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Billet de blog 24 février 2025

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Bétharram : la règle derrière l'exception

Si l'affaire dite de Bétharram peut être envisagée comme exceptionnelle dans la mesure où elle implique un grand nombre de victimes de violences, notamment sexuelles, ainsi que la responsabilité d'un personnage politique de premier plan, ne serait-elle pas tristement aussi une règle ? Celle de la banalité de la violence envers les enfants dans des institutions aux mains de politiques véreux.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Je transmets ici mon expérience de ma place de psychologue dans un institut qui a pour mission d'accueillir et d'accompagner des enfants et adolescents qui présentent des troubles dits du comportement. Les faits rapportés remontent à 2013-2014.

A la faveur d'un changement de composition des équipes éducatives, des adolescents apprennent qu'ils vont à nouveau avoir comme éducateur sur leur lieu de vie V. Ils le connaissent, c'était déjà leur éducateur deux ans auparavant quand ils étaient sur le groupe des plus jeunes. Les adolescents alertent alors deux éducatrices sur les maltraitances que leur a infligé V. pendant ces années-là. Les deux éducatrices m'interpellent à leur tour lors d'une journée de travail institutionnel, défaites par la peur, l'horreur et l'angoisse. "Pas de souci" leur dis-je, "ce que vous me relatez est grave, je vais de ce pas solliciter une réunion de direction exceptionnelle, ne vous inquiétez pas, nous ferons ce qu'il faut, tout ira bien."

J'y crois sincèrement à ce moment-là. D'ailleurs, l'équipe de direction se réunit pas moins de 2 heures plus tard, et en réponse aux éléments rapportés, nous commençons à réfléchir aux différentes démarches à suivre dans cette situation, écrits, suspension, principe de précaution, protection des enfants, signalement, plainte... À ce moment, le psychiatre de l'institution intervient enfin : « Ouh, c'est un pervers... ». Oui, d'accord, très bon diagnostique docteur. « ...ça ne sert donc à rien de porter plainte. » ... « Il suffit qu'il sache qu'on sait, et il partira de lui-même ». Stupeur. Le silence tombe. Et je me rends compte rapidement que ce silence est de celui qui approuve, celui au cours duquel les gens se disent dans leur tête « ah, c'est bien comme ça aussi, c'est mieux même ». « Euh, mais même s'il part, ça ne règle rien en fait, et où qu'il aille il recommencera... ». « Haha! Ce sera aux prochains de régler ça! » Jure, hilare, le mec. Il se lève, les autres le suivent, la réunion est finie, le choix de ne rien faire est acté.

Bon, jeune, engagée et vaillante, je ne lâche rien. Je passe trois mois avec le chef de service fraichement parti à la retraite, et rongé par la culpabilité d'avoir recruté ce vilain monsieur, à rassembler d'autres témoignages, d'enfants comme d'adultes, qui corroborent les premiers éléments de façon à pourvoir convaincre le Directeur à entamer les démarches nécessaires. De son côté, V. a en effet sans doute senti l'étau se resserrer, il est en arrêt. La parole se libère alors plus facilement, voire carrément, et on en récolte des témoignages, surtout d'adultes en fait. Et oui, tout le monde savait, tout le monde savait plein de choses graves. Forts de tout ce nouveau matériel, nous retournons voir le Directeur pour le rappeler à sa responsabilité, chacun de son côté : l'ancien chef de service pour une discussion "d'homme à homme", et de mon côté pour le prévenir que s'il ne fait pas de signalement pour cet éducateur, moi, j'en ferai deux, un pour V. et un pour lui. C'est bon, Directeur convaincu, il prévient le président de l'association gestionnaire de l'institution, et c'est parti, il passe en mode combat, lui non plus ne lâche plus rien.

Mais c'est une bataille que l'on mène seuls, le reste de l'équipe de direction - psychiatre, infirmière, nouveau chef de service éducatif, directeur du pôle éducatif - fait comme si tout cela n'existait pas, silence radio, ou comme le dit et le répète à l'envi le psychologue, le même qui deux mois auparavant nous a livré tonne d'éléments accablant sur V., « oh! je suis dans le déni, je suis dans le déni ».

C'était difficile, mais ça a payé : les enfants ont été entendus par une équipe de gendarmerie au top, la substitue du procureur a monté un dossier béton, et moins d'un an après le procès a eu lieu, V. a pris un an ferme au civil pour violences aggravées sur mineurs, une amende je crois, et l'interdiction de travailler auprès d'enfants.

Finalement, s'il a été bien sûr éprouvant, ce n'est pas ce processus-là qui a été ravageant. C'est quand, à partir de cet événement-là j'ai essayé de faire mon job de psycho.

