...et si Poutine avait gagné?

James Comey devant le Congrès américain. Dans le cadre de l'investigation de la commission du Renseignement du Sénat à propos de la supposée ingérence russe dans les élections présidentielles, l'ancien patron du FBI a finalement donné sa version des faits qui ont conduit à son limogeage début mai. Dans l'attente des histoires dignes de House of Cards, l'événement était attendu par le pays tout entier. Les grandes chaînes ont changé leurs programmes tandis que les bars retransmettaient l'audition en direct.

Des mensonges, des accusations de trahison, l'intervention des hackers russes, des réunions secrètes avec des représentants du Kremlin, le limogeage de membres du gouvernement, des actes d'intimidation dans le bureau ovale de la Maison-Blanche, et un président menacé de destitution. Certainement, tous les ingrédients étaient au rendez-vous pour un nouvel épisode de la série à succès de la télévision américaine. Toutefois, les médias concernés n'étaient pas Netflix ou HBO mais CNN, Fox News et toutes les chaînes d'info outre-Atlantique, puisqu'il ne s'agit pas d'une fiction mais des faits bien réels de l'arène politique de l'autre côté de l'océan.

Une chose est sûre, tout le monde à Washington est persuadé que la main du Kremlin a joué un rôle essentiel lors des élections américaines. Cela a été mis blanc sur noir au début de l'audition quand le président du comité, le sénateur Richard Burr, posait à James Comey les questions de rigueur à ce sujet. -Vous avez quelque doute quant à l'ingérence russe dans l'élection présidentielle de 2016? -No. -Vous avez quelque doute sur la participation du gouvernement russe dans cette affaire? -No. L'ancien patron du FBI dirait plus tard dans l'audition que les actions des hackers russes correspondaient à "une stratégie sophistiquée émanant des niveaux les plus élevés de l'État". "They are coming for America" a-t-il déclaré d'un ton dramatique.

Et cela pourrait bien être le cas. Après tout, il n'est pas difficile à croire que la deuxième puissance militaire mondiale veuille influencer la politique intérieure américaine dans le but de modifier la politique extérieure du pays le plus important de la planète. Les hackers, les espions et les campagnes de propagande, ne sont pas une invention des écrivains de science-fiction. Au moins trois nations dans le monde, les États-Unis, la Russie et la Chine, possèdent et la volonté politique et les moyens techniques pour 'défendre leurs intérêts' (sic) au-delà dès leurs frontières nationales.

Que les choses soient claires, les accusations américaines à l'encontre de Moscou ne portent pas sur le processus électoral. Comey l'a bien dit hier lors de l'audition “je suis convaincu qu'aucun vote n'a été modifié”. Donald Trump a été élu 45ème président des Etats Unis par le peuple américain. Il ne s'agit donc pas d'un piratage des machines à voter, mais d'une combinaison de nouvelles anti-Clinton, que ce soit en forme de fake-news (sur les réseaux sociaux) ou de real-news (publiées par Wikileaks).

La question se pose. Pourquoi le Kremlin, voudrait-il 'aider' Donald Trump remporter la course à la Maison-Blanche? Deux hypothèses s'imposent. La première étant la plus évidente. D'un côté, une candidate démocrate ouvertement anti-Poutine, de l'autre un candidat républicain, entouré des personnages proches du pouvoir russe, qui affirme vouloir construire de “bonnes relations” avec Moscou. Mais maintenant, dans le cadre du RussiaGate, le rapprochement avec Moscou devient un projet de plus en plus difficile à concrétiser. De ce fait, l'administration Trump, sous pression médiatique et politique, a été forcée à mener une politique plus agressive à l'encontre de Moscou. Ainsi, l'ancien conseiller à la sécurité Michael Flynn, accusé d'avoir caché ses relations avec le pouvoir russe a été, obligé à démissionner et, remplacé par la H. R. McMaster, un général qui a eu des mots très durs contre Moscou.

