Trump et Poutine, la rencontre de l'année

Que cela plaise ou non à Washington, la Russie est un acteur incontournable de la scène internationale. Quels sont les sujets majeurs de discussions entre la Maison-Blanche et le Kremlin? Le rapprochement des positions russe et américaine, est-il possible? Cette rencontre peut-elle accoucher de décisions importantes?

 

publié originalement le 6 juillet sur mon blog www.therussiafactor.com

 

 

Le moment tant attendu est arrivé. Dans quelques heures, les présidents des États-Unis et de la Russie seront face-à-face pour la première fois. Tout au long de sa campagne électorale Donald Trump avait déclaré ses intentions de bâtir "de bonnes relations" avec Moscou. Cependant, bien de l'eau a coulé sous les ponts depuis le triomphe inespéré de l'homme d'affaires new-yorkais. Sur fonds d'accusations de collusion avec le Kremlin dans la course à la Maison-Blanche la tâche s'avère complexe. Force est de constater que les investigations dudit RussiaGate, toujours en cours, n'ont pas permis de confirmer les dénonciations à l'encontre de Trump et de son entourage. Certes, il y a eu des réunions 'non-déclarées' avec des représentants de Moscou, mais, pour le moment, pas de smoking gun, pour le plus grand plaisir des trumpistes.

À l'heure où les fake news se répandent à coups de tweets, la 'vérité' a cédé sa place à la 'crédibilité'. Peu importe si l'information est juste, si les gens y croient elle devient "vérité". Cela est particulièrement vrai aux États-Unis, où la guerre de l'information a dépassé toutes les bornes, où les journalistes s'insultent quasi quotidiennement à coups de punchlines, tandis que le président multiplie les attaques verbales contre la presse critique.

C'est ainsi que, les murs du Kremlin sont (re)devenus abominables, et Moscou, le coupable de tous les maux. Dans un mélange de mensonges, quelques vérités, des exagérations, des démi-vérités, des élucubrations et de possibles réalités, les fantômes de la Guerre Froide sont de retour sur le sol américain pour se balader dans les couloirs du Congrès et hanter les plateaux-télé.

À en croire les médias libéraux et les leaders démocrates, la Russie s'est ingérée dans l'élection présidentielle dans le but de placer un Manchurian Candidate dans la Maison-Blanche et conspire pour transformer en cauchemar le rêve américain. "They are coming for America" a déclaré devant le Sénat l'ancien directeur du FBI James Comey, accusant le président Trump de vouloir arrêter l'enquête russe pour "dissiper le nuage". La peur face à la 'Menace (de la Place) Rouge', se trouve sans doute au coeur de la politique de l'autre côté de l'Atlantique.

Toutefois, que cela plaise ou non à Washington, la Russie est un acteur incontournable de la scène internationale. Quels sont les sujets majeurs de discussions entre la Maison-Blanche et le Kremlin? Le rapprochement des positions russe et américaine, est-il possible? Cette rencontre peut-elle accoucher de décisions importantes?

 

Le statu quo en Ukraine?

Lors de la campagne électorale Donald Trump a évité à tout prix une condamnation de la Russie sur le dossier ukrainien, que ce soit sur l'ingérence dans le conflit armé du Donbass ou sur l'annexion de la péninsule russophone de Crimée suite à un referendum non reconnu par les pays occidentaux. Tout porte à croire que le nouveau locataire de la Maison-Blanche n'est pas particulièrement intéressé par la crise en Ukraine. "Nous allons étudier le dossier" avait-il répondu l'année dernière dans une interview.

La nomination de Steve Bannon comme conseiller stratégique et du général Michael Flynn comme conseiller à la Sécurité Nationale constituaient des signes forts en faveur d'un rapprochement avec Moscou. Nonobstant, suite à une série d'articles de la presse, la crise du RussiaGate a pris une ampleur inattendue et provoqué la démission forcée de Flynn, trois semaines après sa nomination. Dans ce contexte, les chefs de la diplomatie américaine, le secrétaire d'État Rex Tillerson et l'ambassadrice à l'ONU Nikki Haley, ont rapidement adopté un ton dur à l'encontre de la Russie.

Quelques jours avant le départ du conseiller à la Sécurité Nationale, Haley accusait le Kremlin, devant le Conseil de Sécurité de l'ONU, d'envahir le territoire ukrainien. "Les États-Unis condamnent et appellent la Russie à cesser l'occupation de la Crimée" a-t-elle déclaré "La Crimée fait partie de l'Ukraine. Nos sanctions liées à la Crimée resteront en place jusqu'à ce que la Russie rende le contrôle de la péninsule à l'Ukraine.