Au cours de toute cette histoire dont ils n'ont une appréhension que très parcellaire, les collègues éducateurs et enseignants sont inquiets, fébriles, insécurisés, mais parviennent malgré tout à poser les bonnes questions, notamment « à partir de quand suis-je maltraitant? » Oui ! C'est exactement ça qu'il faut travailler ! Je ramène leurs réflexions, attentes et besoins au niveau de l'équipe de direction pour voir ensemble comment on peut mettre au travail notre rapport à la violence, aux limites, à la loi, à l'autorité, à la responsabilité individuelle et collective... Et puis comment on peut ouvrir un ou des espaces de parole où pourront aussi peut-être être apportés certains éléments factuels de façon à ce que le fantasmatique, l'imaginaire ne prenne pas toute la place, pour border un peu l'angoisse. En tout cas, il faut que l'on en parle, que la parole circule de façon à ce que cet événement ne se cristallise pas sous un tabou, en une sorte de traumatisme institutionnel non traité qui risquerait alors de se répéter. Bref, la base de travail de psychologue.

Pour moi on avait passé le plus dur, je ne m'attendais pas à une telle réaction. Levée unanime de boucliers ! Faut arrêter d'en parler, de toute façon, maintenant c'est le secret de l'instruction, je fous la merde, c'est à cause de moi tout ça, parce que j'ai couché avec V., que mon seul but c'est de semer le chaos partout où je passe. Sidérant. Juste parce que je voulais qu'on en parle, qu'on se parle, qu'on parle. Pas compris sur le moment. Et pourtant, c'est le début de la fin.

Ostracisée dans l'équipe de direction, les liens se délitent vitesse grand V (c'est le cas de le dire...). Le harcèlement commence à coup de mesquineries (genre me reprocher devant mes collègues de ne pas être à une réunion à laquelle je n'ai pas été invitée), humiliée (genre dire en plein milieu d'une réunion d'équipe que de toute façon je couche avec tout le monde), menacée (vous savez, c'est petit ici, si vous continuez, vous ne trouverez plus jamais de travail).

Dans le même temps, les passages à l'acte violents d'adultes sur les enfants se multiplient, un veilleur de nuit projette un enfant contre une barrière, un instituteur spécialisé roue de coups de pied un enfant au sol, une éducatrice gifle un enfant, le Directeur et le psychiatre décident de virer un enfant de façon arbitraire et unilatérale lors d'un bref échange dans un couloir...

Dans ce tourbillon de violences débridées, le souvenir d'un article de la presse locale me revient : l'histoire d'un mec qui tient un lieu de vie qui accueille des enfants sous mesure de protection, et qui comparaît pour maltraitance envers ces enfants. A son procès, ce monsieur reconnait les faits de maltraitance mais dit qu'il ne comprend pas ce qu'il fait là, parce qu'il parlait régulièrement de ses agissements en analyse de la pratique et que le "docteur" comme il l'appelle, chargé d'animer ces espaces, lui disait de continuer de faire comme ça pour asseoir son autorité. A travers le témoignage de ce monsieur, qui sera effectivement condamné pour violence, j'ai l'impression de reconnaître "notre" docteur, "Dieu" comme l'appellent les enfants.

En besoin de perspective, je pars à la recherche de cet article, je le trouve à la bibliothèque, je retrouve le journaliste qui l'a écrit et qui accepte de me rencontrer. Je lui explique ce qu'il se passe dans l'institution et lui dis que je soupçonne ce psychiatre de ne pas en être à ses premiers faits d'arme, mais que je ne veux surtout pas l'accuser de quoi que soit sans preuve. Le journaliste retrouve ses notes, il a écrit son nom, c'est bien la même personne. « Je me souviens de lui au procès, vous voyez mademoiselle, vous et moi, on a une éthique dans notre travail, ce monsieur n'en a aucune, il a menti à la barre et tout le monde l'a vu. » Je le remercie et m’apprête à partir quand il me retient par ces mots « attention à vous, vous n'avez pas idée dans quoi vous mettez les pieds. Ce procès, des personnes haut placées ont essayé de l'étouffer, on a essayé de m'acheter, on m'a menacé, on a menacé ma famille. Et depuis cet article, je ne travaille plus pour la section Justice. Si j'étais vous, je m'arrêterais là, parce que moi, j'étais quand même protégé par ma carte de presse, ce n'est pas votre cas. »

Des personnes haut placées ? C'est-à-dire ? Le président de l'association, section départementale d'une association présente sur l'ensemble du territoire nationale, et ancien inspecteur d'académie? L'ARS, organisme financeur qui ne voudrait pas d'une telle "publicité" ? Le département, chef de file de la protection de l'enfance, dont le président se prépare aux prochaines élections départementales, proche et soutenu par l'ancien président de Région, ancien député, actuel sénateur, et toujours maire de sa commune et ce depuis 30 ans, déjà mis en examen pour détournement de fonds publics et prise illégale d'intérêt, mais pas encore condamné pour abus de confiance, président de deux associations gestionnaires de structures médico-sociales sur le territoire (secteur premier employeur du département), membre des conseils d'administration d'une ou deux autres, parent avec la directrice d'un établissement de soin dans lequel travaille depuis des années son confrère de formation... notre fameux "docteur"?

