Le coup du facteur encore ??

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Une irrépressible et coupable passion, Ron Hansen

On nous refait le coup du « Facteur » ? Encore ? Après Cain, Billy Wilder, Tay Garnett, Bob Rafelson, récemment Indridason (Betty) et combien de centaines d’autres ? Eh bien oui. Définitivement, Ron Hansen nous le refait !

On peut légitimement penser à quoi bon, que dire de nouveau, peut-on exploiter encore cette histoire usée jusqu’à la corde ? Si on se pose toutes ces questions avant lecture – et on se les pose – après lecture on ne se demande plus qu’une chose : qui et comment osera recommencer un jour ? Parce que ce livre repose sur un regard radicalement nouveau de l’histoire célébrissime du « Facteur sonne toujours deux fois » et, dans ce « radicalement » entendez bien d’une manière définitive.

Ron Hansen a choisi, pour renouveler l’histoire, de revenir simplement à l’affaire originelle ! En 1927, un couple d’amants, Ruth Snyder et Judd Gray, assassine Albert Snyder, l’époux de Ruth, dans son lit. Immédiatement soupçonnés du meurtre, les deux avouent très vite, sont jugés, condamnés à mort et exécutés en 1928.

 

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Cette exécution donna lieu à une vague sans précédent d’abolitionnisme, les deux meurtriers (Ruth Snyder en particulier), ayant suscité un vaste élan de sympathie de la part de l’opinion publique (aucune femme n’avait jamais été exécutée à New-York).

L’exécution de Ruth Snyder fut aussi l’occasion d’une photographie (prise clandestinement) devenue historique : Ruth sur la chaise électrique ! (photo)

L’histoire originale donc. Il faut ici entendre « original » dans la polysémie du terme. D’origine certes, mais aussi qui ne ressemble à aucune des versions précédentes. Ce livre n’a rien d’un reportage ni d’un document historique ! C’est un roman, qui s’intéresse bien plus à la mythologie du « Facteur » qu’au fait-divers qui en est à l’origine. Hansen raconte cette histoire sur le ton de la parodie de toutes les narrations sombres qui ont rapporté cette affaire. Nous sommes à mille lieues du « couple infernal ». Les deux meurtriers sont deux imbéciles, pas méchants pour deux sous, qui se retrouvent embarqués dans cette sordide aventure sans même savoir, ni avant, ni pendant, ni après, ce qu’ils font exactement ! Deux paumés, dépourvus d’intelligence. Pas même immoraux, ou amoraux, juste assez bêtes pour ne pas voir la frontière exacte du bien et du mal.

Immédiatement après la découverte du meurtre d’Albert, « Mrs Snyder se rendit à la salle de bains pour se laver le visage avec de la crème nettoyante Noxzema, se brosser les dents avec du dentifrice Ipana et rajuster la mise en plis de sa chevelure très blonde. »

Ecervelée, fascinée par le bling-bling du NY des années folles, rêvant de Prince charmant (loin de son mari vieux et violent), Ruth embarque dans son délire un improbable représentant de commerce (il vend des sous-vêtements féminins !), alcoolique, dépressif et veule.

En s’appuyant sur ce tandem proprement ahurissant, Ron Hansen fait de cette histoire un roman explosant d’humour, de dérision, de décalage. C’est une sorte de dégommage intégral du « Facteur sonne toujours deux fois », avec ses personnages torturés et brûlants. En même temps qu’un voyage passionnant dans le New-york du Jazz, de Gatsby, du « Lady be good » de Gershwin, de Louise Brooks à demi nue dans la revue « George White’s scandal. Hansen donne une étincelante version comique d’un meurtre culte du XXème siècle.

Lisons la première lettre envoyée par Ruth à Judd après leur rencontre ! (style et orthographe d’origine !)

 

« Mon cher Gray chéri,

Vous devez croire que je suis une cinglée, vu que vous n’avez pas répondu. Veuillez accepté mes excuses pour le ton despéré de mes lettres. Elles me feraient certainement peur si j’étais un homme ! Je n’ai pas voulu appeler votre bureau de crainte que les gens jaseraient et que ça serait domageable. Je n’ai pas d’autre attente que discuter avec vous, car j’estime votre intelligence et votre maîtrise en toutes situations. Vous ne voulez pas appeler quand Al n’est pas là ? Entre huit heures du matin et six heures du soir… »

 

Le benêt va résister. Mais guère devant la beauté renversante de Ruth. De la naissance de l’idée de meurtre jusqu’au procès hallucinant des deux nigauds, en passant par la scène pourtant brutale de la mort d’Albert, Hansen fait un récit rocambolesque et hilarant !

La fin seule, dans le couloir de la mort et dans l’horreur de l’électrocution, nous ramène à la dimension réelle de l’affaire Snyder/Gray. Sordide, désespérante et profondément touchante. « … Pendant que les médecins préparaient leurs plateaux et leurs instruments, Ruth et Judd se retrouvèrent une fois de plus nus et côte à côte, les bras pendants des civières, de sorte que leurs mains se touchaient presque. Calmes. Silencieux. Dépassionnés. Aimés. »

 

Ron Hansen signe là une sorte de « Tristan et Yseut » dérisoire des temps modernes. Avec un vendeur de gaines idiot dans le rôle de Tristan et une petite bourgeoise sans cervelle dans celui d’Yseut !

Hilarant. Triste.

 

 

Léon-Marc Levy

Directeur de "La Cause Littéraire"

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