Léon Kouptsov
Inspecteur du Travail
Abonné·e de Mediapart

5 Billets

0 Édition

Billet de blog 5 août 2015

Sur le « courage exemplaire » d’Alexis Tsipras

Léon Kouptsov
Inspecteur du Travail
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Au lendemain de la signature de l’ « accord », la plupart des organisations de la gauche dite de « transformation sociale » ont salué le comportement responsable du gouvernement grec. La direction du Parti communiste français, notamment, a souligné le « courage exemplaire »[1] qu’a eu Alexis Tsipras dans cette négociation qui aura permis « d’éviter le pire ». Ce concert de louanges résignées ne peut néanmoins masquer l’ampleur du malaise qui s’est installé parmi les militants et sympathisants de ces mêmes organisations.

En effet, quelle que soit la façon dont on prend la (précaire) résolution de cette crise, deux faits simples leur sautent aux yeux : le gouvernement grec n’applique pas le programme de Thessalonique sur la base duquel il a été élu, et il a finalement appelé à voter pour un accord contraire au vote des Grecs qu’il venait de recueillir. Y a-t-il donc seulement une alternative à la dictature de la finance ?

Se féliciter de la signature d’un tel accord qu’on qualifie au même moment – à juste titre – de rétrograde et humiliant, a quelque chose de déroutant. Comment peut-on aduler l’une et honnir l’autre de ces parties signataires d’un seul et même document ? Le paradoxe n’est qu’apparent, et sa fâcheuse origine se révèle en y regardant de plus près.

Le gouvernement grec pouvait-il faire autrement, le mercredi 15 juillet, qu’inviter la Vouli à entériner l’accord-coup d’Etat ? Cette question – la plus importante qui soit posée aujourd’hui aux peuples européens et au-delà, en appelle deux autres pour y répondre. 1 ) Y a-t-il eu des mobilisations populaires massives exigeant de Tsipras qu’il refuse cet accord ? Non. 2 ) Y a-t-il eu des manifestations, des grèves d’ampleur et reconduites pour demander la mise en place des mesures radicales qu’auraient immédiatement impliquées le refus d’un accord, à savoir l’annulation unilatérale et intégrale de la dette, l’expropriation des banques et la mise sous contrôle public de la (faible) production nationale ? Non.

Dès lors, le gouvernement grec n’avait en effet pas le choix. De là à trouver son action courageuse, il y a toutefois un pas. Il faut en effet une dose certaine d’auto-persuasion pour trouver le courage dans le fait de céder – fût-ce sous la menace d’un péril considéré comme plus grand. S’il ne s’agit nullement de crier haro sur un Alexis Tsipras et un Euclide Tsakalotos sans marge de manœuvre, il est en revanche d’une impérieuse nécessité d’analyser les ressorts de pareille défaite.

À aucun moment le gouvernement n’a exhorté le peuple grec à descendre massivement dans les rues pour montrer son soutien, ni même sondé la détermination éventuelle des travailleurs grecs à prendre les mesures évoquées plus haut, en amont du référendum du 5 juillet. Se contentant de s’appuyer sur les résultats – vraisemblables – des sondages selon lesquels 75 % des Grecs sont favorables à un compromis, il s’est gardé d’ouvrir la voie à une alternative. Bref, il n’a pas envisagé – et moins encore organisé – la prise en main de l’affaire par les premiers concernés.

Quant à la rumeur d’une stratégie qu’aurait méditée Tsipras, visant à berner ses créanciers dans un premier temps pour mieux les surprendre par la suite, elle ne mériterait pas même un commentaire, si elle n’était un espoir persistant mais malsain que nourrissent des militants en passe de subir une énième déception. Il n’y a pas de plan secret. Par ailleurs, le salut des classes populaires ne pouvant venir que de leur propre action, aucune tactique progressiste qui leur serait cachée n’a la moindre chance d’aboutir.

Cela pose une dernière question, celle du rapport à la politique parmi les travailleurs européens. Les organisations politiques de gauche doivent-elles continuer à laisser les citoyens penser que la solution viendra de l’élection de quelques personnalités charismatiques ? Non. Ceux-là mêmes qui dénoncent le mythe du sauveur suprême y souscrivent en fait, et signent pour les autres. Pourtant, le rôle d’un parti politique progressiste est justement de présenter clairement aux citoyens les tenants et les aboutissants de telle ou telle politique, et de leur suggérer ce qui semble juste à ses militants quand vient le moment de l’alternative décisive. Ce rôle, ni la majorité de Syriza, ni d’ailleurs le Parti communiste grec, ne l’ont joué jusqu’à présent. Si ce dernier a appelé les syndicats qui lui sont proches aux manifestations pour le non, ainsi qu’à la manifestation du 15 juillet, il semble se tenir en marge des débats et ne contribue guère à une émulation politisante en ces circonstances pourtant extrêmement favorables.

