Onfray ou la haine de Freud

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La haine de Freud, denrée gravement avariée depuis le temps qu’elle est en vente, se trouve pourtant toujours sur l’étal des boutiquiers français. Comme les épidémies de grippe, elle revient par saisons, obstinée, agaçante mais jamais bien grave, avec une souche virale toujours identique à elle-même et les mêmes symptômes. Il n’est pas même utile de soigner, ça passe tout seul après quelques semaines de légère fièvre.

Le dernier avatar de cette passion porte le nom de Michel Onfray. Je n’aurais jamais cru m’intéresser à cette espèce de bateleur triste, spécialisé dans la vente du n’importe-quoi : Kant annonçait Eichmann, St Jean préfigurait Hitler !! Michel Onfray, lui, ne préfigure rien, il est la figure même du désert de la pensée. Avant même la parution de son « must » anti-Freud (Onfray intitule ça : « Le déclin d’une idole », pour lui ce serait plutôt : « L’idole d’un déclin »), il était déjà sur les plateaux TV, préparant la commercialisation de son nouveau produit. Il avait trouvé, vendredi dernier, en la personne de l’illustre F.O.G. (jamais pseudo ne fut mieux porté !) son premier détaillant. « Ah ! Qu’est-ce que vous lui mettez au vieux Freud ! Ca c’est de l’analyse de texte ! Avec ce livre vous tapez en plein dans le mille ! » FOG se trompe, ce n’est pas « dans le mille », c’est dans bien plus que notre Onfray espère taper. Il vise haut le petit père ! En termes de négoce je veux dire. Parce qu’en termes de « pensée », il est difficile de faire plus bas. (voir Élisabeth Roudinesco *)

« Alors, qu’est-ce que vous lui reprochez à Freud ? » éructe FOG plus que jamais dans le brouillard. « Ben voilà, il aimait l’argent, y’avait que ça qui l’intéressait. C’était un bourgeois viennois avide de célébrité. » Ca, c’est de la pensée : les premiers mots prononcés par notre brillant analyste du texte freudien pour présenter son travail, c’est ça. Je ne sais pas ce qui scotche le plus dans cette assertion tant elle est ahurissante.

La vanité du propos ? Quand on s’attaque à Freud, géant de la pensée quoiqu’en dise notre Tartuffe, on a autre chose à dire en premier qu’une atteinte à la personne ou aux défauts privés de l’homme. D’autant que tout le monde sait, même les plus freudiens des freudiens, que le vieux Sigmund était effectivement avide de gloire et probablement de biens matériels. Il n’a jamais cessé de l’écrire dans toute sa correspondance, publiée depuis des décennies, en particulier les lettres adressées à « sa » Martha chérie. Et alors ? Tous les intellectuels du XXème siècle (ou presque) sont affligés de ce même symptôme que, dans un anachronisme contrôlé, j’appellerais le « syndrome du buzz ». Oui, Freud, petit médecin viennois, issu de famille modeste de la petite bourgeoisie juive, rêve de réussite sociale. Ca ne le rend ni original ni sympathique, j’en conviens évidemment, mais quel est le rapport avec la valeur de son œuvre ?

Le « déplacement » de la fiche clinique du sieur Onfray lui-même ? En voilà un assoiffé de notoriété, d’argent et de « buzz » ! Depuis des années, il court les plateaux télé, ondes de radios, magazines (y compris people), journaux, sites internet, têtes de gondoles des FNAC, il est difficile de lui échapper ! La « philo de service » à tous les rayons. On ne hait jamais tant chez les autres que ce qu’on a repéré chez soi-même, pas besoin de Freud pour savoir ça.

Et puis, mais quand même, sur la pensée, la découverte de l’inconscient, la psychanalyse, les millions de gens qui souffrent et qu’on soigne de façon radicalement différente depuis Freud, la refonte de la psychiatrie, la rupture révolutionnaire dans la conception même de la notion de folie, de psychopathologie qu’est-ce que vous avez à dire M. Onfray ?

C’est là le plus désolant. M. Onfray n’a rien à dire de nouveau qu’une faible ressucée de toutes les vagues d’anti-freudisme successives :

- L’accusation de pansexualisme (je n’aurais jamais cru réentendre cette antienne au XXIème siècle !) : Freud voit tout à travers la sexualité. C’est comme ça que les thèses freudiennes ont été accueillies en France à partir de 1908 (**). Bravo M. Onfray, vous renouvelez la pensée. Aussi bien le milieu médical que les cercles philosophiques organisèrent la résistance aux travaux viennois sur cette « accusation » : ce viennois ne parle que de cul. Eh bien…oui. Enfin en partie. Ses topiques sont en effet imprégnées de cette irruption majeure de la sexualité dans la psyché humaine. Et, jusqu’à nouvel ordre, tous les thérapeutes, y compris non freudiens, ont bien dû s’y faire : les pulsions sexuelles sont le terreau fondamental de la psychologie humaine. Pas le seul, mais fondamental. Et c’est Freud qui, le premier, non pas le découvre (on le savait depuis l’Ancien Testament au moins et que faire de Schopenhauer « toute passion en effet, quelque apparence éthérée qu’elle se donne, a sa racine dans l’instinct sexuel » ?) (***) mais pose, de manière constitutive, qu’aucune analyse du sujet ne peut en faire l’économie. Encore une fois, personne depuis, et encore aujourd’hui, n’en fait l’économie : même les jungiens, pourtant longtemps réticents sur le sujet, y sont largement ralliés. Même (et surtout) les freudo-marxistes (Reich par exemple) qui en ont même remis des couches sur le thème, jusqu’au ridicule.

