Tristes Passions...

Je sais, la période est aux vacances. Ce n’est pas le moment de la ramener avec la sinistrose. Mais ça n’empêche pas. La période est aussi aux faits divers navrants. Et il en est quelques-uns particulièrement affligeants malgré l’été : les actes antisémites et islamophobes se multiplient ces derniers jours. Nouvelle profanation d’une synagogue à Melun, profanation de tombes au cimetière juif de Wolfisheim (Bas-Rhin), après le carré musulman de Strasbourg en juin dernier. Le train-train quoi : tout va bien, Arabes et Juifs sont, comme d’habitude, les cibles favorites de la haine raciale.

L’énoncé de la chose porte en lui-même un insupportable paradoxe ! Il est devenu bien plus courant d’opposer, comme des ennemis irréductibles, les Arabes et les Juifs, plutôt que de les réunir. Comble de l’absurdité : il est hélas vraisemblable que nombre d’actes indignes contre des juifs ou des Arabes soient commis par des Juifs ou des Arabes !

On a déjà tout dit, ou presque, sur le mécanisme infernal qui a mené à cette hostilité funeste : le conflit israélo-palestinien et la tentation permanente de son importation au sein de nos pays. L’identification (compréhensible) des jeunes Arabes aux habitants des Territoires occupés. La confusion (inacceptable) entre Juifs de la Diaspora et la politique de l’état d’Israël. Une véritable aubaine pour le vieil antisémitisme qui, depuis la Shoah, n’osait plus trop se montrer. En tout cas ouvertement. On avait pris l’habitude de ne percevoir l’affect antisémite que sous forme de manifestations inconscientes : le pire exemple dans le genre reste M. Raymond Barre sur les « Français innocents » après l’attentat contre la synagogue de la rue Copernic en 1980. Le train de l’antisionisme est passé par là. Il redore le blason du discours antijuif, le rend de nouveau présentable, possible.

Qu’il n’y ait pas de confusion. Je ne veux en aucun cas dire que la critique du sionisme, et surtout la critique de la politique israélienne, est en soi un problème. Non seulement il est normal de mettre en cause les choix catastrophiques des dirigeants d’Israël depuis, en particulier, la Guerre des Six-Jours, mais c’est, à mes yeux, un devoir moral ! Les droits du Peuple Palestinien à une patrie et les résolutions de l’ONU doivent être respectés à la lettre, tout territoire occupé doit être évacué, les citoyens arabes d’Israël doivent jouir du même statut que les Juifs ! « Tout le reste est littérature », écrivait un abonné du Monde.fr dans une saine réaction à ma chronique sur le film « D’une Seule Voix ». Que le chemin soit difficile, il faudrait être idiot pour ne pas s’en rendre compte. Mais c’est le seul chemin acceptable !

Il n’est pas question non plus de se refuser à la critique de « tout-ce-qui-est-juif » sous menace de procès en antisémitisme. C’est insupportable. Le procès systématique en antisémitisme se fonde sur les mêmes mécanismes que l’antisémitisme lui-même : haine de l’Autre, théorie du « complot », abjection intellectuelle. Je laisse le grand Emmanuel LEVINAS le dire : « Se réclamer de la Shoah pour dire que Dieu est avec nous en toutes circonstances est aussi odieux que le Gott mit uns qui figurait sur les ceinturons des bourreaux. »*

Non. L’horreur c’est l’éternel antisémitisme, avec ses fantasmes meurtriers. L’antisionisme a servi de « passeur » aux discours de la haine du Juif, a été une aubaine historique pour les racistes et négationnistes de tous poils. Il a surtout fait naître un nouvel antisémitisme, souvent porté désormais par des gens « respectables », des républicains, des gens de gauche, des anti-impérialistes. Des Arabes de France. Et c’est ce dernier constat qui est le plus absurde et affligeant. Parce qu’il n’y a aucun doute : ceux qui haïssent les Juifs, haïssent les Arabes. Dans tout racisme anti-arabe, dans tout racisme, il y a, en basse continue étourdissante, l’antisémitisme. Le Juif est le paradigme éternel de la haine de l’autre. Et on peut, on le voit sans cesse, changer de Juif : Les noirs, les Tsiganes, les Arméniens, les Tutsis, les Bosniaques et combien d’autres en savent quelque chose.

Dans la passion raciste aujourd’hui, le plus juif des Juifs c’est l’Arabe ! Mais, là encore, le raciste a besoin d’un « cache-honte ». La haine de l’Arabe se porte difficilement. Elle est politiquement trop incorrecte pour que les racistes osent l’afficher comme telle. Alors, là encore, on a trouvé l’aubaine : l’islamisme ! Tout le monde est d’accord. Enfin, presque : ce n’est pas bien l’islamisme. Qui défendrait le fanatisme quel qu’il soit ? Qui défendrait un extrémisme religieux qui mène au terrorisme de masse, à l’oppression des femmes, à la haine exacerbée des autres ? Mais nous ne sommes pas dupes : derrière les drapeaux de la lutte pour les libertés, du refus du fanatisme, il y a, comme une évidence, l’islamophobie et la haine pure de l’Arabe en tant que tel ! Allez voir, si ça ne vous donne pas trop la nausée, les sites des officines de l’extrême droite. Arabes et Juifs y sont « tricotés » en une maille inextricable : un article insultant sur les Arabes des banlieues, un article insultant sur le « Lobby Juif ». Ce qui met le plus en rage ces braves gens, ce sont les rapprochements occasionnels entre Juifs et Arabes. Une chronique au "Monde", « Des Noms pas propres », où je reprenais le témoignage de Mustapha Kessous, journaliste au « Monde » et victime du racisme "ordinaire", m’a valu les honneurs (car c’est en effet un « honneur ») d’un flot d'insultes venant d'une cohorte de sites douteux ! Le Juif et l’Arabe ensemble, le comble de l’horreur pour le raciste ordinaire !

Le racisme anti-arabe est une figure de la passion antisémite. « Passions Tristes » disait Spinoza pour qualifier les élans qui nous mènent à la haine. Il disait aussi qu’elles représentent le plus bas degré de notre humanité, le moment où nous sommes au maximum séparés de notre puissance d'agir, aliénés, livrés à la superstition, aux tyrans.

Les racistes rassemblent dans leur haine Juifs et Arabes ? Prenons-les au mot ! Rassemblons-nous, contre eux, et avec tous ceux, de toute croyance ou non-croyance, qui se réclament de la République et refusent les chemins meurtriers des « Passions Tristes ».

* Magazine Littéraire. Avril 2003. P. 34

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