Pas perdu à Marseille !

 

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Ce matin encore. A Marseille, mon amour depuis 47 ans. De ma terrasse, je vois ça. C’est beau, c’est laid, somptueux, hideux. Marseille quoi ! Unique en son genre : une compilation de bâtiments hétéroclites, Du Moyen Age au second Empire, puis au post-moderne en passant par le Hausmann, le tout ponctué d’îlots de Tiers-Monde affichant presqu’avec fierté sa crasse et ses puanteurs. Pauvre Rue du Bon-Pasteur, où j’ai habité en 1963-65, et qui était populaire et tranquille !

 

 

Des églises à vomir. Que le Bon Dieu nous garde de N-D de la Garde, de la Bonne Mère (Bazar rococo à touristes ordinaires), de la Cathédrale (les Marseillais l’appellent le pyjama !), des Réformés (Chose verticale et blanchâtre qui défigure le haut de la Canebière et la belle Place des Danaïdes)

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et quelques dizaines d’autres. Quand une église est belle (et il y en a beaucoup), elle est quasi invisible, noyée dans des barres d’habitation en béton. L’abbaye St Victor, la plus ancienne de France (VIème siècle), splendide et écrasée par les HLM. L’Eglise St Laurent, superbe exemple de roman provençal, mangée par la masse militaire du Fort St Jean et, encore, les HLM ! Et le “Palais” Longchamp, barre nauséeuse de style second Empire, à vous décourager même un touriste hollandais !

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Un capharnaüm inextricable de beauté et de disgrâce, source permanente de fascination et de répulsion. Mais le paradoxe, c’est que ce bric-à-brac constitue ce qu’il y a de plus attachant ici : par un miracle inexplicable économiquement, le PEUPLE de Marseille, jusqu’au plus pauvre, est resté DANS la Ville, tricoté à elle, sous toutes ses formes, des gens de condition modeste, des immigrés, des jeunes. A 50 mètres de la mer, de la Plage la plus centrale de la ville (Les Catalans) se dressent des barres HLM habitées par ceux qui, en région parisienne, ou lyonnaise, ou bien d’autres, sont rejetés sur les périphéries, les banlieues. Toutes les plages de la Corniche, de la plus connue à la plus indénichable dans le dédale des rues et escaliers qui sillonnent la bande côtière, sont envahies par des bandes joyeuses de gamins, blancs, noirs, maghrébins, asiatiques, souvent mêlés dans une jolie mosaïque culturelle qui est l’âme même de Marseille. N’importe où ailleurs en France, chaque centimètre carré de ce lieu magnifique serait l’objet d’une spéculation immobilière, touristique, hôtelière effrénée ! Rien de tel ici : c’est gratuit et couvert de logements sociaux !

On en connait les effets : des gamins qui passent leur été à plonger dans les eaux bleues de la Méditerranée, à jouer au ballon, à se bécoter sur les plages incendient moins de voitures, agressent moins de gens, détestent moins l’arabe, le noir, le juif, a moins “la haine”. Marseille est une ville où l’on voit le lien social fonctionner au quotidien. L’OM peut agacer (et m’agace !), mais qui passe sur le Vieux-port un soir de match est stupéfait par les foules amassées devant les écrans de retransmission des cafés : du grand bourgeois au SDF, du supporter pur et dur à l’artiste bohême, du très vieil homme aux plus jeunes filles.

A 45 ans de distance, le miracle marseillais n’a pas cessé. J’ai connu Paris à mon départ d’ici, en 1965. J’ai vu les quartiers y mourir un à un, la Porte de Montreuil et la rue des Orteaux, livrées aux promoteurs, les petites usines de la rue Stendhal ou de la rue des Pyrénées expulsées ou détruites l’une après l’autre, avec les petits troquets et restaurants ouvriers qui vivaient de ce petit peuple. J’ai vu le quartier des Halles broyé par le fric et le toc, la Place des Fêtes “nettoyée” de sa foule de petits artisans qui l’entouraient. J’ai vu aussi ce qu’on a fait de Lyon, rendue parfaitement inhabitable pour un ménage modeste sur une surface immense. Nettoyage social, avec déportation de population à des kilomètres du Centre-Ville !

 

Alors voilà. Je repars demain de Marseille, avec ces sentiments mélangés comme la Ville. Tout voyage-pélerinage sur les traces du passé est voué à l’échec. Pas ici : je retrouve toujours la ville de mon bachot.

 

C’est plutôt moche, c'est magnifique. J’aime Marseille pour toujours.

 

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