Embarrassée – plus ou moins consciemment – par le vif débat que suscitent ces questions au sein même de Syriza, la direction du PCF déclare qu’il faut veiller à « ne pas s’immiscer dans les débats internes de Syriza »[2]. Ainsi, un parti se réclamant de l’internationalisme devrait se priver de l’examen des débats internes d’une autre organisation. La direction du PCF ne goûte sans doute pas la radicalité d’une partie grandissante de l’organisation-sœur. Mais en refusant de tirer les enseignements réels de l’évidente rupture entre capitalisme et progrès, les documents de travail de l’organisation ne laissent apparaître aucune véritable alternative pour le peuple grec.

C’est pour ces mêmes raisons (encore un paradoxe, cette fois plus heureux) qu’il n’y a pas lieu de perdre espoir. Au contraire. Car de ce théâtre où se joue la tragédie du peuple grec, celui-ci n’a en réalité pas encore « quitté les galeries pour jouer sur la grande scène révolutionnaire », comme l’écrivait Karl Marx. Or, les conditions qui vont sous peu lui être imposées pourraient l’y projeter plus tôt que prévu.


[1] Intervention de Pierre Laurent au Sénat du 15 juillet 2015

[2] Compte-rendu de la commission exécutive nationale du 17 juillet 2015

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Europe
Le double « je » de Macron au Parlement européen
Mercredi, à Strasbourg, Emmanuel Macron et ses adversaires politiques ont mené campagne pour la présidentielle française dans l’hémicycle du Parlement européen, sous l’œil médusé des eurodéputés étrangers. Le double discours du chef de l’État a éclipsé son discours sur l’Europe.
par Ellen Salvi
Journal — Médias
Bolloré : la commission d’enquête se mue en café du commerce
Loin de bousculer Vincent Bolloré, la commission d’enquête du Sénat sur la concentration des médias s’est montrée approximative et bavarde, mercredi, au lieu d’être rigoureuse et pugnace. L’homme d’affaires a pourtant tombé un peu le masque, laissant transparaître ses attaches patriotiques ou nationalistes.
par Laurent Mauduit
Journal — International
Corruption en Afrique : le protocole Bolloré
Mediapart révèle de nouveaux éléments qui pointent l’implication personnelle de Vincent Bolloré dans l’affaire de corruption présumée de deux chefs d’État pour obtenir la gestion de ports africains. Après l’échec de son plaider-coupable, le milliardaire est présumé innocent en attendant son futur procès.
par Yann Philippin
Journal — Migrations
Dans le sud de l’Espagne, ces Algériens qui risquent leur vie pour l’Europe
En 2021, les Algériens ont été nombreux à tenter la traversée pour rejoindre la péninsule Ibérique, parfois au péril de leur vie. Le CIPIMD, une ONG espagnole, aide à localiser les embarcations en mer en lien avec les sauveteurs et participe à l’identification des victimes de naufrages, pour « soulager les familles ».
par Nejma Brahim

La sélection du Club

Billet de blog
Présidentielles: penser législatives
La ficelle est grosse et d'autant plus visible qu'elle est utilisée à chaque élection. Mais rien n'y fait, presque tout-le-monde tombe dans le panneau : les médias aux ordres, bien sûr, mais aussi parfois ceux qui ne le sont pas, ainsi que les citoyens, de tous bords. Jusqu'aux dirigeants politiques qui présidentialisent les élections, y compris ceux qui auraient intérêt à ne pas le faire.
par Liliane Baie
Billet de blog
Élection présidentielle : une campagne électorale de plus en plus insupportable !
Qu’il est lassant d’écouter ces candidats qui attendent des citoyens d'être uniquement les spectateurs des ébats de leurs egos, de s'enivrer de leurs mots, de leurs invectives, et de retenir comme vainqueur celle ou celui qui aura le plus efficacement anéanti son adversaire !
par paul report
Billet de blog
Lettre aux candidats : vous êtes la honte de la France
Course à la punchline, postillonnage de slogans... vous n'avez plus grand chose de politiques. Vous êtes les enfants de bonne famille de la communication. Vous postulez à un rôle de gestionnaire dans l’habit de Grand Sauveur. Mais je suis désolée de vous apprendre que nous ne voulons plus d’homme providentiel. Vous avez trois trains et quelques générations de retard.
par sarah roubato
Billet de blog
Primaire et sixième République : supprimons l'élection présidentielle
La dissolution de l'Assemblée afin que les législatives précèdent la présidentielle devrait être le principal mot d'ordre actuel des partisans d'une sixième République.
par Jean-Pierre Roche