Mais, les législateurs américains sont allé plus loin et décidé de doubler la mise. Le 14 juin, le Sénat américain a approuvé un projet de loi pour adopter de nouvelles sanctions à l'encontre de Moscou. En outre, le document interdit au Président de lever les restrictions sans le feu vert du Sénat. Le Secrétaire d’État Rex Tillerson a tenté, en vain, de mettre en garde les sénateurs contre l’adoption du document dans sa forme première, en considérant que cette initiative ne facilitait pas les négociations futures avec la Russie. Malgré cela, le 20 juin, le ministère américain des Finances annonçait que les États-Unis renforceraient les sanctions antirusses en raison de la situation en Ukraine. De son côté, le président Vladimir Poutine, a signé le 30 juin un décret pour prolonger les sanctions russes contre les pays occidentaux jusqu'à fin 2018.

Entre sanctions et contre-sanctions le rapprochement des positions russe et américaine sur le dossier ukrainien s'avère une tâche virtuellement impossible. Dans l'état actuel des choses et sur fond de crise RussiaGate, il semble inconcevable que Donald Trump puisse reconnaître la Crimée comme territoire de la Fédération de Russie. En outre, vu le manque d'intérêt manifeste du locataire de la Maison-Blanche à ce sujet, tout porte à croire que le Format Normandie (France, Allemagne, Russie et Ukraine) restera la table principale de négociations pour sortir de la crise ukrainienne.

 

La Syrie, un front commun contre le terrorisme?

La lutte contre le terrorisme islamiste est sans doute une des priorités de la politique étrangère de la nouvelle administration américaine. À maintes reprises Donald Trump s'est attaqué à la politique d'Obama au sujet de la guerre civile en Syrie. L'ancien président avait adopté une position ferme à propos du leader syrien, "Assad must go". De ce fait, il avait critiqué durement l'intervention militaire de Moscou. En conférence de presse, le 2 octobre 2015, il affirmait que Washington n'allait pas "coopérer avec cette campagne [militaire] russe ayant comme but d'éliminer tous ceux qui sont simplement mécontents du comportement d'Assad”.

Demain, le président Trump pourrait jeter aux oubliettes de l'histoire la politique de son prédécesseur démocrate au Moyen Orient. Dans un communiqué officiel, le secrétaire d'État, Rex Tillerson, a affirmé que Washington est déterminé à collaborer avec Moscou afin de stabiliser la situation en Syrie. "Les États-Unis sont prêts à explorer la possibilité de mettre en place, avec la Russie, un mécanisme conjoint pour assurer la stabilité" a-t-il déclaré. De surcroît, la nouvelle approche laisserait entendre la possibilité d'une transition politique avec Bachar al-Assad. "Notre lutte est contre Daech. Nous appelons toutes les parties, y compris le gouvernement syrien et ses alliés, [...] à éviter de lutter l'un l'autre".

Certainement, les critiques de Washington envers Moscou sont nombreuses : l'ingérence dans le conflit ukrainien ; le soutien inconditionnel à Bachar al assad ; l'alliance avec l'Iran ; la défense du régime nord-coréen ; la supposée collaboration avec les Talibans en Afghanistan. De son côté, le Kremlin accuse la Maison-Blanche de soutenir un coup d'état en Ukraine, de déstabiliser l'Irak, la Libye et la Syrie, de déclencher une guerre économique et de s'ingérer dans la politique intérieure de la Russie. Cependant, régler les crises régionales, de l'Ukraine à la Corée du Nord, exige un dialogue franc et une volonté de négociation pragmatique entre les deux superpuissances nucléaires. La realpolitik est un élément incontournable des relations internationales.

Le monde découvrira demain si cette rencontre accouchera de décisions importantes. La stratégique du leader russe sera fondée sans doute sur le principe de "l'ennemi commun" pour transformer Hambourg en un Yalta II. Créer une coalition internationale contre le terrorisme islamiste, comme cela avait été proposé par Poutine à l'assemblée Générale de l'ONU en septembre 2015, semble être la seule option pour trouver une solution dans les pays les plus instables de la planète. Une bonne entente entre Washington et Moscou revêt une importance capitale pour la construction d'un ordre mondial plus stable.-

 

 

 

 

 

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