Studennikov : “La Russie est un pays qui a des intérêts partout”

 

 

Moscou et les grandes capitales du monde occidental ne traversent pas les meilleurs moments de leurs relations. Sur fond de crise ukrainienne, les tensions avec la Russie sont (re)devenus un sujet d’actualité. Les sanctions économiques à l’encontre du géant slave, le soutien du Kremlin au gouvernement syrien et l’intervention supposée du Kremlin dans les élections américaines n’ont fait qu’aggraver la situation. Des expressions qu’on croyait confinées dans les pages de nos livres d’histoire, telles que ‘Guerre Froide’ ou ‘la menace de l’est’, sont encore une fois, sur toutes les lèvres.

 

À quelques heures du deuxième tour, le ministre conseiller de l’ambassade de Russie en France, Artem Studennikov, considère que la coopération entre les deux pays est toujours possible, même si d’importantes divergences semblent insurmontables. En ce sens, il explique que Paris et Moscou n’ont pas la même lecture sur l’échec des accords de paix en Ukraine. D’après Studennikov, l’attitude de Kiev constitue une entrave à toute stratégie de résolution du conflit. Dans le cadre d’un monde multipolaire décomplexé, le conseiller de Moscou en France affirme que “la Russie est un pays qui a des intérêts partout” et souligne l’importance de la chaîne de news Russia Today, qui serait un moyen efficace pour faire porter la voix de Moscou dans le monde entier.

 

Lors du débat du mercredi dernier, Emmanuel Macron a déclaré que la France et la Russie n’ont pas “les mêmes valeurs, ni les mêmes objectifs sur la scène internationale”. De l’autre côté, Marine Le Pen, beaucoup plus proche de la position russe, a affirmé qu’ “il ne faut pas mener une politique de guerre froide” et consideré que “la Russie est une grande nation”. Moscou a-t-il une préférence pour la candidate du Front National?

 

– Écoutez, nous n’avons pas à commenter tout ce qui se passe dans la vie politique française. Nous ne commentons pas la campagne électorale, nous ne commentons pas les déclarations des candidats […] Nous sommes optimistes, nous sommes prêts à collaborer avec tout président français élu par les Français. On va respecter le choix du peuple français et on va travailler avec le candidat qui gagne les élections. Nous sommes optimistes parce que nous sommes convaincus que la France et la Russie ont la vocation de coopérer dans tous les domaines, parce qu’elles ont une longue histoire d’amitié […] Écoutez, on va traverser cette période compliquée, on a beaucoup de choses à faire ensemble…

 

Par exemple?

 

– Tout d’abord, la lutte contre le terrorisme international, la lutte contre la prolifération nucléaire, le travail commun pour trouver une solution aux conflits régionaux… nous avons beaucoup de choses à faire ensemble. Oui, nous avons des divergences, c’est inévitable. Cela se passe toujours dans le monde politique. C’est normal. Oui, nous traversons une période compliquée mais nous partons de la conception qu’après l’hiver c’est le printemps qui arrive. Nous allons coopérer là où nous sommes intéressés, et nous allons garder nos positions différentes dans les questions où il y a des divergences, c’est comme ça, c’est la vie.

 

Deux années se sont déjà écoulées depuis la signature des accords de Minsk-2, en février 2015. Cependant, l’arrêt des hostilités et le retour à la normale est loin d’être une réalité sur le terrain. Une fois achevé le processus électoral en France, la Russie, a-t-elle une nouvelle proposition à faire pour résoudre le conflit en Ukraine?

 

– Tout d’abord… même si nous, comme les Français, nous ne sommes pas satisfaits de l’avancée des négociations dans le cadre du Groupe du Contact [Kiev, OSCE et les leaders des républiques autoproclamées de Donetsk et de Lougansk], et de l’application des accords de Minsk, nous avons des explications différentes du pourquoi les accords piétinent. Mais, en tout cas, pour nous [la situation actuelle] c’est mieux que la guerre frontale. Oui, il y a des accrochages, il y a des hostilités, mais ce n’est pas la guerre, c’est déjà bien. Si on a déjà réussi à arrêter la guerre, c’est déjà quelque chose. Il faut continuer à travailler dans le cadre du Format de Normandie [France, Allemagne, Ukraine et Russie] et du Groupe de Contact. Il faut continuer à négocier. Mais ce que nous disons à nos amis occidentaux, français et allemands, nous leur demandons d’accorder plus de pression sur Kiev, parce que pour nous c’est Kiev qui bloque la réalisation des accords de Minsk. Nous allons travailler avec les autorités de Lougansk et de Donetsk, parce que nous avons une certaine influence, mais nos capacités ne sont pas totales. Sans Kiev on ne peut pas avancer. Il faut exercer une pression sur Kiev […] il faut leur expliquer que la solution militaire n’existe pas… il faut trouver une solution pacifique.

 

Il n’y a donc pas d’alternative aux accords de Minsk?

 

– En ce qui concerne une transformation du Format de Normandie… écoutez… le moment n’est pas venu, mais on va rester en contact avec Berlin et Paris, peut-être un jour on va modifier le Format de Normandie, mais pour l’instant nous soulignons que c’est le seul format crédible pour continuer à travailler.

 

Les médias parlent sans cesse du ‘soft power russe’. La montée en puissance de la chaîne internationale RT (Russia Today) inquiète les leaders américains et européens qui accusent Moscou de mener une campagne de propagande pro-Kremlin au sein des sociétés occidentales. Est-ce le signe d’une Russie décomplexée qui “part à la conquête du monde”?

 

– Évidemment la Russie est un pays qui a des intérêts partout, par exemple en Amérique Latine. Il y a des pays avec lesquelles nous avons des liens historiques. Je parle de Cuba, Nicaragua Venezuela et de la Bolivie. Sans oublier le Brésil, l’Argentine et le Chili. nous sommes présents partout… présents… présents virtuellement, grâce à Russia Today. C’est la première fois dans l’histoire qu’on a créé une chaîne de télévision qui est diffusée dans le monde entier. Et la version française… ça va venir. Nous, en ce qui concerne l’ambassade, nous n’arrêtons pas de proposer à Moscou d’élargir la diffusion de Russia Today en langue française…

 

 

 

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