Sur le sujet, Onfray fait mieux. Il reprend mot à mot l’accusation de perversité sexuelle lancée à Freud par l’extrême-droite française dès 1920, et par les nazis après 1930 : c’est parce que Freud désirait sa mère qu’il a inventé le « complexe d’Œdipe ». Un sommet du grotesque. Le complexe d’Œdipe est un outil de travail incontournable pour des dizaines de milliers de professionnels de la santé mentale à travers le monde. Et M. Onfray affirme, sans rire, que c’est le problème personnel du petit Siggy !

- Freud est un pillard. Il reprend des concepts antérieurs, à Gomperz, à Nietszche, à Hartmann. Evidemment M. Onfray ! Vous reprenez bien les âneries rituelles qui ont été déversées sur Freud depuis un siècle ! Oui, Freud se nourrit de la philosophie du XIXème siècle et avant. C’est d’ailleurs bien ce qui a rendu ses travaux si difficiles à décrypter dans leur caractère radicalement nouveau. Quand Freud découvre l’inconscient, la fonction de la parole, le « ça », la « pulsion de mort », il découvre des continents nouveaux, inouïs, mais il le fait dans les termes de la philosophie traditionnelle, ce qui obscurcit la radicalité de son propos. C’est là tout le travail de déblayage auquel Jacques Lacan se livrera tout au long de son enseignement.

- Freud n’a pas inventé de thérapie : la psychanalyse ne soigne pas. D’ailleurs assène Onfray, Freud le reconnaissait à la fin de sa vie. Mais pas qu’à la fin de sa vie, toute sa vie ! Jamais Freud ne prétend guérir quiconque de la névrose, moins encore de la psychose bien sûr. Le concept de « guérison » est totalement absent de son œuvre et de sa préoccupation. Soigner est l’objectif de toute thérapie, pas guérir. Lacan disait « apprendre à faire avec le symptôme ». C’est là l’ambition de toute cure : permettre au sujet de se dépatouiller avec ses symptômes, d’organiser une vie possible malgré le symptôme. Découvrir la source du symptôme n’est pas l’éradiquer mais le « comprendre » au sens étymologique du terme c’est-à-dire l’inclure. Parce que la « maladie » névrotique, c’est le symptôme « non-inclus », « forclos » disait Lacan, ce qui implique ni dedans ni dehors mais en œuvre dans la pathologie. C’est la forclusion qui « rend malade » : rendre lisible le symptôme est la condition pour faire avec la maladie. Pas pour la guérir.

- La psychanalyse est une théorie de classe marquée du sceau de la bourgeoisie. D’ailleurs, nous dit MO sans rire, Freud et son cercle ne soignaient que des riches qui payaient l’équivalent de 450 euros la séance pour certains, dégrevés d’impôts m’sieurs dames ! Bien sûr, Freud n’avait rien d’un militant prolétarien plus ou moins trotskisant comme notre pourfendeur. C’est un bon bourgeois autrichien (enfin, il se croyait autrichien…) qui soigne des bons et des bonnes bourgeoises. La question n’est évidemment pas là. La percée freudienne dans la lecture du psychisme va permettre une avancée sans précédent de toutes les formes de psychothérapies (prise en charge de la folie, compréhension de la psycho-somatique, traitement de l’hystérie et des névroses, de la dépression). Avancée qui, bien sûr, aura très vite un caractère universel et qui, par conséquent profitera à tous, même aux « névrosés prolétariens ». Parce que ça existe M. Onfray, des névrosés prolétariens. Il n’y avait que L’URSS de Staline pour oser dire qu’ « il n’y avait pas de fous au paradis des prolétaires » !

En parlant de Freud, Lacan utilisait souvent l’expression « petit médecin viennois ». Je crois que ce que certains ont pris à l’époque pour un « trait d’esprit » était beaucoup plus sérieux que cela ! Freud n’est qu’un petit médecin viennois, bourré de symptômes de petit-bourgeois, travaillé par sa judéité, sa sexualité, son ego. Enfin comme tout le monde quoi ! Il n’est pas Dieu, M. Onfray, je veux dire celui que « vous vous êtes fait avant » paraît-il ! Et il semble bien que vous ayez cru continuer à avoir affaire avec Dieu face à Freud.

Dans une envolée lyrique (on a les enthousiasmes qu’on peut), notre inénarrable FOG a conclu son entretien avec le non moins inénarrable Onfray par cette phrase : « La dernière fois vous vous êtes fait Dieu, ce coup-ci c’est Freud, qui est le prochain sur la liste ? » Et Onfray de répondre : « Les tenants de l’écologie ». Que les écologistes dorment tranquilles, si Onfray s’occupent d’eux comme il l’a fait de Freud, ça ne leur fera pas bien mal !

(*) Le Monde des Livres 15/04/10

(**) Elisabeth Roudinesco « Histoire de la psychanalyse en France » (Poche)

(***) Jacques Le Rider « Freud, de l’Acropole au Sinaï » (PUF)

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