Ukraine: nouveau gouvernement, vieilles habitudes

Trois ans après la chute du président Viktor Ianoukovitch, la transition vers une plus grande stabilité en Ukraine est loin d'être achevée. Dans quelques jours, la Crimée fêtera le troisième anniversaire de son retour dans le giron russe, tandis qu'aucune négociation internationale ne remet en cause les actions de Moscou dans la péninsule.

Trois ans après la chute du président Viktor Ianoukovitch, la transition vers une plus grande stabilité en Ukraine est loin d'être achevée. Dans quelques jours, la Crimée fêtera le troisième anniversaire de son retour dans le giron russe, tandis qu'aucune négociation internationale ne remet en cause les actions de Moscou dans la péninsule. L'accord de Paix de Minsk-2 (signé par l'Ukraine, la Russie, l'Allemagne et la France, en 2015) n'est toujours pas respecté et le conflit, entre le gouvernement ukrainien et les forces rebelles de l'est du pays, n'en finit plus de s'enliser. Plus de dix mille personnes ont déjà trouvé la mort.

Cependant, les militants pro-russes de la région du Donbass et l'affrontement avec le grand voisin de l'est ne sont pas les seules préoccupations de Kiev. Les actions de l'administration Porochenko se heurtent à une opposition grandissante sur la scène nationale, tant sur le plan politique que social. À l'incapacité manifeste de régler le conflit armé s'ajoute la lenteur de réformes structurelles nécessaires pour relancer l'économie, tandis que la lutte contre la corruption est vouée à l'échec. Trois années se sont écoulées depuis les manifestations de Maïdan, et le cri de rage contre l'oligarchie et la corruption rampante, ne semble pas être entendu par la classe dirigeante ukrainienne. Le mécontentement populaire, lié à une baisse de la qualité de vie, a ainsi permis la (re)montée en puissance des mouvements d'extrême droite et l'émergence de leaders politiques de plus en plus critiques à l'égard de Kiev.

 

Un héro national révolté

Nadia Viktorivna Savtchenko est une ancienne pilote de l'armée ukrainienne. Elle est devenue un symbole populaire pour avoir été emprisonnée en Russie en 2014. Mise en accusation pour l'assassinat de deux journalistes russes dans la région du Donbass, elle a été condamnée à 22 ans de prison en mars 2016. Toutefois, elle a été finalement graciée et libérée par Moscou deux mois plus tard, en échange de deux Russes détenus par Kiev.

Pendant son incarcération, Savtchenko a été élue députée de la Rada dans les élections parlementaires d'octobre 2014, sur la liste du Parti Batkivchtchina (Patrie) de Ioulia Timochenko. En décembre dernier elle a choisi de quitter cette union panukrainienne pour former son propre mouvement RUNA (un acronyme pour Révolution du Peuple Ukrainien).

Le départ de Savtchenko s'explique par le fait que, le parti de l'ex-Première ministre était très critique à propos de la réunion, qui s'était tenue quelques jours auparavant à Minsk, entre elle et les leaders séparatistes des républiques autoproclamées de Donetsk et Lougansk, Alexandre Zakhartchenko et Igor Plotnitsky. La rencontre visait à trouver un terrain d'entente pour la libération des prisonniers détenus par les forces rebelles.

Fin décembre, l'ancienne pilote serait aussi expulsée de la délégation ukrainienne de l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe (PACE) et puis du Comité parlementaire à la Défense et la Sécurité Nationale.

Malgré le refus du gouvernement (et de l'opposition) de négocier directement avec les leaders séparatistes, Savtchenko a décidé de poursuivre sa politique de dialogue avec les républiques autoproclamées. Ainsi, le 24 février elle s'est rendu à Makiyivka (ville contrôlée par les forces rebelles) pour dialoguer avec les Ukrainiens détenus dans la colonie pénitentiaire. "J'ai pu rendre visite à nos captifs. Les 'mecs' se sentent bien. Les conditions [de captivité] sont normales. Ils sont dit que le traitement est normal. Il y a trois personnes par cellule, ils sont le droit de sortir dans la cour une heure par jour et ils peuvent regarder la télévision, la plupart de chaînes sont russes. Ils ont l'espoir de récupérer la liberté, nous devons nous battre pour nos frères!", a-t-elle déclaré à la sortie du centre de détention.

La réaction ne s'est pas fait attendre et l'insatisfaction du gouvernement n'a pas tardé à se faire sentir. Le sous-ministre ukrainien pour les Territoires Temporairement Occupés et les Personnes Déplacées, Géorgiy Touka, a considéré que le voyage de Savtchenko "confère de la légitimité" aux autorités des républiques séparatistes. D'après Touka, les actions de la députée "servent les intérêts de la Russie" parce qu'elle octroie au conflit le statut de guerre civile, de conflit interne, ce qui contredit la version ukrainienne. Kiev considère le conflit comme une 'agression russe'. Dans ce contexte, le sous-ministre est allé jusqu'à mettre en doute le patriotisme de l'ancienne pilote. Sur son compte de Facebook Touka a déclaré qu'il espère que Savtchenko ne soit pas "un agent du Kremlin".