Les fils se tirent et s'emmêlent en même temps, c'est vrai que je suis trop petite pour tout ça. Je n'aurai jamais le fin mot de l'histoire.

J'en tire malgré tout l'analyse suivante :

Si V. est un pauvre type, pathétique et violent, responsable et reconnu comme tel par la justice de ses actes, il n'en reste pas moins le symptôme de tout un système. Mais un symptôme qui dit quoi ? Qui parle de quoi finalement ?

Les violences, multiples et variées, qu'infligeait V. aux enfants n'avaient qu'un seul but : jouir de son pouvoir sur eux. Les dominer, les obliger à faire des choses dégradantes contre leur volonté, attaquer leur intégrité physique, psychique et morale, sans que ces jeunes personnes, intrinsèquement en position de dépendance, ne puissent se défendre, sont les moyens d'asseoir un pouvoir, d'avoir une sensation de puissance, source d'une jouissance qui garantit son sentiment d'exister, qui renarcissise sans cesse son égo défaillant.

C'est à mon sens des rouages similaires qui sont à l'œuvre dans notre société, y compris dans les milieux qui prônent des valeurs humanistes, émancipatrices, de soin ou de solidarité, comme les institutions médico-sociales, socio-éducatives, ou scolaires.

Si des prédateurs comme V. se dirigent logiquement par opportunisme vers ce type de structures et leur public déjà vulnérable, l'immense majorité des personnes qui vont y travailler le font par aspiration, par vocation d'accompagner, de transmettre, de prendre soin. Et si les maltraitances qui y sont infligées sont tues, et donc par là même encouragées par l'entretien d'un sentiment d'impunité, c'est parce que ces établissements ne sont en réalité que des outils de pouvoir pour une poignée de notables. La seule idée selon laquelle si l'on "fout la merde" en nommant ce qui ne va pas pourrait nous coûter notre réputation, notre poste, mais aussi les prochains, suffit à ce que les langues se plombent d'elles-mêmes. Qu'est-ce qu'on va penser de moi ? Qu'est-ce qu'on va dire de moi ? Comment je vais payer mon prêt maison? Et si? Et si je perdais tout? Et si l'on s'en prenait à mes enfants ? Qu'est-ce qui est le plus important, ma famille ou les enfants des autres? Et c'est bien là le meilleur outil pour instaurer l'obéissance et le silence : l'imaginaire. Menacer, ou même laisser entendre que, suffit à ce que les fantasmes prennent le relais, tout en sachant qu'ils seront toujours suffisamment atroces pour que la majorité des personnes préfèrent se compromettre plutôt que de prendre le risque de parler. Ces institutions sont de fait des zones de non droit, où les "puissants" peuvent continuer tranquillement à profiter des privilèges matériels et narcissiques que cela leur confère.

J'insiste sur les guillemets à "puissants", car j'arrive enfin à la leçon que je retire, pour l'instant au moins et dix ans après de cette histoire : les "puissants" ne le sont que parce que nous les reconnaissons comme tels. Un mec se présente comme fort, important et potentiellement nuisible, si j'y crois, je lui donne dans la réalité un pouvoir qu'il n'avait pourtant pas initialement. Prophétie auto-réalisatrice. Quand quelqu'un, quel que soit son titre, son diplôme, son poste ou je ne sais quoi, fait ou dit quelque chose hors la Loi, je dois dire non ou stop, c'est ma responsabilité en tant qu'adulte. Nous sommes tous et toutes responsables de ce qu'il se passe, c'est-à-dire littéralement en mesure de trouver des réponses.

Apprendre à dire stop ou non aux puissants commence peut-être par arrêter de les reconnaître comme tels. Cela passerait notamment, à mon sens, par arrêter de les admirer, c'est-à-dire de regarder dans leur direction comme pour vérifier leur aval ou anticiper leurs attaques. Par déconstruire notre propre rapport au pourvoir et à ses soi-disant détenteurs. À sortir de la fascination des "grands pervers". Ces directeurs, docteurs, présidents ne sont pas des monstres dotés d'une intelligence remarquable, ils ne sont jamais énormes, gigantesques ou terribles, ce sont juste des pauvres types qui n'ont pas dépassé les 3 ans d'âge mental, juste des petits psychopathes qui se pensent tout-puissants parce qu'on les laisse tout-puissants. Alors, castrons-les en parlant systématiquement et en les confrontant à la Loi, en n'oubliant pas que nos peurs sont toujours mille fois pire que ce que l'on risque dans la réalité.

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