Facebook ou l'attraction du vide

Vous ne pouvez pas ne pas avoir entendu parler de Facebook! Il se peut cependant que vous fassiez partie du carré, encore important, des insoumis qui ne veulent surtout pas y céder, mais vous êtes forcément au courant de la vague qui submerge, un à un, une à une, nos amis (même les plus chers, les mieux portants !), nos familles, nos villes, nos campagnes, nos patries !Etre sur Face Book ou ne pas être, dernier avatar de l'âge post-moderne, qui fait glisser les questions centrales du lien social et de l'identité de l'espace de la Morale et/ou de la métaphysique à celui d'une gesticulation « communicante » à la mode.

Vous ne pouvez pas ne pas avoir entendu parler de Facebook! Il se peut cependant que vous fassiez partie du carré, encore important, des insoumis qui ne veulent surtout pas y céder, mais vous êtes forcément au courant de la vague qui submerge, un à un, une à une, nos amis (même les plus chers, les mieux portants !), nos familles, nos villes, nos campagnes, nos patries !

Etre sur Face Book ou ne pas être, dernier avatar de l'âge post-moderne, qui fait glisser les questions centrales du lien social et de l'identité de l'espace de la Morale et/ou de la métaphysique à celui d'une gesticulation « communicante » à la mode.

 

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C'est que le moteur du truc, c'est le semblant. On s'aime, on est lié, on est intelligent, on est cultivé, on est actif. Je lis même un livre (Diantre !), j'aime Willy Deville (Quel scoop !), j'ai vu un film, je suis contre les fautes d'orthographe, à bas le cancer. Des pages entières d'événements essentiels, de pensées profondes et créatives, d'échanges vifs et passionnants ! Jamais la « publication » n'a autant mérité l'orthographe que Jacques LACAN lui attribuait, « Poubellication ». Comment pouvait-on vivre avant ? Comment faisait-on savoir à quel point notre existence est palpitante, notre vie culturelle intense, notre réflexion pénétrante ? Comment pouvions-nous faire savoir, en un mot, notre importance ?

Car c'est là que tout se joue : FB (il faut dire FB pour être vraiment FBéien) constitue un formidable miroir grossissant de la moindre banalité d'une vie quotidienne, transformant notre ordinaire en objet de médiatisation, le stéréotype le plus éculé en concept original, la moindre broutille (l'anniversaire des enfants, un PV pour excès de vitesse, un repas au restau) en sujet de narration et d'échange. FB, c'est l'outil de communication qui rend la communication impossible, inventant l'espace absolu de la langue de bois, du consensus mou, des choix culturels communs. Comme les usagers y (re)constituent des liens qui ont été réels à diverses époques de leur vie (lycée, université, tranches de vie), ils se retrouvent dans un échange qui se donne les allures de l'amitié mais qui est entravé par l'éloignement affectif, la gêne de « retrouvailles » avec un morceau de passé, et le fait que presque tout échange est visible par tous les autres : d'où un discours léché, « gentil », sans la moindre aspérité qui pourrait déclencher l'incident irréparable, le clash en direct sur une page de FB, l'horreur quoi !!

Ecoutez-moi ce morceau de musique brésilienne (lien avec YT- YouTube pour les antiques !). Souci : j'ai horreur des bruits de casseroles et de machins secoués. Conclusion : « C'est super ton morceau, j'adoooooore ! ». Et LE sujet inépuisable, forcément source de consensus garanti : les « pensées » anti-Sarko ! On ne risque rien, on est sûr que tout le monde déteste cordialement notre Nicolas national, on peut y aller sans risque. Mais, comme c'est plus compliqué que cela, on s'installe dans un malaise continu. Je suis plutôt de gauche, je suis un opposant à la politique de M. Sarkozy, mais le déversement ordinaire des stéréotypes plus ou moins haineux, en tout cas de mauvais goût, sur notre Président, me fait horreur. Comment le dire à « l'ami » FB ? Alors on ne le dit pas, on ne dit rien. Sur rien. C'est la subordination absolue du contenu à l'outil lui-même, comme l'avait pointé Marshall Mc LUHAN. Ce n'est pas ce que je dis qui m'intéresse (qui t'intéresse), c'est le fait même que je le dise et surtout que je le dise sur FB, miroir aux alouettes de notre temps.

ON NE DIT RIEN SUR RIEN résume l'essentiel de ce qui s'échange sur FB. Et on appelle ça un « réseau SOCIAL » ! Que le ciel nous protège d'un réseau de fantômes, d'une société d'ombres virtuelles, d'échanges d'une vacuité vertigineuse, d'amitiés factices, de publications sans risques.

Car il faut ajouter cela : c'est sans risque. Ecrire et publier est un acte de courage. Quand les abonnés du « Monde » écrivent une chronique ils prennent quelques risques : d'abord celui de ne pas être « agréés » par l'équipe du journal. Puis celui de se faire « allumer » par les autres abonnés après publication. Bref, c'est un débat, avec ce qu'il implique d'opposition, de confrontation.

Rien de tout ça sur FB : c'est le monde magique de Walt Disney où les « méchants » n'ont pas droit de cité (en tout cas ils s'en font jeter à la fin). C'est FaceBookland.

FB n'est pas l'inventeur de l'imposture (ou de la posture), elle est objectivement incluse dans l'outil Internet qui permet « de la ramener » à tout bout de champ. Mais Face Book la place à un niveau d'épure qui en fait un syntagme pathétique de la « communication » d'aujourd'hui.

Bon. Tout cela dit, vous pouvez me joindre sur Face Book.

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