De même, les trois piliers de la politique internationale, le secrétaire d'État Rex Tillerson, l'ambassadrice à l'ONU Nikki Haley et le secrétaire à la Défense James Mattis, ont tous adopté un ton ouvertement agressif à l'encontre de la Russie, sans pour autant insulter Vladimir Poutine lui-même. Effectivement, malgré le durcissement du discours, la Maison-Blanche se trouve loin des déclarations du sénateur républicain John McCain, qui considère le leader russe un "voyou" et un "assassin". Si le plan du Kremlin consistait à se rapprocher de Washington, il a très probablement échoué. Les sanctions économiques à l'encontre de Moscou devraient donc se poursuivre dans les années à venir.

 

La théorie du chaos

Mais, tout n'est pas perdu pour les intérêts russes. Une deuxième hypothèse n'est pas absurde. Les Russes ont appris une importante leçon à la fin du vingtième siècle. Les grands empires ne sont pas vaincus par des ennemis extérieurs mais détruits par des luttes intérieures. Donc, pourquoi ne pas soutenir un candidat à la présidentielle sans expérience politique, bruyant, mégalomane, avec un ego surdimensionné et capable de se faire des ennemis à coups de tweets?

En seulement quelques mois, Donald Trump a critiqué les services d'intelligence américains, déclenché un conflit sans précedent entre la Maison-Blanche et les médias, insultés des héros de guerre, contredit à maintes reprises les déclarations officielles de son propre gouvernement, créé une polémique tweetodiplomatique (sic) avec le maire de Londres, causé des tensions avec ses alliés de l'OTAN, et manqué de respect envers le leader le plus puissant de l'Europe. Ce n'est pas par hasard que la chancelière allemande Angela Merkel a dit récemment que "nous, les Européens, avons notre destin dans nos propres mains" et son ministre des Affaires Étrangères Sigmar Gabriel a déclaré que le sommet de l'OTAN avait été un "échec". Difficile de croire que ces tensions au sein de l'alliance militaire transatlantique puissent déplaire à Moscou.

C'est dans ce contexte de tensions, que l'audition de l'ancien directeur du FBI a eu lieu. James Comey n'a pas vraiment révélé de nouvelles informations. Cependant, il a ratifié tout ce que les Américains savaient et voulaient entendre de la bouche du protagoniste. Pourquoi Comey a-t-il pris de notes sur toutes ses rencontres avec Trump? "À cause de la nature de sa personnalité [de Donald Trump]. Cela m'inquiétait, il pourrait mentir sur le contenu de nos réunions". Cette préoccupation pourrait bien être justifiée puisque, si ses déclarations s'avèrent vraies, on parle ici d'une tentative de prendre le contrôle présidentiel du Federal Bureau of Investigation dans le but de faire obstruction à la Justice.

27 janvier. Trump invite Comey à dîner ensemble. Cela constitue déjà une pratique contestable, puisque le président des États-Unis n'est pas censé développer une relation personnelle avec le directeur du FBI, étant lui indépendant de la Maison-Blanche. Cette rencontre privée serait selon Comey une tentative du président de créer une “relation de parrainage”. Ses craintes se sont avérées justifiées puisque les mots ont été dites "J'ai besoin de loyauté, je m'attends à de la loyauté", aurait affirmé Trump. "Je n'ai pas bougé, je n'ai pas parlé pendant le silence gênant qui suivit" a déclaré Comey.

