Les héritages de la Commune

À l’occasion de son 150ème anniversaire, revenons sur les héritages que la Commune nous a laissés. Le Paris de 2021 se doit de se souvenir et de commémorer le combat qu'ont mené Femmes et Hommes du 18 mars 1871 au 28 mai 1871.

            Le 18 mars prochain nous célèbrerons le 150ème anniversaire du début de la Commune de Paris. En cette occasion, de nombreux évènements à la gloire de cet épisode insurrectionnel sont prévus, c’était d’ailleurs l’un des sujets abordés lors du Conseil de Paris du mercredi 3 février 2021. Lors de cette réunion, les élus municipaux ont débattu sur les diverses subventions que Paris verse aux associations et parmi elles, une retient notre attention : « l’Association des amies et amis de la Commune de Paris 1871 ». Fondée en 1882 par un ex-communard, cette organisation agit pour faire vivre les mémoires et les idéaux de la Commune. L’héritage qu’elle prône n’est pas anodin. C’est un héritage complexe, riche, mais surtout, nuancé, qui dépasse le cours de l’Histoire.

            La Commune de Paris est une organisation politique en avance sur son temps, qui place le social au cœur de sa stratégie. Un grand nombre des avancées sociétales observées au cours de la IIIème république et du XXème siècle, ont été avant leur promulgation officielle, imaginées ou mise en place par la Commune.

            C’est lors de cet épisode, qu’en France, l’école devient gratuite et laïque pour la première fois. Chargé de l’organisation de l’enseignement, Édouard Vaillant est l’acteur principal de cette réforme. Le nouveau personnel enseignant est désormais à la charge de la municipalité, il lui est interdit de porter tout signe religieux ostentatoire ainsi que d’enseigner le catéchisme. Mais lors de son enterrement, la Commune a emporté avec elle, les travaux de Vaillant. Il faut attendre 1881 et le ministre de l’Instruction publique Jules Ferry pour que ces avancées redeviennent d’actualité. Cependant, il faut nuancer ce rapprochement, Vaillant et Ferry n’ont pas été motivés par les mêmes fondements. D’une part, le premier se justifie par une volonté de faciliter l’accès des classes populaires à l’enseignement et par le souhait d’affaiblir l’Église. D’autre part, le second ambitionne de rendre l’école gratuite, laïque et obligatoire pour lutter contre les idéologies socialistes et anarchistes. Bien que républicain et ennemi du Second Empire, Jules Ferry ne partage pas les idées socialistes. Pourtant, il est, durant toute la Commune, maire de Paris. Du moins, il en conserve le titre, car dès la proclamation du gouvernement insurrectionnel il suit Thiers à Versailles, allant jusqu’à l’inciter à utiliser la manière forte contre les communards. Ainsi, Jules Ferry est convaincu de l’importance de ses lois pour éviter la propagation du socialisme et pour taire l’héritage de la Commune. La création d’une école républicaine qui enseignerait les valeurs laïques aux enfants des populations les plus démunies, empêcherait ces derniers de se « radicaliser » dans le socialisme. Par conséquent, l’obligation pour tout enfant de suivre un enseignement gratuit et laïque, est le fruit d’un jeu politique qui a vu le jour avec la Commune.

            Notre Paris d’aujourd’hui se souvient, probablement davantage que les Parisiens, des passions ayant exalté ses rues du 18 mars 1871 au 26 mai 1871. Ces quelques semaines d’ébullition socialiste et humaniste ont inscrit, dans l’architecture de la capitale, des traces que le temps ne saurait effacer. Témoignage d’une idéologie idoine pour certains, cicatrices d’un temps à bannir pour d’autres, ces marques que nous a laissées la Commune sont, 150 ans plus tard, animées du même esprit.

            La Commune de Paris s’est éteinte dans un feu de sang et de pierres. Pris par le désespoir et la peur, les communards ont emporté dans leurs tombes de nombreux bâtiments, qui, jusqu’alors, réchauffaient et doraient la froideur des murs parisiens. Lors de la Semaine sanglante (21 mai – 28 mai), le gouvernement versaillais d’Adolphe Thiers reprend le contrôle de la ville. Plus de 6 000 parisiens sont tués et exécutés, les soldats de Versailles étouffent la Commune dans ses propres cendres. Les dirigeants de l’insurrection, s’apercevant de leur fin imminente, ordonnent la destruction de tout monument symbolisant un pouvoir autoritaire. Ainsi les communards sont responsables de la disparition du palais des Tuileries, du palais de justice, du palais d’Orsay mais également d’une partie du Palais-Royal.

