de rappeler que de tels procédés portent une atteinte considérable tant à la liberté de manifestation qu’au droit à l’information des citoyens. 

Enfin, le troisième acte a été celui de l’intimidation. À Maisons-Alfort, les agriculteurs ont été nassés par les forces de police alors qu’ils jetaient des œufs sur le bâtiment de l’Anses. Pour rappel, ce dispositif est « susceptible d’affecter significativement la liberté de manifester, d’en dissuader l’exercice et de porter atteinte à la liberté d’aller et venir » selon le Conseil d’État. Il ne peut, en principe, qu’être utilisé « lorsqu’il s’agit de la mesure la moins intrusive permettant de prévenir les risques de troubles à l’ordre public » - on peinera à justifier l’emploi de la nasse face à des jets d’œufs... Vient ensuite l’arrestation injustifiée de deux porte-parole de la confédération paysanne, Thomas Gibert et Stéphane Galais. Ces derniers ont été placés en garde à vue pour finalement être libérés, sans aucune poursuite, à la fin de la journée de mobilisation. Déjà dans le courant du mois de décembre, l’agriculteur mis en joue à Auch avait été placé en garde à vue puis libéré sans suite pénale comme des dizaines d’autres manifestants. Le message envoyé aux agriculteurs est clair : celui de la peur et du découragement. Rappelons par ailleurs que l’État fait durer la mobilisation alors que les conditions climatiques s'aggravent, un ouvrier agricole a succombé à une crise cardiaque sur un barrage près de Lyon il y a quelques jours. 

L’État de droit suppose le respect des libertés fondamentales et la proportionnalité de la réponse étatique. Les libertés d’expression et de manifestation doivent être garanties. C’est lorsque la violence, la désinformation et l’intimidation deviennent les instruments ordinaires de la gestion des mouvements sociaux que notre démocratie rompt.  

Il est urgent que les pouvoirs publics choisissent la voie du dialogue et du respect des libertés plutôt que celle du maintien de l’ordre comme réponse par défaut. Les agriculteurs expriment une détresse et la réprimer ne la fera pas disparaître. Elle portera seulement atteinte à notre bien commun le plus cher : l’État de droit.  

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