14 Février. Toujours selon les déclarations de Comey. Au lendemain du limogeage du conseiller à la sécurité Michael Flynn (suite à des accusations médiatiques de collusion entre lui et des représentants du Kremlin) le président des États-Unis tenait une réunion officielle avec, parmi d'autres, le vice-président Mike Pence, le ministre de la Justice Jeff Sessions, le conseiller Jared Kushner et James Comey, encore patron du FBI à ce moment. Après la réunion, dans le salon ovale, Trump aurait demandé tout le monde de partir, et reste seul, encore une fois, avec Comey. À peine la porte s'est refermée, le locataire de la Maison-Blanche aurait dit qu'il s'attendait à que le FBI laisse tomber l'enquête. "J'espère que tu pourras voir clairement les choses, et laisser tomber [l'enquête], Flynn est une bonne personne. J'espère que tu pourras laisser tomber cette affaire". À ce sujet, un sénateur républicain demanderait plus tard à Comey : "Il ne vous a pas ordonné à le faire". "Effectivement, pas avec ces mots", a-t-il répondu, ajoutant qu'il avait interprété ces mots comme une instruction. "Si le président des États-Unis me dit, en privé, 'je m'attends à ça', je l'ai interprète comme 'c'est ça ce qu'il veut que je fasse' [...] Je l'ai pris comme une instruction pour que je laisse tomber l'enquête".

Après l'audition, Marc Kasowitz, avocat personnel de Donald Trump, en conférence de presse, a mis en valeur une de rares révélations dévoilée par l'ancien directeur du FBI. "Aujourd'hui, M. Comey a avoué avoir révélé à la presse, sans autorisation et de façon unilatérale, le contenu des communications privées avec le président". Effectivement, Comey a déclaré avoir donné quelques-unes de ses notes à un ami, afin que celui-ci passe cette information à la presse. À ce sujet, l'ancien patron du FBI, a expliqué qu'il voulait s'en servir de la pression de la presse et de l'opinion publique pour forcer la constitution d'une commission d'enquête indépendante menée par un conseiller spécial. Cette technique hétérodoxe (pour dire peu) a bien porté ses fruits, puisque Robert Mueller, un autre ancien directeur du FBI, a été nommé chef de l'investigation sur les soupçons de collusion entre Donald Trump et le pouvoir russe. Une nomination qui n'a certainement pas fait plaisir au locataire de la Maison-Blanche. Suite à la conférence de presse de son avocat, Trump a déclaré (oui, sur twitter) : "Comey est une balance".

Les déclarations de l'ancien patron du FBI n'ont pas fait bouger les lignes. Les Never-Trump ont tout simplement entendu ce qu'ils croyaient déjà. Ils ont retenu que Donald Trump est un menteur, qu'il a quelque chose à cacher sur ses relations avec le pouvoir russe et qu'il est prêt à faire obstruction à la Justice pour enterrer la vérité. De l'autre côté, les Trumpistes sont satisfaits du témoignage. Ils ont retenu que le président n'était pas concerné par les investigations (au moins jusqu'au 9 mai, jour du limogeage de Comey), qu'il n'a pas eu un piratage de votes et que Trump n'a pas 'ordonné' l'arrêt de l'enquête du FBI... le reste, ce sont des interprétations et des élucubrations d'un homme que vient de se faire limoger. Ils ont même eu un cadeau. Ils peuvent maintenant accuser Comey de 'traitre' pour avoir filtré dans la presse le contenu de ses conversations privées avec le président. La CNN l'a très bien compris: How did Comey do? It depends who you ask...

Alexandre Douguine, théoricien du nouvel impérialisme russe, est un intellectuel respecté par les défenseurs du nationalisme slave. Considéré par beaucoup 'le Raspoutine de Poutine', il défend la création d'une Eurasie de Lisbonne à Vladivostok. L'Organisation du Traité de l'Atlantique Nord constitue ainsi une menace à ce projet. Sans doute, le chaos dans la Maison-Blanche et la rupture (ou l'affaiblissement) de l'axe Washington-Bruxelles pourraient faire plaisir à ceux qui prônent le retour de la Grande Russie dans le concert de nations. La fissure au coeur de l'Amérique et la crise transatlantique pourraient faire avancer un projet attendu par beaucoup... Donald Trump pourrait réaliser le rêve de Vladimir Poutine: Make Russia Great Again.-

 

 Originalement publié le 9 juin sur mon blog www.therussiafactor.com

 

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