Cette réaction destructrice s’inscrit alors dans une double volonté. Elle est d’abord la réponse du gouvernement communard aux périodes d’oppressions qu’a connu le peuple parisien : tous les bâtiments visés sont d’anciens lieux de résidence d’un pouvoir centralisé et autoritaire : les Bonaparte et le palais des Tuileries, le Conseil d’État et le palais d’Orsay, la Maison capétienne d’Orléans et le Palais-Royal. Elle est ensuite le symbole d’une défense désespérée : lors de la Semaine sanglante, le Comité de salut public, dirigeant d’une main de fer les derniers survivants de la Commune, espérait ralentir l’avancée des troupes versaillaises en mettant Paris à feu et à sang. Ce dernier constat est la preuve d’un sentiment de peur et de détresse que Karl Marx, grand théoricien de la révolution, définit comme étant le « vandalisme du désespoir de la défaite ». Notre Paris de 2021 a hérité de cette volonté destructrice de la Commune et la disparition de grands bâtiments historiques dans les rues de la capitale en sont les stigmates. L’héritage architectural de cette période s’esquisse par l’absence de vestiges, qui, en plus d’embellir la ville, auraient déceler les secrets et les intérêts historiques d’un monde passé.

            Dans La Guerre civile en France Karl Marx raconte et défend la Commune de Paris. Il caractérise cet épisode insurrectionnel comme une guerre civile. D’un côté, le gouvernement « républicain » d’Adolph Thiers dirigé par des monarchistes et de l’autre un peuple parisien insurgé guidé par des hommes politiques aux tendances socialistes. Cette opposition idéologique s’est poursuivie au sein du paysage politique, lutte qui, 150 ans après, subsiste toujours.

            Le 13 octobre dernier, la Direction régionale des affaires culturelles (Drac), avec le soutien d’Anne Hidalgo et de Roselyne Bachelot, a lancé la procédure d’inscription de la basilique du Sacré-Cœur au titre des « monuments historiques ». Il peut paraître étonnant, que l’un des sites les plus touristiques de Paris (10 millions de visiteurs annuels) ne soit pas un « monument historique ». Ce paradoxe peut s’expliquer par l’histoire tumultueuse de l’édification de cette basilique. Sa construction est considérée comme étant le symbole de la défaite des communards et de l’autoritarisme des gouvernements post-Commune (Thiers et Mac Mahon). Pourtant, elle a été décidée dès janvier 1871, soit 2 mois avant le début de la Commune. Alors pourquoi rapproche-t-on sa fondation avec une volonté d’expier les actes des communards ? Rappelons ici les chiffres : entre 6 000 et 30 000 Parisiens ont été massacrés durant la Semaine sanglante. La Commune se termine en une véritable hécatombe. Et, en 1875 débute la construction d’une basilique aux dimensions révolutionnaires, surplombant une ville qui, 4 ans plus tôt, s’est insurgée, au prix de plusieurs dizaines de milliers de victimes, contre un pouvoir monarchique violemment catholique. Elle a donc naturellement été perçue, par les hommes de « gauche » comme une provocation. Ainsi, le Sacré-Cœur n’a jamais fait l’unanimité, que ce soit dans les rues ou au sein même de l’Hémicycle. En 1898, Émile Zola témoigne de cette forte opposition en nommant cette construction comme étant « une glorification de l’absurde ». Nous comprenons alors, par cette lourde origine, pourquoi la basilique du Sacré-Cœur n’est pas un « monument historique ». Elle témoigne d’une lutte idéologique sur la question des mémoires de la Commune. Cette procédure de classement de la basilique au rang de « monument historique » est la preuve du combat mémoriel que l’héritage de la Commune impose aux politiciens du XXIème siècle. Car, cette décision de la Drac, malgré le soutien de la maire socialiste de Paris, a été très mal reçue par les héritiers et défenseurs des valeurs de la Commune. Les élus écologistes du 18ème arrondissement de Paris, dans un esprit de commémoration du 150ème anniversaire de la Commune, demandent « le report du classement du Sacré-Cœur ». Émile Meunier, conseiller municipal de l’arrondissement, justifie cette demande en affirmant qu’elle a été proposée « pour ne pas heurter les héritiers de la Commune ». Se plaçant alors comme protecteur des vestiges de cette insurrection . Il n’a pas été étonnant de voir que les élus socialistes et communistes aient largement votés en faveur de cette proposition tandis que les Marcheurs et les Républicains faisaient front. La Commune a légué au paysage politique parisien un clivage droite-gauche, qui, après un siècle et demi, semble persister.

            Nous venons de le voir : les échos de la Commune sont toujours audibles. Qu’ils soient sociaux, urbains ou politiques, ils continuent d’alimenter le débat public. Et aujourd’hui, des partisans du Rassemblement national au Insoumis de J.L. Mélenchon, tout élu est contraint de se placer par rapport aux évènements ayant bouleversé le Paris de 1871. Quand on voit l’attachement des conseillers écologistes, communistes et socialistes parisiens au respect de la célébration des 150 ans de la Commune, une question est légitime : quelle est la place des mémoires de la Commune dans la lutte sociale actuelle ? Nous l’avons vu, des réformes sociales envisagées en 1871 sont, par un jeu politique, restées ancrées dans notre société moderne. Demeurent des ponts solides qui lient les communards aux socialistes de 2021. Ainsi, la Commune était une organisation politique en avance sur son temps, avance qui explique ainsi l’intense écho de son héritage social dans nos sociétés.

 

 

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