Les accusations s'enchaînent et pourraient même entraîner des conséquences judiciaires. Dans un article publié par l'agence de presse ukrainienne Interfax-Ukraine, le 25 février, le Service de Sécurité Ukrainien (SBU) a confirmé avoir reçu des informations fournies par la députée Tetyana Rytchkova (du Bloc Petro Porochenko) qui assure que Savtchenko a incité certains militaires à renverser les autorités en Ukraine. "Ces accusations sont trop graves pour être ignorées" à déclaré Oleksandr Tkachouk, commissaire en chef du SBU, "nous allons vérifier cette information". À cet égard, Zorian Chkiriak, conseiller au Ministère de l'Intérieur a publié sur son compte Facebook qu'il considère qu'il y a des motifs raisonnables pour une procédure pénale contre Savtchenko, selon l'article 109 du Code Criminel Ukrainien, sur les actions visant à renverser le système constitutionnel.

Après plus de sept cents jours de captivité en territoire russe, Nadia Savtchenko est arrivée le 25 mai 2016 en Ukraine, où elle a été accueillie en héroïne. Lors de la cérémonie officielle, Petro Porochenko a décoré la pilote de la médaille de 'Héros de l'Ukraine' et affirmé que sa libération "est notre victoire commune". Cependant la relation s'est vite détériorée et aujourd'hui la 'héroïne nationale' ne mâche pas ses mots. Dans une longue interview accordée au journal ukrainien Novoë Vremya le 1er février, Savtchenko a virtuellement déclaré la guerre au président du pays, affirmant que "mon ennemi, c'est l'ennemi de mon peuple, c'est celui qui porte préjudice au niveau de vie de chaque personne. Quand les gens disent que la situation empire de jour en jour... oui, je pense que lui [Porochenko] est l'ennemi du peuple".

 

La contestation des nationalistes

Les événements qui ont marqué l'histoire ukrainienne en 2014, ont également permis la montée en puissance des groupes d'extrême-droite, toujours présents dans un pays qui a eu du mal à trouver sa place dans l'histoire, coincé entre les grandes puissances européennes occidentales, à l'ouest, et le géant slave, à l'est. Ce n'est pas par hasard que le mot 'Ukraine', dérive du russe 'u' (à côté de) et 'Krai' (frontière, bord). Les habitants de ce peuple slave se sont battus tout au long de l'histoire contre l'idée d'être juste 'la frontière de l'Empire'. De ce fait, des mouvements ultranationalistes ont vu le jour, tels que Svoboda (Liberté) et Pravy Sektor (Sector Droit).

Svoboda et Pravy Sector ont joué un rôle décisif dans la chute du gouvernement Ianoukovitch. Ces mouvements ont également renforcé les rangs des bataillons de volontaires qui se battent contre les forces rebelles du Donbass. Ses représentants, ont même trouvé une place dans le gouvernement au début de la période Porochenko et occupent toujours des sièges au Parlement. Toutefois, rien ne va plus entre ces groupes et l'administration actuelle. Cela étant dit, les voix critiques des nationalistes vis-à-vis des autorités de Kiev se sont faites entendre une fois des plus le 22 février.

Ce jour-là, des milliers de personnes se sont rassemblés pour fêter le troisième anniversaire de la chute d'Ianoukovitch. Lors de ladite 'Marche de la Dignité' les nationalistes se sont manifestés contre les mesures prises par le gouvernement. Les privatisations et la corruption, ainsi que la continuité des échanges commerciaux avec les régions contrôlées par les séparatistes, ont été au centre des critiques. Malgré le conflit armé, Kiev continue d'acheter du charbon et d'autres matières premiers provenant de la région du Donbass.

Oleh Tyahnybok, ancien député et chef du parti Svoboda, n'a pas mâché ses mots lors de la manifestation. "La révolution n'est pas finie" a-t-il assuré. Selon le leader nationaliste le Parlement "n'est pas légitime" puisque "rien n'a changé ... en trois ans les oligarques sont devenus plus puissants et ils n'ont rien fait contre la corruption". À propos du commerce avec les régions rebelles, Tyahnybok a critiqué le fait que le gouvernement soit "un partenaire commercial des séparatistes", ajoutant que l'administration de Porochenko “fait du commerce derrière notre dos... avec le sang de nos gens".

L'opposition des ultranationalistes vis-à-vis du gouvernement s'est déjà traduite dans les faits. Depuis fin janvier, ils organisent un blocage des voies ferrées qui relient la région du Donbass au reste du pays. Il est important de souligner que dans l'est séparatiste se trouve un type particulier de charbon qui est nécessaire au fonctionnement des centrales électriques ukrainiennes. Petro Porochenko a qualifié ces actions, soutenues par des vétérans de guerre et des élus d'opposition, de "facteur déstabilisateur".

De son côté, le National Bank of Ukraine a estimé que le PIB du pays pourrait chuter de 1,5% si le blocage continue jusqu'à la fin de l'année. Cela pourrait bien être le cas, puisque apaiser les esprits chez les manifestants s'avère être une tâche compliquée. "C'est une action qui n'aura pas de fin", a affirmé à l'AFP un combattant qui s'est présenté sous le nom de guerre Marcel. "Nous ne partirons pas tant que notre pays n'aura pas mis fin au commerce avec ces occupants", a-t-il assuré.

Dans un article intitulé "La corruption est en train de tuer l'économie ukrainienne", le magazine Forbes considère que "s'il y a un pays dans le monde où 'the 1%' domine le système, du charbon au tribunaux judiciaires, c'est bien celui-ci". Le taux d'approbation de Petro Porochenko était de 6,4% en octobre dernier. Le cri de rage des manifestants de Maïdan contre l'oligarchie et la corruption rampante ne semble pas être entendu par le nouveau gouvernement. Selon Transparency International, Ukraine figure 131e dans le Classement 2016 des pays du monde selon leur indice de perception de la corruption. Par une ironie de l'histoire, un autre pays slave occupe la même position... la Fédération de Russie.-

 

 

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